Le blog de Mgr Claude DAGENS

NOUS COMPRENONS PLUS TARD... Célébration en mémoire de François Mitterrand, à l'église de Jarnac, le 28 septembre 2013

30 Septembre 2013

           Nous comprenons presque toujours plus tard le sens de nos vies et, autant qu’il est possible, la place de Dieu dans nos vies. Ce fut vrai pour François MITTERRAND. Ce fut vrai pour les apôtres de Jésus, à l’heure même où il passait de ce monde à son Père. Et c’est vrai pour nous tous, réunis ce matin en cette église Saint-Pierre de Jarnac, pour faire mémoire de François MITTERRAND, de sa naissance et de sa mort, de son baptême et de ses obsèques, célébrées dans cette église, à 79 ans de distance.

            Que Dieu me pardonne d’évoquer d’abord cet enfant de Jarnac, devenu président de la République en mai 1981 et qui allait le rester jusqu’en mai 1995 ! Deux mois avant son départ, il est venu ici, et ce jour-là, en mars 1995, il s’est rendu l’après-midi dans cette église et au cimetière des Grands Maisons. Il n’a pas pu ne pas penser à ses parents, Joseph et Yvonne, et sans doute à son baptême. Et quand je l’avais rencontré, à la fin de l’inauguration du musée, je lui avais parlé de son baptême, à deux pas de l’endroit où était exposé son acte de baptême, en grand format. Et je ne savais pas que, dix mois plus tard, j’allais présider ici-même ses obsèques.

            À un certain moment, cet homme a choisi d’être enterré religieusement, à Jarnac, près de ses parents. Il a choisi de ne pas être enterré civilement au Mont Beuvray, où il avait acquis pourtant un lopin de terre. Il a choisi d’entrer dans cette histoire familiale qu’il n’avait jamais oubliée.

            On peut tout dire de lui et de sa complexité humaine. Mais il y a deux réalités que personne ne peut contester. Il avait le sens de l’histoire et il était nourri de culture catholique. Et tout a commencé près de ses parents qui connaissaient le Christ, qui comprenaient l’Évangile de l’amour en actes et qui participaient fidèlement à la messe. Allez visiter sa maison et regardez l’endroit où est morte sa mère, avec la petite croix du Christ incrustée dans la tapisserie. Tout est dit dans ce signe de la victoire du Christ sur la mort et le mal et du chemin ainsi ouvert vers le Père des miséricordes !

            Et que l’on ne dise pas que François MITTERRAND serait devenu ensuite un mécréant qui aurait cessé de chercher Dieu dans des églises ! C’est faux ! Qu’il était heureux d’aller prier Thérèse de l’Enfant-Jésus à Bassac, chaque année, et aussi d’entrer dans la basilique de Vézelay, de rencontrer le frère Roger, le prieur de Taizé, et de parcourir la basilique de Saint-Denis, pour y retrouver les rois de France qui y sont enterrés, des Valois aux Bourbons, et de François Ier à Louis XVIII, qui n’étaient pas plus vertueux que lui !

            Cet homme savait la place de la tradition catholique dans l’histoire de la France. Ce qu’il ne savait pas, ce qu’il cherchait, à travers toutes sortes de sinuosités intérieures, c’est le chemin de Dieu, son visage, sa vérité, sa présence, son Amour.

            Mais cette difficulté à savoir, à percevoir l’invisible à travers le visible et le sensible, fait aussi partie de l’expérience des apôtres, de Thomas à Philippe. Et c’est pourquoi j’avais choisi pour ses obsèques ce dialogue étonnant que rapporte l’Évangile de Jean.

            C’est l’heure du dernier repas, ouvert par le lavement des pieds. C’est l’heure des confidences de l’ami à ses amis qui ne le comprennent pas. « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ! Comment en saurions-nous le chemin ? » Quelle distance apparemment infranchissable entre Jésus et ces hommes qu’il a choisis et qui devraient le connaître ! « Philippe, je suis avec vous depuis si longtemps, et tu ne me connais pas ! »

            Jésus a fait lui-même l’expérience de cette distance avec ses plus proches. Ils sont là, ils le voient et ils ne perçoivent rien de ce qu’il porte en lui. Sans doute parce qu’ils rêvaient de Dieu selon leurs catégories d’hommes ! Ils rêvent d’un triomphe éclatant du Messie de Dieu. Ils ne peuvent pas percevoir cette bouleversante humilité du Fils qui, pour laisser place à la révélation du Père, ne s’impose pas, s’efface, se livre, se donne totalement, et manifeste ainsi jusqu’où Dieu descend pour tout ressaisir de notre humanité.

            Je crois que François MITTERRAND butait sur ce scandale de la croix, d’autant plus qu’il n’allait pas cesser de naviguer à travers les tumultes de la guerre, de l’Occupation, de la Libération et à travers ces rapports de forces politiques, où les reniements, les trahisons et les mensonges font ordinairement partie du chemin à parcourir !

            Et nous qui sommes réunis ce matin, en faisant mémoire de Jésus Christ mort et ressuscité, et aussi de cet homme, de cet enfant de Jarnac devenu président de la République, nous sommes confrontés à ce même mystère qui s’ouvre à nous et qui ne cesse pas de nous attirer, de nous appeler. « Je pars vers le Père », dit Jésus, « C’est moi qui suis le chemin, la Vérité et la Vie ! »

            Nous parcourons tous des sentiers plus ou moins tortueux. Nous sommes tous affrontés à des mensonges. Et quant à la mort, proche ou lointaine, nous y faisons face comme à un événement que personne ne maîtrise, comme à un seuil à franchir, comme à un passage vers la Vraie Vie, là où nous serons saisis par l’amour humble et libérateur du Christ, à partir d’une promesse qui nous dépasse : « Même si notre cœur nous condamnait, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses. »

            À cause de cette parole, nous ne cessons pas d’espérer pour tous.

 

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême,

de l’Académie française

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