Le blog de Mgr Claude DAGENS

PETITE MEDITATION SUR LA VISIBILITE DE L'EGLISE. Voir l'Eglise avec les yeux de la foi. Revue "Communio" 6/2010 : "Croire l'Eglise"

11 Janvier 2011 Publié dans #Articles

             « HEUREUX CEUX QUI CROIENT SANS AVOIR VU ! » (Jean 20,29)

 

            Cette « petite méditation sur la visibilité de l’Église » s’inspire de quelques convictions fondamentales, qui sont certainement liées à mes responsabilités d’évêque, en France, en ce début du XXIe siècle, mais surtout à ce que m’a appris la grande Tradition chrétienne, telle que le Concile Vatican II a cherché à la mettre en relief, en particulier lorsqu’il insiste sur la relation constitutive qui existe entre le mystère de l’Église et le mystère du Christ, l’Église étant « dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium 1).

            L’Église n’a pas d’autre mission que de révéler et de communiquer au monde ce qu’elle reçoit de Dieu à travers le mystère du Christ et l’action de l’Esprit Saint. Tout ce qui la constitue, dans sa structure hiérarchique, tout ce qu’elle accomplit dans le monde et dans l’histoire, tout ce qu’elle est, au-delà des apparences parfois glorieuses et parfois dérisoires, tout prend sa source dans la profondeur de Dieu pour s’inscrire à l’intérieur de notre humanité.

            On ne peut voir l’Église avec les yeux de la foi qu’en percevant, si peu que ce soit, ce qui se trouve comme en amont d’elle-même, du côté du don de Dieu révélé et accompli dans le Christ, et aussi en aval, c’est-à-dire dans les signes et les gestes qui manifestent ce don au cœur de ce qui constitue la trame solide ou déchirée de nos existences personnelles et de nos sociétés.

            L’Église ne peut donc qu’être ouverte, non pas exactement au monde, comme on l’a parfois affirmé avec une naïveté dangereuse, mais, du même mouvement, au mystère de Dieu qui vient lui-même se livrer aux hommes, dans le Christ, et à ce que l’on peut appeler le « mystère de l’homme », qui « ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (Gaudium et spes 22).

            Ce que l’on appelle la visibilité de l’Église est inséparable de cette double ouverture constitutive : l’Église ne vient pas sur la scène du monde pour séduire le monde. Elle est visible non pas pour être vue, mais pour laisser transparaître l’engagement de Dieu pour le salut des hommes, c’est-à-dire pour que notre condition humaine soit saisie et renouvelée par la Pâque du Christ, à travers l’œuvre insensible et transformante de l’Esprit Saint.

            Si la visibilité de l’Église est ainsi intimement liée à sa nature profonde, sacramentelle, cette visibilité ne peut absolument pas être manipulée en fonction de nos visions à nous, de nos rêves ou de nos stratégies pastorales. Nous ne produisons pas l’Église. Certes, elle passe par nous, puisque nous la formons, en devenant les membres vivants de ce Corps réel dont le Christ Jésus est la Tête, mais elle ne passe par nous qu’à partir de ce dépassement originel qu’est pour toujours et pour chaque enfant de Dieu la mort et la résurrection du Christ.

            Reconnaître que la visibilité de l’Église est de nature sacramentelle, c’est reconnaître aussi que sa manifestation concrète, sa « figure » (le terme allemand de « Gestalt » si souvent employé par BALTHASAR l’exprime fortement) est essentiellement pascale, et qu’elle se déploie à travers les sacrements de la Pâque du Christ, du baptême à l’Eucharistie.

            C’est donc dans la liturgie de l’Église que sa visibilité devient pleinement lisible, si l’on peut dire, à travers le langage si varié des signes, qui peuvent être aussi bien des paroles et des gestes que des silences, des chants et des appels à regarder, à écouter, à accueillir Celui qui vient « planter sa tente parmi nous » (Jean 1,14) et qui veut demeurer avec nous et même en nous, au risque de s’y perdre ou de n’être pas reconnu, ou même d’être refusé.

            Si l’événement pascal est à la source de l’Église, alors il ne suffit pas de relier son identité sacramentelle et sa visibilité au seul mystère de l’Incarnation. Le Verbe de Dieu qui se fait chair est d’abord Celui qui se livre et se donne. Et, dans l’événement pascal lui-même, il est un moment décisif où ces deux révélations se trouvent intimement liées l’une à l’autre : c’est, selon l’Évangile de Jean, au cours du dernier repas de Jésus avec les Douze (Jean 13,1-20), ce repas d’adieux, où Lui, le Seigneur, va accomplir deux gestes fondateurs. Avant de rompre le pain et de distribuer la coupe de vin, pour une Pâque nouvelle, il s’est agenouillé aux pieds de ses disciples pour les laver. Ce geste fraternel d’abaissement est inséparable du geste sacramentel, qui fonde l’Eucharistie. Dans ces deux signes extraordinairement parlants, Jésus se révèle à la fois comme le Fils qui s’abandonne à son Père et qui se livre aux hommes, « en les aimant jusqu’à l’extrême » (Jean 13,1), et comme le Serviteur de Dieu qui appelle ses disciples à faire, eux aussi, « comme moi j’ai fait pour vous » (Jean 13,15).

 

            Dès lors, toute la visibilité de l’Église est comme le rayonnement de ces deux signes condensés au cours de ce repas où sont posés les fondements de la nouvelle Alliance. Nous n’en finissons pas de comprendre, comme le fera l’apôtre Thomas face au Christ ressuscité (cf. Jean 20,24-29), qu’au-delà de toute vérification sensible, de toute visibilité immédiate, c’est le regard de la foi qui ouvre le cœur et les yeux à la présence du Seigneur. Toucher les blessures du corps de Jésus ne suffit pas si l’on n’accepte pas d’entrer, si peu que ce soit, dans le don de Dieu qui nous est communiqué ainsi : le don de l’Amour plus fort que la mort et qui se livre à nous pour que nous en vivions.

            L’Église appelle à croire au Christ pour voir le Christ, et cet appel, elle l’exprime à travers ces deux signes primordiaux que sont l’Eucharistie, le signe du Seigneur livré et présent avec son corps et son sang, et la communion fraternelle des hommes et des femmes qui acceptent d’être liés les uns aux autres, non pas par leurs bons sentiments, mais par la force de Résurrection dont Lui est la source.

            La nouvelle béatitude prononcée par Jésus à l’intention de l’apôtre Thomas, « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » (Jean 20,29) ne vaut pas seulement pour la rencontre personnelle du Christ ressuscité. Elle vaut aussi pour la rencontre et la reconnaissance de l’Église en tant qu’elle est le nouveau Corps du Christ, le « Christ total », comme l’expliquait saint Augustin en évoquant l’union de la Tête et des membres. Ce n’est pas le contact sensible avec l’Église qui donne la foi. C’est la foi éveillée par les signes de Dieu, dans les sacrements et dans la vie fraternelle, qui change le regard et qui donne d’aller au cœur du mystère, là où rayonne la lumière de Pâques.

 

 

            DES PERCEPTIONS RÉDUCTRICES

 

            Apprendre à voir l’Église du Christ avec les yeux de la foi n’empêche pas de connaître les données et parfois les avertissements de la sociologie religieuse, surtout quand celle-ci insiste sur les effets multiples de ce que l’on appelle la sécularisation.

            Les historiens et les sociologues ont la capacité d’analyser les fonctionnements de cet organisme visible que constitue l’Église et d’évaluer les évolutions de ces fonctionnements. En ce début du XXIe siècle, en particulier, il est évident que l’on ne peut plus réduire l’histoire religieuse de la France à l’affrontement entre la tradition catholique et la tradition laïque. On sait que le paysage actuel est marqué par un pluralisme grandissant, au sein duquel la tradition et la culture musulmanes émergent de plus en plus, avec les questions nouvelles posées par cette émergence.

            Mais ce trop bref appel au réalisme doit aller plus loin. Il ne s’agit pas d’instaurer une opposition entre la sociologie et la théologie. Il s’agit de les respecter l’une et l’autre, et de leur demander à l’une et à l’autre d’être aussi fidèles que possible à leur méthodologie propre, en s’efforçant, chacune à sa manière, de ne pas s’imposer de l’extérieur, comme des idéologies.

            Ce n’est pas le regard que des historiens et des sociologues portent sur l’Église qu’il s’agirait de changer, voire de dénoncer. C’est notre propre capacité de croyants qui est en cause : osons-nous croire nous-mêmes que le travail de Dieu s’accomplit au-dedans des métamorphoses de nos sociétés ? Acceptons-nous que l’indifférence religieuse soit la seule caractéristique ou la caractéristique dominante des temps actuels ? Avons-nous pris et prenons-nous les moyens de comprendre ces attentes spirituelles qui travaillent les consciences de beaucoup de nos contemporains, même s’ils n’ont pas de mots ou d’occasions pour le dire ? Et par-delà ou en deçà des analyses critiques relatives à l’Église, savons-nous, quand il le faut, percevoir des appels à faire valoir la vérité du Christ et de son Évangile ?

            Ce que le pape Benoît XVI a qualifié de « dialogue avec les Gentils », à pratiquer incontestablement dans des conditions nouvelles, où manquent les relais institutionnels qui ont pu exister jadis, ne doit-il pas être mis en œuvre d’une manière non pas offensive ou défensive, mais réaliste ?

            Et le réalisme lui-même devrait nous inspirer au moins une attitude fondamentale qui peut avoir bien des points d’application : le refus de toute position réductrice qui voudrait enfermer toute la réalité de l’Église dans des perceptions limitées dont on ferait des absolus. Il ne s’agit plus alors de regarder, mais de dominer par le regard.

            Cette remarque vaut évidemment pour les évaluations statistiques et quantitatives que l’on pratique pour comprendre la vie actuelle et l’avenir des communautés chrétiennes. Il ne s’agit pas de contester la validité de ces évaluations, surtout quand elles révèlent des phénomènes incontestables d’affaiblissement. Les chiffres sont à respecter. Mais ils ne disent pas tout de la réalité elle-même : ils ne peuvent pas dire quel travail de recomposition du tissu de l’Église s’opère à l’intérieur même de ces phénomènes éprouvants. Je l’atteste pour mon diocèse et pour bien d’autres diocèses en France et dans bien d’autres pays marqués par la sécularisation : notre but n’est pas de gérer la pénurie, en nous résignant à des pastorales de regroupements forcés. Notre but est de vivre de la foi au Christ et de la charité du Christ dans ces conditions difficiles. Et je connais des prêtres et des laïcs qui savent ce que représente un tel engagement, et en particulier quel ressourcement il exige dans la prière, dans la vie sacramentelle et dans la pratique effective de la fraternité chrétienne, surtout dans une société où les logiques de repliement et de cloisonnement sont si fortes.

            Un autre langage est aussi réducteur que le langage des chiffres : c’est le langage institutionnel, non pas quand il analyse des fonctionnements, mais quand il insiste, de façon unilatérale, sur des situations ou des dérives exceptionnelles, quand il se concentre sur des cas particuliers, sur des personnalités emblématiques dont on exalte ou dont on critique les paroles et les silences. Il n’est pas question de demander aux sociologues de devenir des mystiques, mais on peut souhaiter qu’ils perçoivent l’Église comme un ensemble vivant, en comprenant que des hommes et des femmes participent à sa vie avec leur conscience, leur cœur, leur intelligence, et aussi avec leurs limites et leurs défaillances et que les fonctionnements institutionnels eux-mêmes sont liés à la vie spirituelle de ces personnes.       Mais il faut aller plus loin jusqu’à ce qui nous concerne nous-mêmes, nous, membres et responsables de l’Église et de sa visibilité. Si nous acceptons que notre humanité soit liée à l’humanité du Christ, pourquoi ne pas reconnaître que nous participons au caractère sacramentel de l’Église, que nous sommes nous-mêmes impliqués dans le langage des signes qui révèlent la présence de Dieu dans le monde ? Car Dieu porte aussi le nom des hommes et des femmes qui croient en Lui et qui l’écoutent, sans le voir : Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Marie, de Pierre et Paul, de François d’Assise et de Mère Teresa, et de bien d’autres ! Dieu des philosophes et des savants qui s’interrogent sur le fini et l’infini, Dieu des humiliés et des oubliés de l’histoire que personne n’écoute et qui se taisent, en attendant d’exploser…

            La visibilité de l’Église est donc une visibilité indivisible, à la fois extraordinaire et ordinaire, puisqu’elle est ouverte au Dieu caché qui ne renonce jamais à se lier à nous pour se dire au monde.

            Le drame, aujourd’hui, c’est que, parfois, y compris dans nos consciences de croyants, la visibilité ordinaire de l’Église est négligée ou disqualifiée au profit d’une visibilité que l’on voudrait, consciemment ou inconsciemment, extraordinaire. On peut comprendre nos raisons : qu’émerge la force vive du Christ au milieu de tout ce qui use ou affaiblit son Corps ! Que se déploie cette pastorale des « temps forts » qui rassemblent et qui montrent aux yeux du monde le peuple de Dieu solidaire, chantant, priant, présent sur la place publique !

            Moi aussi, je me réjouis de participer à ces célébrations qui manifestent clairement la vitalité de l’Église. Mais je plaide pour que soient aussi reconnus et respectés ces signes discrets et réels qui disent l’adhésion résolue au Christ et l’appartenance à son Corps : ces hommes et ces femmes qui prient dans le secret de leur cœur, et qui portent les autres dans leur prière, ces participations à l’Eucharistie vécues comme un pèlerinage à la Source, ces gestes d’attention et de don qui ne font pas de bruit, mais qui empêchent, chez d’autres, la désespérance. Et aussi ces attentes silencieuses de Dieu qui se manifestent dans nos églises de villes ou de campagnes quand elles sont ouvertes.

            Il ne s’agit pas d’opposer ce que l’on appelle des temps forts de l’Église à des temps supposés faibles, ni une visibilité dite extraordinaire à une visibilité ordinaire. Il s’agit de comprendre que la sacramentalité de l’Église et sa visibilité forment un ensemble vivant, où l’on ne peut pas et où l’on ne doit pas distinguer et séparer des compartiments. Ce qui mesure l’Église du Christ, dans sa mission et sa présence, c’est le mystère même du Christ, dans la réalité de sa Pâque. « Le connaître Lui, avec la puissance de sa Résurrection et la communion à ses souffrances… Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Phil. 3,10.13-14). Cette tension intérieure à la vie de l’apôtre Paul anime aussi le Corps total du Christ car le don de Dieu passe autant par l’abaissement que par l’élévation, et les deux sont à la fois visibles et cachés dans l’existence, l’histoire et l’action de l’Église.

 

 

 

            « ALORS LEURS YEUX S’OUVRIRENT » (Luc 24,31)

 

            L’Église est du côté de Jésus Christ humilié et glorifié. Elle ne prend pas sa place : elle en est le signe sacramentel non pas en s’affirmant elle-même, et en façonnant sa propre visibilité, mais en se laissant saisir dans le mystère de présence dont il est la source.

            Comment cette présence devient-elle réelle pour nous et en nous ? Comment nous est-il donné de la voir et de la manifester ? Comment est-il possible, dans et par l’Église, d’entrer dans le mystère de la nouvelle Alliance qui s’accomplit dans le Christ ?

            Le récit qui concerne les « disciples d’Emmaüs » dans l’Évangile de Luc (24,13-35) répond, à sa manière, à ces questions, parce que l’on peut y percevoir non pas seulement un épisode de rencontre avec Jésus, le Ressuscité, mais comme un moment fondateur de l’Église : l’événement pascal va se révéler à ces deux disciples encore enfermés dans leurs peurs et leur aveuglement, et cette révélation n’a pas seulement pour effet d’ouvrir leurs yeux, elle les associe, de l’intérieur d’eux-mêmes, à la naissance de l’Église, à partir des Écritures et du pain rompu.

            Le Ressuscité ne se donne pas à voir dans un éblouissement passager, mais sur une route dont les étapes sont comme constitutives à la fois de l’identité chrétienne, dans ce qu’elle a de radical, et du mystère de l’Église, appelée à conduire, au nom du Christ, au cœur de cette nouvelle Alliance.

            « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il avait disparu de devant eux » (Luc 24,31) : le paradoxe de la foi éclate ici avec une netteté étonnante. Ils ne voient plus celui qu’ils viennent de reconnaître, et ils l’ont reconnu, non pas parce que Lui leur aurait déclaré son identité, mais parce qu’un long travail de parole et d’écoute, sur la route, a peu à peu changé leurs cœurs et comme l’orientation de leur regard. Car jusque-là, au sortir de Jérusalem, au lendemain de ces journées violentes dont ils ont été les témoins impuissants, ils ne peuvent pas voir : « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître », Lui, le Seigneur Ressuscité (Luc 24,16).

            Ils ne regardent qu’en eux-mêmes. Ils sont ailleurs, plongés dans leur mémoire terriblement blessée. L’inconnu qui s’est approché d’eux demeure un inconnu, puisqu’ils s’interdisent de le reconnaître. Et leurs cœurs ne perçoivent que l’impuissance de Dieu qui n’a pas pu tenir ses promesses, et dont l’Envoyé, le Messie, s’est laissé crucifier. À cet inconnu, ils ne peuvent que confier leur détresse : ils ne le voient pas, ils ne l’écoutent pas encore, ils n’écoutent que leurs propres paroles de désolation : « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël » (Luc 24,21).

            Et Jésus, le Ressuscité, accepte d’être là, de marcher avec eux, de les écouter, et de ne pas être reconnu. Comme si sa Passion continuait, comme si le Christ vivant et présent était encore mis à l’écart, tenu irrésistiblement à distance, et même rejeté.

            Et Lui ne s’imposera pas, en les contraignant à voir. Il lui faut ouvrir chez ces deux disciples d’autres chemins : il lui faut les atteindre non pas de l’extérieur, par une illumination brutale, mais de l’intérieur de leurs cœurs fermés, de leurs oreilles bouchées, de leurs regards désespérés et aveugles. Il va ouvrir les Écritures : il va les conduire au cœur du livre d’Isaïe, sans doute là où le Messie de Dieu se révèle comme un Serviteur humilié et souffrant qui ne cherche pas à écraser ses ennemis, mais qui se livre en s’abandonnant à son Père : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Luc 24,26).

            Et, un peu plus tard, alors que la nuit tombe, lors de la halte au village, silencieusement, il prend le pain, il le rompt et le leur donne. Ils voient le pain rompu, ils le prennent, ils le mangent, et c’est comme si, dans leur corps, dans leur mémoire, dans leur cœur, une autre lumière venait tout éclairer, et d’abord les événements de mort dans lesquels ils restaient comme enfermés. Ils ne voient plus Jésus près d’eux, mais ils passent avec lui de ce monde au Père, en recevant, en comprenant, en assimilant ce qu’ils ont reçu.

 

            La visibilité de l’Église trouve ici sa mesure et sa norme. Ce n’est pas une affaire de stratégies pastorales : comment rendre plus visible ce qui est trop caché ? Comment donner une efficacité publique à ce qui demeure trop privé ? C’est une affaire de présence, et de présence sacramentelle, c’est-à-dire inlassablement et effectivement ouverte au don de Dieu et aux attentes des hommes.

            Et si l’Église du Christ apprend à être elle-même, située du côté de Jésus, le Ressuscité, alors son devenir, sa fécondité, sa vitalité ne la dispensent jamais de manifester ce que le Christ ne cesse pas d’accomplir en elle.

            Que l’Église soit là, présente, marchante, engagée dans un pèlerinage permanent ! Qu’elle n’hésite pas à contester les logiques de mort et de désespérance où des hommes et des sociétés s’enferment plus ou moins consciemment ! Et qu’elle ne désespère pas, elle, de ceux et de celles qui l’ignorent ou la rejettent ! Qu’elle consente à ne pas être reconnue et que ces attitudes négatives, et parfois agressives ou même violentes à son égard, ne l’empêchent pas de témoigner de la victoire du Christ ! Et qu’elle ne se contente pas d’accompagner passivement la marche de l’humanité, mais qu’elle cherche inlassablement à y annoncer et à y inscrire la nouveauté du Christ et de son Royaume !

            Cette inscription passe et passera toujours, comme pour les disciples d’Emmaüs, par les Écritures ouvertes et par le sacrement du pain rompu. Que l’Église ouvre inlassablement le livre de l’Alliance, non pas en se mettant à la place du Ressuscité, mais dans la lumière de sa Résurrection. L’Église donne à voir que ce livre n’est pas un texte clos sur lui-même, mais qu’il porte en lui, de la Genèse à l’Apocalypse, les signes de l’engagement du Dieu vivant à l’intérieur de l’histoire humaine, pour que cette histoire ne se referme jamais sur elle-même, mais qu’elle demeure ouverte au Royaume qui vient.         

            Quant au sacrement du pain rompu, du sacrifice pascal accompli par Jésus lui-même, nous découvrons sans cesse qu’« il fait l’Église », c’est-à-dire qu’il ne se borne pas à la façonner, mais qu’il la fait sans cesse renaître de l’Amour de Dieu victorieux du mal et de la mort. Il est frappant de constater à quel point les catéchumènes et les néophytes perçoivent presque spontanément cette relation constitutive entre le baptême et l’Eucharistie : leur nouvelle naissance personnelle, de l’eau et de l’Esprit Saint, ils comprennent qu’elle s’accomplira à l’intérieur du Corps total du Christ, quand ils se nourriront de sa Pâque.

            Si l’Église « fait l’Eucharistie », en y rassemblant le peuple des baptisés, c’est donc d’abord en la recevant elle-même comme le signe primordial de la présence en elle du Seigneur mort et ressuscité. C’est cette présence mystérieuse et réelle qui appelle au rassemblement. Ce n’est évidemment pas le rassemblement qui susciterait la présence.

            Et cela vaut pour la manière de faire valoir la visibilité de l’Église à la lumière du récit des pèlerins d’Emmaüs. Faut-il se disputer encore sur les degrés de visibilité de l’Église, insuffisante pour les uns, dangereuse pour d’autres ? Là n’est pas l’exigence primordiale. Que l’Église du Christ accepte d’abord d’être simplement et résolument le signe et comme l’instrument du Christ ressuscité ! Et même si l’on ne peut pas tirer du récit des pèlerins d’Emmaüs une théologie de l’Église et de son caractère sacramentel, on peut y déchiffrer une façon authentique dont l’Église n’a pas cessé et ne cesse pas de vivre et d’annoncer la nouveauté pascale.

            L’Église du Christ est là, comme Lui, le Ressuscité : même quand elle n’est pas reconnue dans sa vérité, elle ne cesse pas d’espérer pour ceux et celles avec qui elle marche pour leur ouvrir le chemin de la vie.

            L’Église est là aussi, quand elle ne craint pas de révéler que l’engagement du Dieu d’Abraham, de Moïse, des prophètes et de Jésus, son Fils, ne se mesure pas selon la logique implacable des résultats immédiats et assurés, mais selon une logique de don total, gratuit, qui bouleverse tout calcul.

            Et quant au signe si simple et si bouleversant du pain rompu, l’Église le célèbre et elle appelle les baptisés à le recevoir en eux, à en vivre et à le contempler aussi en silence. « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent » : et la reconnaissance éclaire tout d’une lumière neuve, et le chemin si rude déjà parcouru, et la solidarité nécessaire avec les apôtres dont le témoignage scelle la foi de l’Église.

            Si éprouvée qu’elle soit, l’Église n’en finit pas de naître ainsi, comme ce Corps du Christ dont la visibilité est celle même du mystère pascal et de sa révélation : dans ce Corps parfois si blessé, la victoire du Christ se déploie inlassablement. Mais c’est parfois de nuit, ou dans le brouillard, ou à travers les trébuchements de la marche. Peut-être ces moments-là sont-ils aussi les moments des fécondités les plus profondes. Mais, comme les disciples d’Emmaüs, nous comprenons ou nous comprendrons plus tard…

            Ainsi, « l’Église, qui est le Royaume du Christ déjà présent en mystère, grandit visiblement dans le monde par la force de Dieu… selon la prophétie du Seigneur : “Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.” (Jean 12,32) » (Lumen gentium 3).

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