Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'AMOUR DES LETTRES, LE DÉSIR DE DIEU ET LA MISSION CHRÉTIENNE

18 Janvier 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Conférence donnée au cours de l’assemblée des anciens du Séminaire des Carmes, à l’Institut catholique de Paris, le 12 janvier 2009.

 

 

I- DU DISCOURS DES BERNARDINS À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

 

            La réflexion qui m’a été proposée, autour des termes « culture, Église, société contemporaine, penseurs chrétiens », m’a paru très large, trop large. J’ai donc cherché sinon à la resserrer, du moins à la concentrer, autour de deux questions qui me semblent justifiées.

 

            - Première question : comment peut-on comprendre, apprécier, mesurer la place actuelle du christianisme, de la foi chrétienne, de l’inspiration chrétienne dans la culture ambiante, si la culture est un peu comme l’air que l’on respire, impalpable, mais présente dans nos façons de penser et de vivre ?

            - Seconde question : de quelles manières, ou plus exactement dans quels domaines peut s’établir un dialogue réel, une confrontation ouverte entre le christianisme et les questions portées par la culture ambiante ?

            Je ne peux cacher qu’en posant ces deux questions, je m’appuie plus ou moins sur deux présupposés, le premier qui provient de la manière dont a été reçu le discours du pape Benoît XVI au monde de la culture, en septembre dernier, au Collège des Bernardins. Le second qui est lié à cet appel inattendu que j’ai reçu récemment du côté de l’Académie Française.

 

            Le discours des Bernardins, qui était attendu, a été, dans l’ensemble, bien reçu. Beaucoup de gens ont compris que Benoît XVI, à sa manière, nous entraînait dans une sorte de pèlerinage aux sources de la culture européenne. Peut-être n’a-t-on pas assez souligné que le pape faisait ainsi un choix significatif. Il ne répondait pas à la question : « Faut-il évangéliser la culture ? » Et il n’évoquait pas non plus les racines chrétiennes de l’Europe. Sa perspective était différente. Il voulait expliquer ceci, qui est capital : la recherche de Dieu est source de culture et elle passe par le travail de la culture. De sorte que l’on ne peut pas séparer les créations et les questions culturelles de l’expérience spirituelle. Le désir de Dieu non seulement n’exclut pas l’amour des lettres, mais l’inclut et le ressaisit de l’intérieur.

            En écoutant la méditation de Benoît XVI, en l’entendant citer dom Jean LECLERCQ, que j’ai connu, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à mon ami le pape saint Grégoire le Grand. Je lui ai consacré ma thèse de Doctorat, et j’ai découvert à travers lui, qui devient pape à la fin du VIe siècle, à l’époque des invasions barbares, ce paradoxe qui traverse l’histoire de l’Église : Grégoire est le témoin impuissant de l’effondrement de la civilisation romaine à laquelle il était passionnément attaché, mais sans l’avoir cherché, il a été l’inspirateur d’une nouvelle culture, d’une culture chrétienne fondée sur la méditation continue de la Parole de Dieu appliquée à l’existence humaine, notamment à travers le livre de Job. C’est son expérience spirituelle qui lui a permis d’exercer cette mission culturelle et de figurer parmi les Pères fondateurs du Moyen Age dit chrétien.   

 

            Je n’ai aucunement l’intention de comparer l’époque actuelle à l’époque des invasions barbares et du Haut Moyen Age. Je me situe seulement sur ce terrain qui me paraît vital : celui de l’expérience spirituelle, c’est-à-dire de l’expérience humaine animée par l’Esprit Saint.

            C’est sur ce terrain-là que je comprends un peu – car ce n’est qu’un début – ce qui peut être attendu de moi du côté de l’Académie Française, c’est-à-dire du côté de ce que représente cette institution dans le domaine de la culture : un carrefour où se croisent des expériences multiples, et d’abord des hommes et des femmes qui ne me semblent ni hostiles, ni indifférents au christianisme, à condition de pouvoir le rencontrer vraiment.

            Et il est vrai que dès que cet appel m’a été adressé par Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE, la référence qui s’est imposée à moi a été la personne du Père CARRÉ. Il a été et il demeure pour plusieurs membres de l’Académie un éveilleur, un homme qui manifestait la liberté chrétienne, c’est-à-dire la capacité de comprendre toute personne au-delà des apparences, en faisant appel à ce qu’il y a en chacun de plus profond et aussi de plus simple. Je voudrais, à ma manière, être un peu comme lui : c’est-à-dire un homme qui, au milieu des autres, pratique effectivement l’amour des lettres et le désir de Dieu, avec la certitude que la recherche et la Révélation de Dieu passent aussi par la culture, la politique, la littérature, le roman, le théâtre, l’histoire, la création artistique, sans oublier les complexités et les contradictions dont nous sommes tous porteurs.

 

 

II- LA SITUATION DU CHRISTIANISME DANS LA CULTURE AMBIANTE

 

            Je ne prétends pas faire ici une analyse. Je voudrais seulement chercher à comprendre et à mettre en relief, à travers quelques traits saillants, la manière dont le christianisme, est aujourd’hui perçu dans notre société sécularisée, c’est-à-dire où il n’existe plus de mémoire chrétienne commune et où la Tradition chrétienne coexiste avec d’autres traditions religieuses ou non religieuses, d’une façon plus ou moins inconfortable.

 

            1. Le christianisme n’est pas rejeté, mais méconnu

 

            J’ai bien connu René RÉMOND. Je serai heureux, dans quelques mois, de faire son éloge et de montrer non seulement comment il a été un explorateur infatigable des grandes traditions politiques de la France, du XIXe au XXe siècle, mais aussi un laïc, membre de l’Église catholique, cherchant à réaliser un dialogue incessant entre la raison historique et la foi chrétienne.

            Mais j’aimerais aussi continuer avec lui les échanges que j’avais eus de son vivant au sujet de ce qu’il appelait « l’anti-christianisme », ce courant de pensée plus ou moins explicite, qui allait, à ses yeux, beaucoup plus loin que l’anticléricalisme traditionnel. Il s’agissait d’une mise en cause radicale, parfois même acharnée, de la foi et de la Révélation chrétiennes de Dieu. Il a certainement souffert de ces prises de position qui le surprenaient. Il en a d’autant plus souffert qu’il avait toujours plaidé lui-même pour un christianisme raisonnable, qui s’appuierait sur le travail de l’intelligence, qui ne mépriserait jamais les argumentations sensées.

            Il m’arrive à moi aussi de souffrir de ces prises de position outrancières, qui accusent les chrétiens d’obscurantisme et qui assimilent l’Église à une secte. Mais je ne suis pas sûr qu’il faille donner à ces réactions un caractère général, au risque de leur conférer une honorabilité qu’elles ne méritent pas.

            Le problème majeur me semble se situer ailleurs. C’est que le christianisme n’est pas rejeté. Il est d’abord méconnu, ignoré, ou considéré comme un phénomène irrémédiablement dépassé.

            J’en veux pour preuve les attitudes d’un certain nombre de responsables culturels ou politiques au sujet des bâtiments du culte, des églises. On les respecte, mais au titre du patrimoine, c’est-à-dire comme un ensemble de biens qu’il faudrait rendre rentables, sans se préoccuper du lien qu’ils ont avec la foi et la Tradition chrétiennes.

            Voilà ce qui me fait souffrir : ce regard « extérieur » porté sur l’Église catholique, dont l’opinion publique estime facilement qu’elle est en voie d’épuisement ou d’effacement. L’obstacle majeur auquel nous sommes confrontés alors, ce n’est pas le rejet de l’Église ou le soupçon porté sur les croyances catholiques : c’est l’ignorance de ce renouveau intérieur de nos communautés, lorsque des prêtres et des laïcs, hommes et femmes, prennent effectivement en charge, d’une manière commune, la vie et la mission chrétiennes.

            De sorte que nous avons alors une responsabilité inséparablement spirituelle, culturelle et sociale : c’est à nous, membres du Corps du Christ, de comprendre que les actes ordinaires de l’existence chrétienne, la prière, la liturgie, les sacrements, les « présences de proximité » et les actes de solidarité s’inscrivent à l’intérieur de notre société.

            Et qu’à leur manière, discrète mais réelle, les bâtiments du culte, les églises peuvent être un appel à reconnaître en quoi la présence catholique est comme à la source d’une culture commune : je veux dire de cette culture muette dont chacun peut faire l’expérience en entrant dans une église.

            Parce que ces lieux sont ouverts à tous, sans aucune sélection préalable, parce qu’en y entrant, on peut comprendre qu’au milieu de toutes les rumeurs et de toutes les violences du monde, une source de recueillement et de paix s’offre à ceux qui la cherchent et que l’on peut même aller plus loin : jusqu’à la rencontre de Quelqu’un qui est là et qui nous attend.

            Quels que soient les critiques et les soupçons portés sur l’Église et sur les catholiques, je crois qu’il ne faut pas se lasser de proposer, contre vents et marées, cet accès à l’expérience spirituelle, qui est sans doute recherché par beaucoup, au-delà des apparences.

 

 

            2. Le dépassement des rapports de force entre la Tradition catholique et la Tradition laïque

 

            C’est l’autre trait saillant que je tiens à souligner. D’autant plus qu’il est parfois ignoré, plus ou moins volontairement.

            Il est trop facile de dire et de penser, comme je l’ai entendu il y a quelques années de la bouche d’un historien du catholicisme français : « Entre la Tradition laïque et la Tradition catholique, il y a des rapports de forces insurmontables ».

 

            Bien entendu, je n’oublie pas ce que l’on a appelé la « guerre des deux France » et les traces que cette guerre a laissées dans l’inconscient collectif et la mémoire commune. Mais, à moins de vouloir réveiller les guerres d’antan, il me semble qu’il faut être réalistes et accepter les avertissements qui nous viennent d’un certain nombre d’observateurs intelligents comme le philosophe Marcel GAUCHET ou le journaliste Jean-Claude GUILLEBAUD.

            Les deux traditions, la laïque et la catholique, étaient jadis d’autant plus fortes qu’elles s’affrontaient l’une à l’autre et que ce corps à corps plus ou moins réel ou imaginaire les obligeait à se durcir.

            Ce n’est plus vrai : l’une et l’autre sont affaiblies, la Tradition laïque est en quête de ses fondements et elle ne peut plus se présenter comme une idéologie ou une religion de remplacement. Quant à la Tradition catholique, il est trop évident qu’elle n’est plus en position dominatrice et qu’elle ne peut plus rêver de rétablir je ne sais quel ordre moral qui s’imposerait de force à une société incertaine.

            À cet égard, la façon dont Jean-Claude GUILLEBAUD a raconté comment il était redevenu chrétien, tout en découvrant l’Église réelle d’aujourd’hui, est extrêmement significative : « Elle était donc là, cette puissante institution catholique à qui nous réservions nos flèches et nos critiques, ce catholicisme dominateur et clérical face auquel nous recommandions la méfiance !... Que l’Église catholique ait perdu sa richesse, son omniprésence et sa puissance rend assez risible l’anticléricalisme façon IIIe République qui revient dans nos sociétés, mais cela ouvre peut-être la voie à un extraordinaire rajeunissement du christianisme ». (Jean-Claude GUILLEBAUD, Comment je suis redevenu chrétien, Paris, 2007, p.132-133).

            Soyons donc à la fois réalistes et réellement chrétiens : la Tradition chrétienne, la foi chrétienne sont appelées à s’inscrire à l’intérieur de la société et de la culture ambiante, dans des conditions nouvelles ! J’oserai le dire en deux mots : non pas du tout à travers des stratégies pastorales qui imagineraient des positions à occuper, mais à partir de notre expérience spirituelle, de l’expérience même que nous faisons de Dieu, de la Révélation du Christ mort et ressuscité, à l’intérieur de notre pauvreté réelle, de notre affaiblissement institutionnel qui est incontestable.

            Il ne s’agit donc pas de reconquérir je ne sais quels terrains perdus. Il s’agit de comprendre nous-mêmes que notre vocation chrétienne est un don de Dieu, qu’elle ne nous dispense absolument pas de partager les incertitudes et les fragilités qui marquent notre humanité commune, mais qu’elle peut et qu’elle doit se manifester au milieu de tous comme une réalité nouvelle, à la manière d’une source.

            Ces remarques en forme d’appel me renvoient au dossier dont je suis chargé par les évêques sur le thème « Indifférence religieuse et visibilité de l’Église ». Les échanges que nous avons eus à Lourdes ont, je le crois, fait apparaître cette conviction relativement commune : il ne servirait à rien d’aborder ce thème comme une stratégie pastorale, en pensant à peu près : « Face à une indifférence qui grandit, comment renforcer la visibilité de l’Église ? » Les enjeux profonds sont ailleurs : comment faire pour que l’indifférence réelle et la marginalisation également réelle de l’Église ne nous empêchent pas de percevoir les attentes spirituelles qui sont aussi présentes au milieu de nous ?

 

            L’un d’entre nous, à Lourdes, l’a exprimé fortement au cours de notre débat, en évoquant un dialogue avec un de ses amis incroyants, auquel il demandait : « Qu’est-ce qui te gêne le plus chez les catholiques ? » L’autre lui a répondu : « Leur suffisance : parfois, ils nous parlent du Christ comme s’ils n’avaient pas besoin de Lui ».

            Avoir besoin du Christ Sauveur, apprendre à devenir chrétiens en vivant de Lui : voilà sans doute ce qui est le plus radical dans l’expérience spirituelle et peut-être le plus attendu…

 

 

            3. Une réelle disponibilité à la nouveauté chrétienne

 

            L’expérience que je fais avec des hommes et des femmes de l’Académie Française, même si elle est quelque peu exceptionnelle, se situe dans le sillage de mon expérience pastorale ordinaire. Dès que nous allons au-delà des apparences, ou des demandes immédiates, on peut percevoir que l’Évangile est attendu, que la nouveauté chrétienne ne suscite pas l’indifférence, mais que c’est à nous de nous convertir à ces attentes plus ou moins cachées, c’est à nous de nous étonner de la façon dont des hommes et des femmes sont en quête de Dieu, avec toutes leurs particularités, toutes leurs complexités, et simplement avec leur conscience et leur cœur.

            On me pose parfois cette question tout à fait légitime ou compréhensible : « Jadis, on a entendu de grandes voix catholiques qui portaient loin sur la scène publique face aux drames de notre histoire : BERNANOS, MAURIAC, d’autres ajouteront MARITAIN et MOUNIER, sans oublier PÉGUY. Où en sommes-nous aujourd’hui ? »

            Je comprends cette question. Elle exprime une attente : que les témoins du Christ témoignent de la vérité chrétienne au milieu des mensonges et des violences du monde ! Mais je sais aussi, comme l’avait écrit jadis le Père de LUBAC, que « le Royaume de Dieu luit dans le secret » et que l’on ne découvre ses traces que lorsqu’elles ont pénétré à l’intérieur de l’histoire, parfois bien des années après. Je dis cela ici, en ce lieu où l’on se souvient des évêques et des prêtres martyrisés à l’époque de la Révolution et aussi des moines de l’Atlas et du frère Christian de CHERGÉ, qui a appris ici à suivre le Christ jusqu’au bout… Il comprendra plus tard. Nous comprenons plus tard ce que Dieu nous donne de vivre en son nom.             

 

            Et sans doute nous découvrons ou nous découvrirons ces « semences de vérité », comme disait JUSTIN de Naplouse et de Rome, ces « semences » de vie spirituelle dispersées dans la culture ambiante, à charge pour nous d’écouter, de regarder, et surtout d’apprendre à aimer ce qui nous est donné par Dieu à travers ces semences…

 

 

III- LE CHRISTIANISME ET LES QUESTIONS VIVES DE NOTRE HUMANITÉ

 

            J’évoquerai maintenant ces questions vives portées par notre humanité commune. Je les évoquerai en faisant appel à mon expérience d’homme croyant, d’éducateur, d’évêque et de membre de l’Académie Française. Mais c’est sur le même terrain que je me trouve avec ces diverses responsabilités. Et c’est précisément cela que je voudrais montrer, autant que je puisse le faire et le dire : ces questions de vie et de mort, ces attentes de confiance et de pardon, je les perçois chez les personnes que je rencontre dans mon diocèse, mais toutes proportions gardées, je suis témoin de ces mêmes questions et de ces mêmes attentes à travers les livres que je lis, et notamment ceux dont les auteurs appartiennent à notre illustre compagnie…

            Ce sont ces connivences que je voudrais illustrer, ce « passage » du terrain pastoral au terrain littéraire ou historique, en mettant en relief les leitmotiv que j’y perçois, spécialement :

                                   - la mémoire du mal

                                   - l’inquiétude de l’avenir

                                   - le christianisme comme source

 

            1. La mémoire du mal

 

            Je n’ai pas oublié cette lettre dans laquelle un jeune de mon diocèse, en demandant le sacrement de confirmation, avait écrit cette phrase terrible : « Le plus grand bonheur, ce n’est pas de se souvenir, c’est d’oublier ».   

            Mais beaucoup de jeunes, dans ces lettres personnelles qu’ils m’adressent et où je ne vois plus les fautes d’orthographe, font appel à leur mémoire, et spécialement à leur mémoire familiale. Il est fréquent, de plus en plus fréquent, qu’ils évoquent alors, presque naturellement, les blessures qu’ils portent en eux. Tout récemment, à l’intérieur du même groupe, plusieurs de ces jeunes me parlaient du suicide de personnes aimées. Et l’une précisait : le psychiatre me conseille de beaucoup parler de mon père en famille, mais ce n’est pas possible.

            Et l’an dernier, j’avais été impressionné par les confidences d’une fille qui évoquait discrètement les sévices sexuels dont elle avait été victime de la part de deux membres de sa famille. Cette fille me donne de ses nouvelles de temps en temps. L’autre jour, elle m’a écrit ceci : « Pouvez-vous me dire pourquoi parler est mon ennemi, et pourquoi mes meilleurs amis, ce sont mon stylo et mon papier ? »

            Je ne sais si cette parole annonce une vocation littéraire, mais ce qui est certain, c’est que cette mémoire du mal peut aussi passer par l’écriture. Comme on le voit dans de nombreux récits en forme de confessions ou de romans.

            D’autant plus que notre mémoire proprement française, avec les traces si profondes laissées par la période de l’occupation nazie et de la collaboration, se manifeste sur la place publique après de longs délais. C’est ce délai du temps qui rend si poignant le récit que Simone VEIL vient de faire des mois qu’elle a passés à Auschwitz avec sa sœur et sa mère, qui mourra à Bergen-Belsen, sur le chemin du retour, et elle déclare qu’elle n’a jamais accepté cette mort.

            Et je pense aussi à deux amis académiciens, Frédéric VITOUX et Dominique FERNANDEZ, qui n’ont pas craint de dire publiquement dans leur discours de réception leur souffrance intime à cause de leurs pères, dans la période de l’Occupation. Et le second va publier un livre entièrement consacré au destin si tragique de ce père.

            Et tant d’autres romans, de Patrick MODIANO au dernier livre de Jean-Marie LE CLÉZIO (Ritournelle de la faim) tournent autour de cette période sombre qui a façonné, d’une manière ou d’une autre, notre mémoire commune.

            Ce qui me frappe alors, aussi bien chez des jeunes de mon diocèse que des académiciens et des romanciers, c’est que nous sommes loin de certaines futilités culturelles qui s’arrêtent à la surface des choses et des personnes. Nous sommes du côté de la profondeur humaine, d’une profondeur blessée à travers laquelle des individus se savent mystérieusement liés à ce qui les précède et les dépasse, pour le meilleur et pour le pire.

            Bien entendu, nous n’allons pas en profiter pour leur expliquer le sens du péché originel et son réalisme radical. Mais nous pouvons, comme croyants au Christ vainqueur du mal et de la mort, entendre ces récits comme des appels à ne pas nous détourner du mystère du salut. Comme l’avait fait d’ailleurs d’elle-même cette fille dont je parlais plus haut. Quand je lui avais demandé, comme à ses camarades, d’écrire une parole qui exprimerait sa foi, elle avait écrit ceci : « Il faut regarder en face les épreuves de la vie, ne pas les contourner. Dieu est plus grand que ces épreuves. Il nous guidera à dire pardon à ceux qui nous ont fait du mal, beaucoup de mal et un mal que l’on cache ».

 

            2. L’inquiétude de l’avenir

           

            Ces mêmes jeunes que je rencontre sont pareils à tous les jeunes de leur génération et à beaucoup d’adultes : ils doutent d’eux-mêmes et de leur avenir. Ils ne débordent pas d’espérance.

            On peut comprendre cette inquiétude, surtout en ce temps de crise, où l’on sait bien qu’il n’y a pas de solution miracle pour empêcher le chômage, pour relancer la croissance ou pour maîtriser les processus déréglés des finances mondiales.

            Il est banal de constater que la fascination de l’immédiat, de l’éphémère est comme une compensation face à la peur de l’avenir. Face à cette dérive, je crois que nous ne sommes pas toujours assez courageux pour affirmer la valeur des héritages et des traditions, non seulement à l’échelle des personnes, mais au niveau de notre histoire nationale. Je sais qu’il s’agit là d’une réalité très sensible, et d’autant plus sensible qu’elle peut être facilement manipulée, surtout si le contexte de crise internationale justifiait des repliements identitaires.

            Je découvre Pierre NORA et ses « lieux de mémoire » et je n’oublie pas que Marcel GAUCHET, à sa manière, plaide pour le principe de tradition, en faisant appel à l’originalité des traditions religieuses, et spécialement de la Tradition catholique. Je me réjouis lorsque Max GALLO illustre à sa manière les racines chrétiennes de la France. 

            Mais je souhaite surtout que nous, fidèles du Christ, nous sachions intelligemment comprendre comment Dieu se dit dans l’histoire et de quelle façon la Tradition chrétienne se déploie historiquement à l’intérieur de la foi des croyants et du Corps de l’Église.

            Et je plaide pour que la théologie ne déserte pas ce champ de réflexion, non seulement à travers l’histoire de l’Église, mais surtout à travers la théologie de l’histoire, pour qu’il nous soit donné de nous comprendre nous-mêmes comme un peuple pèlerin, tendu vers la Cité de Dieu à travers les enchevêtrements des cités terrestres.

            Il me semble – pour le dire trop brièvement – que c’est cela qui a manqué à l’Action catholique : il ne suffisait pas de plaider pour des engagements politiques et sociaux, il aurait fallu aussi montrer pourquoi et comment cette présence chrétienne à l’histoire des hommes et des peuples participe à la croissance du Royaume de Dieu dans le monde, sans oublier que ce Royaume dépasse infiniment ce monde.

            Je relis souvent mon maître Henri-Irénée MARROU, et sa Théologie de l’histoire. Je viens de relire le dernier livre d’Emmanuel MOUNIER, Feu la chrétienté. Je crois que nous aurions grand intérêt à revaloriser cette réflexion chrétienne qui, du même mouvement, affirme la transcendance du Royaume de Dieu et le prix des combats à mener au cœur de l’actualité historique.

 

            3. Le christianisme comme source

 

            Dans le petit livre que je viens d’évoquer, Feu la chrétienté, paru en 1950, Emmanuel MOUNIER écrivait ceci : « Comme le Père de LUBAC le montrait récemment dans un petit livre aigu (De la connaissance de Dieu), les preuves de l’existence de Dieu n’ont de valeur qu’à partir d’une rencontre préalable, d’un pressentiment de l’être que la preuve assure. Or le monde actuel ne rencontre plus le christianisme. La Parole de Dieu devient pour lui proprement lettre morte ». (Feu la chrétienté, Paris, 1950, p.19)

            Je crains que ce diagnostic n’ait rien perdu de sa pertinence. Mais j’oserai ajouter ceci qui me semble toujours vrai : on ne rencontre le christianisme qu’en rencontrant des chrétiens, et des chrétiens qui n’en finissent pas d’apprendre à devenir chrétiens, à connaître le Christ, à vivre de Lui et à témoigner de Lui, comme « le chemin, la vérité et la vie ».

            Dire cela, c’est dire que le christianisme, c’est d’abord le Christ, dans toute la profondeur de son mystère et de sa Révélation. Et c’est donc, du même mouvement, dire aussi que l’on ne peut pas accepter les « réductions » du christianisme, c’est-à-dire les processus théoriques ou pratiques qui chercheraient à l’interpréter ou à le manipuler de l’extérieur, soit au nom des valeurs de la culture ambiante, soit au nom d’arguments d’utilité publique ou sociale.

            C’est ce refus des « réductions » culturelles ou politiques du christianisme qui a inspiré en 1975 la création de la revue Communio, comme Jean-Luc MARION l’avait fortement affirmé dans le premier numéro. Et je me suis réjoui, en 1996, de montrer quelle connivence existait entre les intuitions fondatrices de Communio et les orientations tracées par la Lettre aux catholiques de France, surtout quand il s’agit de comprendre notre situation de catholiques dans la société française, d’aller au cœur du mystère de la foi et de former une Église qui propose la foi.

            Douze ans plus tard, je reste fidèle à ces convictions. Et je les précise encore : s’il y a, à mes yeux, une priorité dans cette affirmation concrète de la nouveauté chrétienne, c’est sur le terrain de l’expérience spirituelle, inséparable de la culture, que nous avons à manifester cette priorité.

            Mais une telle affirmation, pour être vraiment concrète, nous demande de comprendre à frais nouveaux ce que MOUNIER affirmait aussi en 1950 : c’est quand il manifeste son intensité spirituelle, et non quand « il se perd en tactique et en aménagements » que le christianisme apporte davantage aux œuvres des hommes. Autrement dit, il faut oser croire nous-mêmes au caractère indirect, latéral, de cette fécondité chrétienne, qui passe par l’expérience spirituelle.

            Bref, le christianisme ne peut jamais, ne doit jamais se présenter comme un système. Il est avant tout une source, et notre mission commune est de dégager et de préparer les chemins qui conduisent à cette source.

            Je connais comme vous des jeunes et des adultes qui cherchent cette source. Ce sont eux aussi qui nous obligent à la chercher. Et si vous me demandiez de citer des noms qui illustrent et encouragent cette recherche, je n’hésiterais pas : hier, BERNANOS, et aujourd’hui, Sylvie GERMAIN. BERNANOS, avec ce qu’il y a de plus sauvage en lui, mais en sachant que la tentation du désespoir est vaincue pour toujours par l’agonie de Jésus. Quant à Sylvie GERMAIN, elle aussi insiste sur l’horreur du mal, violences personnelles ou folie des génocides, mais elle aussi regarde vers le mystère de la Croix. Lisez un de ses derniers livres : Les Échos du silence (Paris, 2006).

 

            Tant mieux si la littérature conduit à cette source vive, autant que la philosophie, la théologie, l’histoire et les sacrements de l’Église !

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