Le blog de Mgr Claude DAGENS

LES CROYANCES RELIGIEUSES EN PÉRIODE DE DÉTENTION. Intervention au Centre Sèvres, le 17 juin 2014

23 Juin 2014 Publié dans #Interventions diverses

Intervention de Mgr DAGENS, au cours d’une session de formation pour les étudiants de l’École nationale de magistrature, à Paris, au Centre Sèvres des jésuites, le mardi 17 juin 2014.

I – LA PRISON N’EST PAS TOUT À FAIT CE QUE L’ON EN DIT

On parle des prisons. On croit les connaître à partir de quelques éléments statistiques ou pittoresques. En réalité, on les perçoit souvent à travers deux prismes déformants.

- Le premier prisme conçoit la prison comme un lieu de violences permanentes, de tensions très fortes aussi bien entre détenus qu’entre les détenus et le personnel des gardiens. Comme si l’on était à toute heure au bord de l’explosion et comme si le maintien de l’ordre était l’exigence primordiale.

- Le second prisme est inséparable du premier. La prison serait, de façon quasi automatique, un milieu perverti et pervertissant. Tous les détenus en sortiraient pires qu’ils n’y sont entrés, parce qu’ils auraient été pris dans un système de corruption généralisée, où il faudrait toujours s’imposer par la violence pour ne pas être dominé.

Je dois d’emblée corriger ces perceptions qui me semblent très exagérées. Pour ce qui me concerne, j’ai découvert le monde de la prison en devenant évêque. J’ai rencontré et je rencontre des détenus, ceux et celles que réunit régulièrement l’aumônerie catholique, notamment pour la célébration des grandes fêtes de notre calendrier, Noël et Pâques, ou pour des groupes de rencontres où l’on lit la Parole de Dieu et où l’on réagit à cette Parole, parfois avec la présence de détenus musulmans, hommes et femmes, qui participent à ces célébrations et à ces groupes de paroles.

À partir de mon expérience, certainement limitée, je voudrais corriger les deux perceptions négatives que je viens d’évoquer. Certes, il y a des violences parmi les détenus, mais il n’y a pas seulement des violences, il y a aussi l’expérience, forcée mais réelle, de cohabitations qui font appel aux capacités de rencontre, de confiance et même de soutien mutuel et d’amitié. La prison n’est pas seulement un lieu inhumain, elle est aussi un lieu où peut transparaître la profondeur de notre humanité, en attente de certaines délivrances ou même d’une certaine vérité.

D’autre part, même s’il est vrai que le milieu carcéral porte en lui des germes de perversions diverses, il est un lieu où peut se développer un travail sur soi-même, surtout quand les procès eux-mêmes permettent d’accomplir ce genre de démarches.

Il existe aussi un phénomène très frappant : il arrive assez souvent que des détenus redoutent leur sortie de prison, surtout si personne ne les attend. Ils ont peur de perdre un cadre de vie qui les soutenait malgré tout et où ils trouvaient une certaine sécurité. Le retour à la liberté présente pour eux des risques. Ils ont peur de redevenir libres. Et c’est dans ce domaine d’une certaine restructuration intérieure que les croyances religieuses ont souvent une place positive, et parfois décisive.

Je voudrais donc insister sur ces phénomènes, difficilement évaluables, mais réels, qui font que :

- LA PRISON PEUT ÊTRE UN LIEU DE COEXISTENCE HUMAINE ET RELIGIEUSE

- LES CROYANCES RELIGIEUSES ÉMERGENT EN PÉRIODE DE DÉTENTION

II – LA PRISON PEUT ÊTRE UN LIEU DE COEXISTENCE HUMAINE ET RELIGIEUSE

On peut constater en prison une évolution qui marque l’ensemble de la société française, surtout depuis une quinzaine d’années : la religion musulmane est devenue la deuxième religion de notre pays. Il y a aujourd’hui plus de quatre millions d’hommes et de femmes qui se réclament de la tradition musulmane. Il faut ici faire des distinctions : certains musulmans ne sont pas pratiquants, ils n’observent pas le ramadan, ils restent très distants à l’égard de leurs propres traditions, mais ce n’est pas le cas d’un certain nombre de jeunes, qui appartiennent aux plus jeunes générations et qui, eux, sont plutôt portés à affirmer leur identité musulmane à travers leurs pratiques et en reprochant parfois à leurs parents de ne pas être fidèles à l’Islam.

Le phénomène de coexistence réelle, et non pas forcée, que je voudrais mettre en relief, se présente à plusieurs niveaux.

1. Tout d’abord, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la prison n’est pas le reflet de notre société globale. Elle est vraiment un monde séparé, non pas un sanctuaire, ni un ghetto, mais un lieu où les relations humaines se décomposent et se recomposent selon des logiques particulières et inattendues.

En particulier selon cette logique qui mélange de façon inextricable les séparations sociales et les rencontres imprévisibles. La célébration du culte catholique est un lieu où l’on peut constater ce phénomène : je me souviens de cette messe de Noël où se trouvaient côte à côte une femme professeur de philosophie, de tradition catholique, et une Algérienne de tradition musulmane, et la lecture du prophète Isaïe annonçant la venue d’un Sauveur pour Israël, pour Jérusalem, suscitait chez l’une et chez l’autre une réaction visible d’émerveillement.

Autrement dit, les croyances religieuses sont un élément de rassemblement. Les religions relient, ce qui est leur sens étymologique. Elles peuvent relier des personnes différentes, non pas en abolissant les frontières culturelles et sociales, mais en provoquant des proximités inespérées. De même lorsqu’un cadre supérieur d’une entreprise se trouve à côté d’un jeune venant d’un quartier difficile et que l’un et l’autre prononcent les mêmes mots de la même prière : « Notre Père… ». C’est la dimension communautaire de l’expérience religieuse qui se manifeste alors. La foi en Dieu arrache à une réelle solitude. Elle peut devenir un facteur d’apaisement.

2. Ce phénomène de mixité sociale favorisée par les croyances religieuses est évidemment lié à ce phénomène relativement nouveau que j’ai déjà évoqué : la coexistence religieuse vécue en prison entre des hommes et des femmes de tradition chrétienne et des hommes et des femmes de tradition musulmane.

Il n’est pas rare, surtout chez les femmes, que des musulmanes participent aux célébrations chrétiennes et qu’elles se montrent très attentives à la proclamation de la Parole de Dieu, surtout si ce sont de jeunes mères et qu’on évoque devant elles la naissance de l’enfant de Bethléem. Comme si elles saisissaient spontanément l’importance de la Parole de Dieu, de la Bible autant que du Coran. Et il faut ajouter que, pour des hommes aussi, l’évocation de Noël renvoie non seulement à leurs enfants, mais aussi à leur histoire d’enfants, à leur mémoire souvent blessée. Parce que le temps de la détention réveille la mémoire et que le réveil religieux de la mémoire n’est pas seulement sous le signe de la culpabilité.

3. Mais cette coexistence religieuse n’est pas toujours facile. Elle peut provoquer des tensions entre détenus. Il arrive que des hommes de tradition catholique supportent mal les pratiques des musulmans, notamment en période de ramadan, et que les duretés ordinaires de la détention réveillent ou suscitent des réflexes d’islamophobie primaire.

L’an dernier, j’ai participé à un échange avec quelques détenus que l’équipe de l’aumônerie catholique avait réunis. La responsable de l’équipe plaidait pour un dialogue avec les musulmans, en présentant la Tradition chrétienne et la Tradition musulmane comme deux échelles appuyées au même arbre. Les détenus présents ont protesté : ils témoignaient de leurs relations tendues avec les musulmans qu’ils côtoient ou dont ils sont les compagnons de cellule.

La prison est une école de réalisme. Même si elle permet de réelles coexistences religieuses, elle ne peut pas faire oublier les différences et parfois les antagonismes qui existent entre nos traditions religieuses. L’angélisme n’est pas possible lorsqu’on fait l’expérience quotidienne de ce qui nous sépare.

4. Ce qui vaut pour les détenus vaut aussi pour les agents de l’administration pénitentiaire, pour les surveillants et pour tout le personnel d’une maison d’arrêt. Au sortir de la rencontre que je viens d’évoquer, j’ai croisé un surveillant que j’ai interrogé au sujet des différences qu’il percevait entre le travail de l’aumônerie catholique et celui de l’aumônerie musulmane, avec l’intervention d’un imam. Il m’a répondu qu’il percevait une forte différence : comme si l’imam demandait aux détenus musulmans de reconnaître leurs fautes et leurs transgressions de la loi civile et coranique, alors que l’aumônerie catholique cherchait plutôt à susciter des dialogues apaisants avec les détenus.

De ces diverses constatations, je tire non pas une conclusion, mais une conviction importante : en régime institutionnel de laïcité, la prison, ce lieu naturel d’enfermement, est aussi un lieu de cohabitation et de confrontations ouvertes, notamment dans le domaine religieux. Il ne s’agit donc pas seulement d’y respecter les croyances religieuses, mais de comprendre comment les croyances religieuses peuvent y jouer un rôle réellement positif.

III – LES CROYANCES RELIGIEUSES ÉMERGENT EN PÉRIODE DE DÉTENTION

1. Par rapport aux croyances religieuses, la prison est un monde différent. Dans beaucoup de situations et de contextes sociaux, les croyances religieuses sont plutôt mises à l’écart, ignorées ou renvoyées à ce que l’on appelle la vie privée. Jean d’Ormesson demeure une exception : il peut prononcer publiquement le nom de Dieu sans que l’on se moque de lui.

En prison, les croyances religieuses ont une place souvent reconnue. Même si leur expression est limitée à un certain nombre de personnes, l’émergence de ces croyances est une réalité indiscutable et respectée. En raison d’un autre facteur que je n’ai pas encore souligné : c’est le caractère très international de la population carcérale, où se trouvent des hommes et des femmes originaires non seulement des pays du Maghreb, mais aussi de l’Europe de l’Est, de l’Asie et surtout de l’Afrique subsaharienne, du Mali, du Congo Kinshasa, du Gabon, du Cameroun.

Or, pour beaucoup de ces personnes, l’accès au monde de la religion, à l’univers symbolique fait de signes, de gestes, de pratiques quotidiennes est relativement ordinaire. Ces hommes et ces femmes font spontanément appel à ce qui a façonné leur vie et leur imaginaire, au risque d’étonner les autres détenus plus marqués par la sécularisation de nos sociétés occidentales et beaucoup plus réservés à l’égard de ce qui leur semble irrationnel.

2. Mais je voudrais surtout reconnaître que les croyances religieuses peuvent aussi constituer des éléments de reconstruction intérieure, surtout dans une période où beaucoup de repères et de points d’appui ont disparu.

L’expérience religieuse, la foi en Dieu, participe alors à un processus d’affirmation de soi face aux autres. Elle aide à se protéger des duretés de la vie commune. Et il peut arriver que ces attitudes défensives provoquent des réactions de rejet, de part de détenus incroyants qui ne supportent pas ces manifestations de sensibilité religieuse dont ils ne saisissent pas le sens, surtout si ces réveils religieux se manifestent d’une façon brutale.

Ces phénomènes de rejet ne me semblent pas les plus fréquents. Le plus fréquent, c’est que le temps de la détention, plus ou moins long, peut devenir un temps de retour sur soi-même, de travail sur soi-même. Il arrive même que des détenus reconnaissent l’utilité de leur procès : ils ont conscience d’avoir à prendre comme un nouveau départ, après des périodes de dérives qu’ils regrettent.

Ils trouvent alors des soutiens véritables dans leurs rencontres avec d’autres croyants. Leur foi en Dieu n’est pas un opium. Elle les oblige à faire la vérité sur eux-mêmes. Ils ont alors besoin de se confier. Surtout s’ils sont séparés ou abandonnés par leurs familles et leurs amis. Ils sont heureux de nouer des relations nouvelles.

J’ai été souvent témoin de ces évolutions. Des hommes et des femmes devenus conscients de leurs dérives et de leurs fautes entrent peu à peu dans un processus de reconstruction intérieure. Après des périodes de désarroi ou de révolte, ils sortent d’eux-mêmes, ils parlent aux autres, ils se mettent à écrire, d’abord pour eux-mêmes, et aussi pour d’autres personnes qui correspondent avec eux.

La prison n’est plus vécue seulement sous le signe de la sanction, de la peine, de la punition, mais sous le signe d’une sorte de reprise de conscience. La foi en Dieu intervient alors comme un élément de reconstruction intérieure, surtout si ces hommes et ces femmes coupables, conscients de leur culpabilité, comprennent que leur vie personnelle ne peut pas se réduire à leurs actes délictueux ou criminels.

Autrement dit, il n’y a pas d’un côté l’horreur du mal, sous toutes ses formes, et de l’autre la représentation de Dieu comme l’Anti-mal, Celui qui se prépare à condamner les méchants. Il y a aussi, en prison, comme dans la vie ordinaire – mais la prison est révélatrice de cette réalité complexe – le mélange permanent du bien et du mal, et l’espoir d’un changement de vie possible, avec, parfois, déjà en prison, l’expérience vécue de ce changement. J’en suis quelquefois témoin.

Un dernier mot, plus personnel : il se trouve que j’ai eu à faire, en décembre dernier, le discours rituel sur la vertu, lors de la séance solennelle de rentrée de l’Académie française. Je devais remplacer Monsieur Giscard d’Estaing, invité en Chine ce jour-là. Or il se trouve que, juste avant de rédiger ce discours, je venais de recevoir le grand texte que le pape François venait de publier sous le titre d’« Evangelii gaudium », la joie de l’Évangile. Il y fait l’éloge de la miséricorde, en se référant à saint Thomas d’Aquin, qui présente la miséricorde comme la plus grande des vertus, parce qu’ « il lui appartient de donner aux autres, et, qui plus est, de soulager leur indigence, ce qui est éminemment le fait d’un être supérieur. Ainsi se montrer miséricordieux est-il regardé comme le propre de Dieu, et c’est par là surtout que se manifeste sa toute-puissance. » (Evangelii gaudium, n.37).

À partir de cette affirmation, j’ai été heureux d’évoquer quelqu’un qui n’est pas un Père de l’Église, mais un auteur dramatique important, mort il y a quelques années, Bernard-Marie Koltès, ami de Patrice Chéreau. J’avais vu, après la mort de Chéreau, une représentation de la pièce intitulée Dans la solitude des champs de coton. On y assiste, dans un espace sombre, à la confrontation entre deux hommes qui se cherchent et qui se repoussent, un vendeur de drogue, un dealer, joué par Patrice Chéreau, et un client, joué par Bernard-Marie Koltès, qui, après d’inutiles discussions, s’écrie : « Il n’y a pas d’amour ! Il n’y a pas d’amour ! Il n’y a que des armes ! »

La prison pourrait apprendre cela. Elle apprend aussi l’inverse : au milieu même de ce qui nie ou détruit l’amour, il y a, en tout être humain, une attente d’amour, une capacité d’aimer et d’être aimé, que rien n’empêche de se réveiller, même dans les pires situations de détresse.

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