Le blog de Mgr Claude DAGENS

TRANSGRESSIONS ET MENSONGES. Article publié dans l'hebdomadaire "Témoignage chrétien" du 3 juillet 2014

9 Juillet 2014 Publié dans #Articles

La littérature de la transgression a ses lettres de noblesse en France. De Choderlos de Laclos au marquis de Sade et de Georges Bataille à Jean Genet, nombreux sont les écrivains qui ont montré que l’expérience érotique donne à des hommes et à des femmes la possibilité d’accéder à un monde qui est au-delà de leurs corps et de leurs âmes. On sait que des mystiques, comme Thérèse d’Avila, ont témoigné de ce que leur communion avec le Dieu vivant les ouvre à une extase qui les dépasse. L’expérience mystique serait donc pareille à une transgression.

Mais il y a des transgressions plus triviales, quand des jeunes abusent d’alcools divers, au cours de soirées originales. L’usage de drogues douces ou dures est souvent lié à ces soirées. La banalisation de ces pratiques est préoccupante. J’ai évoqué cette banalisation avec les chefs des établissements secondaires de l’enseignement catholique de mon diocèse. Nous avons exercé notre discernement : beaucoup de jeunes respirent dans notre société un air de désenchantement. Comment favoriser une culture de la confiance, plus forte que toutes les raisons de défiance et de peur ? Mais cette culture de la confiance exige un travail permanent de présence et de conseil.

Ce travail est rendu plus difficile par deux éléments négatifs : la détérioration des mœurs politiques, quand elles sont dominées par des manipulations financières, et la banalisation des mensonges et des transgressions dans les pratiques des entrepreneurs. La détérioration des mœurs politique n’est pas nouvelle. De la IIIe République, avec l’affaire de Panama ou l’affaire Stavisky, jusqu’aux innombrables affaires actuelles, c’est la même logique qui est à l’œuvre : l’argent devient roi, il gouverne les relations humaines et justifie des calculs et des règlements de comptes.

Mais le pire, c’est l’apologie du mensonge et de la transgression. Au cours de la dernière convention nationale d’une association qui prétend contribuer à la réflexion des chefs d’entreprise, un atelier était consacré au thème suivant : « Quand la conformité à la loi tue l’entreprenariat ». Sur ce terrain sensible, sont intervenus la responsable d’une association professionnelle « exclusivement représentative des valeurs moyennes cotées » et un « expert en éthique économique ». Ils ont expliqué qu’il faut libérer les entreprises des contraintes qui les entravent. L’expert en éthique économique a soutenu que la transgression est liée à la loi, comme l’adoration du veau d’or suit la remise de la Torah à Moïse. L’Incarnation du Christ étant aussi présentée comme une transgression de Dieu !

Ces propos étonnants se prolongent par un appel à pratiquer des transgressions « joyeuses », sous prétexte que les transgressions dans le domaine financier serviraient au développement des entreprises, ces transgressions étant assimilées aux transgressions sexuelles qui procurent du plaisir. Ce principe de plaisir devrait inspirer les chefs d’entreprise, la foi chrétienne leur étant présentée comme porteuse de subversion. Et les chefs d’entreprise présents sont invités par l’expert en éthique, qui est un prêtre catholique, à « confesser entre eux leurs mensonges », en étant dispensés de toute absolution. On frémit en pensant à cet étalage de confessions publiques qui se produit actuellement pour expliquer certaines manipulations financières ourdies par des responsables politiques.

Cet expert semble ignorer que la plus grande transgression de la Révélation chrétienne consiste à sortir de soi-même pour aller à la rencontre des autres. Comme le fait ce Samaritain qui s’arrête pour prendre soin de l’homme abandonné au bord de la route (cf. Luc 10,29-37). Et il y a, dans l’Évangile de Jean, cette autre transgression accomplie par Jésus face à cette femme coupable d’adultère, qui devrait être lapidée : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! » (Jean 8,7)

Un grand courage est demandé à ceux qui se réclament du Christ, en luttant pour refuser le mensonge et pour pratiquer la miséricorde. Cette lutte peut se heurter à beaucoup d’obstacles, car, comme l’écrit avec vigueur le pape François : « C’est gênant de parler de distribution des biens, c’est gênant de parler de la défense des emplois, c’est gênant de parler de la dignité des faibles… La vocation d’entrepreneur est un noble travail, qui doit se laisser interroger par un sens plus large de la vie. » (La joie de l’Évangile, n.203) Des incroyants comprennent cette exigence, parfois mieux que des chrétiens qui se conforment aux lois ordinaires du cynisme et de l’insignifiance. Mais le travail des consciences libres peut surmonter ces déviations.

18 juin 2014

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