Le blog de Mgr Claude DAGENS

VIVRE EN CHRÉTIENS DANS UNE SOCIÉTÉ LAÎQUE

1 Septembre 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

SESSION POUR LES AUXILIAIRES DE L’APOSTOLAT

(Lourdes. 16 – 19 Août 2009)

 

 

 

I – LES ENJEUX DE LA MISSION CHRÉTIENNE

 

            Le titre proposé pour cette session comporte trois notes, trois insistances, trois points d’attention que me semblent très importants.

 

·        Il s’agit d’abord de notre mission chrétienne, c’est-à-dire de notre manière d’être croyants et de vivre du Christ, en étant effectivement disciples du Christ Jésus dans le monde actuel.

            Et l’affirmation « vivre en chrétiens », que l’on peut également formuler à l’impératif (« Vivez en chrétiens dans ce monde actuel ») a valeur d’engagement ou d’appel.

            Autrement dit, nous avons une responsabilité personnelle et communautaire pour que le mystère et le signe du Christ passent par nous. Le témoignage que nous rendons au Christ a une dimension sociale et politique : il nous concerne personnellement, mais il s’inscrit aussi à l’intérieur du monde où nous sommes appelés à vivre, à travailler, à servir.

 

·        Deuxième point d’attention : la mission chrétienne se situe dans le temps des hommes, dans l’histoire de nos nations, de nos peuples, de nos sociétés.

            Cette affirmation n’est pas peut-être pas aussi évidente que l’on pourrait le penser. Car nous sommes parfois tentés de rêver d’un temps idéal pour la mission chrétienne et nous rêvons ce temps soit dans le passé, soit dans l’avenir :

            - dans le passé, en idéalisant le passé, comme s’il existait un âge d’or pour le christianisme et pour l’Église, un âge où la foi chrétienne serait spontanément et facilement acceptée et pratiquée

            - dans l’avenir, en supposant que l’évangélisation devrait attendre des heures plus favorables, une situation de paix, de justice, de fraternité qui la rendrait facile.

            Or c’est le temps d’aujourd’hui qui est le temps de notre foi et le temps de la mission chrétienne. Car, comme le disait Madeleine DELBRÊL, la foi est une passante, elle est faite pour passer à travers tous les temps de l’histoire, comme Dieu lui-même, comme Jésus qui promet à ses disciples : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28, 20).

 

·        Troisième point d’attention : vivre en chrétiens dans une société laïque constitue un défi dans tous les sens de ce mot.

            Défi, cela évoque comme deux versants d’un même sommet :

            - le versant des difficultés, des obstacles, des résistances : nous avons à vivre de Dieu dans une société qui se passe de Dieu, qui se tait sur Dieu ou qui le considère comme une idée dangereuse ou illusoire

            - le versant des possibilités nouvelles, des chances, des appels à entendre : nous le sentons bien à l’occasion d’un certain nombre de rencontres et de dialogues. La révélation de Dieu, la présence de Dieu est à la fois refoulée ou refusée, et attendue. Il y a comme une attente plus ou moins secrète de Dieu qui habite les consciences et les cœurs.

            À nous d’exercer notre mémoire et notre discernement pour discerner les signes de cette attente de Dieu.

 

 

II – QU’ENTEND-ON PAR SOCIÉTÉ LAÏQUE ?

 

            Il faut être honnête avec les termes que l’on emploie. Il faut les respecter. Or, de manière habituelle, on parle d’État laïque, mais beaucoup moins de société laïque. Des explications sont donc nécessaires.

 

·        L’État laïque s’oppose ou du moins manifeste sa différence par rapport à l’État confessionnel.

            L’État laïque est une réalité qui fait partie des temps modernes, surtout depuis le XIXe siècle. Cela veut dire, pour faire bref, que l’État et la société politique sont et doivent être neutres à l’égard des réalités et des traditions religieuses. Il y a une non-confessionnalité de l’État.

            Mais cette laïcité de l’État est une nouveauté par rapport à une situation antérieure où l’État s’affirmait confessionnel, c’est-à-dire constitutionnellement lié à une religion qui, en Europe, dans la plupart des cas, a été le catholicisme (ou bien le luthéranisme pour quelques États scandinaves et l’orthodoxie pour la Grèce).

            Il faut ajouter que la rupture accomplie par Mgr LEFEBVRE porte sur cette évolution de l’État, sur un refus catégorique de la neutralité de l’État. Pour Mgr LEFEBVRE, la Tradition catholique exige un État ou des États catholiques, dans lesquels la religion catholique est non seulement reconnue, mais pratiquée par l’État et ses représentants.

 

·        Par extension, on parle de société laïque, mais le sens doit en être précisé. Car parler de société laïque, cela veut dire au moins qu’entre l’État et les citoyens, il existe un ensemble constitué, une société civile dans lesquels le facteur religieux a sa place. Mais quelle place ? C’est à ce niveau-là que des distinctions sont nécessaires et utiles.

            - Premier sens : une société laïque est une société où les réalités et les traditions religieuses ne font plus partie du paysage public.

            Ces réalités et ces traditions peuvent exister, mais elles n’ont plus valeur de références, elles ne sont plus collectivement et politiquement reconnues.

            C’est ce que l’on peut appeler société sécularisée plutôt que société laïque, ou encore sociétés « sorties de la religion », dont la religion et spécialement le catholicisme ne constitue plus la matrice, la forme enveloppante.

            D’où la question : comment se situer comme chrétiens dans ces sociétés qui ne sont plus référées à la tradition chrétienne ?

            En y manifestant la nouveauté chrétienne à travers des signes dont nous sommes porteurs et que nous sommes nous-mêmes. Être du Christ dans un monde qui se passe du Christ.

            - Second sens : une société laïque est une société qui prend ses distances par rapport aux réalités et aux traditions religieuses, et spécialement à la tradition chrétienne. Et cette prise de distance peut aller de l’ignorance à la dérision.

                        - L’ignorance est de plus en plus fréquente, presque générale. Les jeunes générations n’ont évidemment pas la même mémoire que les générations nées et formées dans le christianisme. Elles viennent après des ruptures de traditions. Elles ignorent ou elles découvrent.

            Cela vaut pour la personne même de Jésus ou de la Vierge Marie, ou pour les affirmations de l’Évangile.

                        - La dérision qui va de pair avec le soupçon et le mépris existe aussi. Elle vaut pour toutes les traditions religieuses. Elle est accentuée par les excès du fondamentalisme religieux, notamment du côté musulman. Qui donc est Dieu s’il justifie des attitudes violentes ou guerrières ?

            Toutes les religions et en particulier les religions monothéistes inspireraient-elles des attitudes fanatiques ?

            Face à cette tentation et à ce soupçon, certains peuvent penser à une sainte alliance des religions qui se ligueraient pour dénoncer les dérives et les tares de la modernité occidentale.

            - À ces deux significations relativement négatives de la « laïcité », conçue comme un danger pour les religions et pour la tradition chrétienne, il faut ajouter une autre signification qui, elle, est relativement positive.

            En réalité, nous disent certains penseurs, philosophes et sociologues, la situation des religions dans nos sociétés sécularisées est plus complexe. Les religions ne sont pas exclues, elles sont méconnues, et surtout elles ont à prendre leurs propres responsabilités dans des conditions nouvelles. Elles sont appelées à se manifester de l’intérieur d’elles-mêmes, et non plus à partir des conditionnements sociaux et politiques, qu’ils soient favorables (et on s’appuie alors sur eux), ou qu’ils soient défavorables (et alors on les combat).

            Aux hommes et aux femmes de religions de dire ce qu’ils croient, et ce qui les fait vivre, et aussi, et essentiellement, quel est le Dieu auquel ils croient, et quelles sont leurs raisons de croire en Lui.

            Nous sommes là devant une situation relativement nouvelle qui fait appel à deux éléments fondamentaux :

                        - Ne pas hésiter à participer aux débats publics concernant les finalités de notre société (questions de bioéthique, travail du dimanche).

                        - Pratiquer nous-mêmes le dialogue entre la raison et la foi, ne pas hésiter à s’expliquer, à argumenter, à dire de façon intelligible nos raisons d’adhérer à la Tradition catholique, dans ce qu’elle a de plus essentiel (la Révélation d’un Dieu ouvert à toute l’humanité et à toute l’histoire) et aussi de plus abrupt (le mystère pascal, la présence du Christ dans la profondeur et la violence du mal, la victoire de l’Amour sur la perversion du mal…).

            Autrement dit, nos sociétés « sorties de la religion » appellent et même obligent les chrétiens à aller aux sources de leur foi et à y ouvrir des chemins qui y conduisent. 

 

             

 

 

L’ÉGLISE, L’ÉTAT ET LA SOCIÉTÉ CIVILE

Des guerres de religions à l’époque actuelle

 

            Je vous propose un détour par la longue durée de l’histoire. Je le crois très utile. Pour deux raisons :

            - Nous faisons partie d’une histoire, celle de notre nation, de notre peuple, de notre Église. Et nous ne comprenons notre situation de catholiques dans nos sociétés actuelles qu’en tenant compte des évolutions qui nous ont précédés et qui restent inscrites dans notre mémoire commune et dans notre inconscient collectif.

            - Nous croyons aussi que Dieu agit dans l’histoire, et à l’intérieur même des crises de l’histoire. Comprendre notre histoire, c’est aussi chercher à discerner ce travail de Dieu, cette action de Dieu dans notre histoire et dans celle de nos nations.

            Je vous propose donc de comprendre à grands traits comment ont évolué en France les relations entre l’Église, l’État et la société civile. À charge pour chacune de vous de retracer cette histoire pour son propre pays.

            Une question dominera ou traversera ce travail de compréhension : comment sommes-nous passés non seulement de l’État confessionnel à l’État laïque, mais surtout comment sommes-nous passés de l’alliance entre l’Église et l’État au conflit et à la séparation entre l’Église et l’État ?

            Je distinguerai trois temps et trois formes de relations :

            - L’Église associée à l’État et intégrée à l’ordre politique

            - L’Église séparée de l’État et renvoyée à la sphère privée

            - L’Église présente à l’intérieur de la société civile.

 

 

I – L’ÉGLISE INTÉGRÉE À L’ORDRE POLITIQUE

 

            Paradoxalement, ce type de relations entre l’Église et l’État va de la monarchie absolue à la Révolution française et au Concordat de 1801 conclu entre Napoléon et le pape Pie VII.

            Les régimes politiques changent, mais les relations conçues et pratiquées entre l’Église et l’État demeurent les mêmes, à partir de deux principes majeurs :

            - L’Église doit être dans l’État, liée à l’État, intégrée à l’ordre politique.

            - Ce qui suppose une suprématie absolue de l’État, qui le pouvoir de maîtriser les réalités religieuses.

            - On peut parler alors d’une laïcité sacrale de l’État, parce que toute l’histoire se déroule dans un espace et dans un climat religieux qui imprègne toute la société.

 

            Bien entendu, il faudrait retracer les grands moments qui marquent cette intégration de l’Église à l’ordre politique, et ce sont souvent des moments dramatiques.

            - D’abord à la fin du XVIe siècle, les guerres de religions entre catholiques et protestants, spécialement en France et en Allemagne.

            C’est alors que l’État doit affirmer sa suprématie. L’État se place au-dessus des religions, parce qu’il doit imposer la paix aux religions (ce sera l’Édit de Nantes en 1598). Henri IV met la paix civile au-dessus de tout. Et pour cela, on fait appel à la raison d’État qui est supérieure aux raisons religieuses. Et la monarchie absolue de droit divin va se développer et s’affirmer dans ce sens.

            - BOSSUET sera le théoricien de cette idéologie catholique. Le roi, marqué par l’onction du sacre, est le représentant de Dieu sur la terre. La majesté royale est comme un reflet de la majesté divine.

            Cette sacralité du pouvoir politique s’accompagne d’une limitation des pouvoirs du pape sur l’Église de France. Le statut et les constitutions de l’Église gallicane impliquent la subordination de l’Église au pouvoir royal. Il est clair que l’État confessionnel implique cette intégration absolue de l’Église à l’État, dans un même espace sacral (sacralité du pouvoir politique, sacralité du pouvoir religieux et suprématie de l’État monarchique).

            - Paradoxalement, la Révolution française a agi dans le même sens. C’est la Constitution civile du clergé de 1790. L’État veut maîtriser et organiser la vie de l’Église catholique en France, selon les principes de la Révolution (élection des curés et des évêques). Mais, sous la différence des procédures, c’est la même volonté qui s’exprime : l’Église catholique doit être intégrée à l’ordre politique. Et pour ces hommes de la Révolution – il faut le souligner – on ne conçoit pas une absence de l’Église. Le nouveau système politique a besoin de la religion catholique. Il ne peut pas se passer des services de l’Église et de ses ministres. On est très loin de la séparation.

            - En 1801, le Concordat conclu entre Napoléon et le pape Pie VII obéit à la même logique. Certes, le catholicisme n’est plus désigné comme la religion de l’État impérial. Il n’est que la religion de la grande majorité des Français.

            Mais il est clair que pour Napoléon, l’Église catholique est nécessaire à l’ordre public. Elle est précisément un facteur d’ordre. Elle reste maîtresse du système éducatif.

            C’est le gouvernement qui continue à nommer les évêques, qui ne reçoivent du pape que l’investiture canonique. Autrement dit, la religion et l’Église catholique restent subordonnées au pouvoir politique.

            Nous sommes là dans un système d’association étroite, d’alliance qui n’exclut pas les désaccords et les tensions, mais qui fait partie d’une logique puissante : entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, doivent exister des relations structurelles.

 

 

II – L’ÉGLISE SÉPARÉE DE L’ÉTAT

 

            Des évolutions profondes s’accomplissent tout au long du XIXe siècle, et à l’intérieur de l’Église, et à l’intérieur de ce que l’on peut appeler l’opinion publique.

            À partir de l’avènement de la IIIe République (1870), on voit se développer la guerre des deux France :

            - la France catholique, qui demeure monarchiste, qui n’accepte pas la République et qui garde en mémoire les brisures de la Révolution. Elle se juge menacée. Elle se met en position défensive.

            - la France laïque, celle qui désire l’avènement de la République, qui s’accommode encore du Concordat, en espérant ainsi limiter l’influence de l’Église, mais qui va peu à peu envisager une séparation entre l’Église et l’État.

 

            - En fait la loi dite de séparation de décembre 1905 est un aboutissement. Elle vient couronner les lois laïques qui ont été conçues et adoptées depuis une vingtaine d’années :

                        - 1880 – 1882 : lois de Jules FERRY qui séparent l’Église de l’école, en instituant l’enseignement public, obligatoire et laïque

                        - 1901 – 1903 : lois qui décident l’expulsion des Congrégations religieuses non autorisées, et spécialement des Congrégations enseignantes

                        - 1905 : loi dite de séparation entre l’Église et l’État, avec son article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte ».

            Cette loi imposée marque la fin du Concordat. Elle enlève à l’Église catholique son statut de droit public. Elle la range du côté du droit privé des associations. Et ce sera la rupture, avec les conflits liés aux inventaires, et des affrontements rudes entre la République et l’Église jusqu’à la guerre de 1914-1918.

 

            - Mais, dans cette évolution marquante, je voudrais signaler un élément tout à fait significatif et trop peu observé. En se séparant de l’Église, la République laïque va être obligée de changer de nature. Elle va devoir s’affirmer sur la base de nouveaux principes qui lui confèrent une sorte de sacralité. Autrement dit, la laïcité, à ses origines, inclut en même temps un projet politique et un projet philosophique.

 

            - La République laïque n’est pas seulement un système politique. Elle est une République enseignante et éducatrice. Elle édicte des normes. Elle est liée à un système éducatif. Elle est porteuse d’une morale : c’est  tout le sens de la lettre de Jules FERRY aux instituteurs.

            - Et surtout, cette nouvelle sacralité républicaine a une dimension métaphysique. L’ordre politique lui-même est sacré : c’est un ordre doté d’une sorte de transcendance, qui fait appel à la volonté populaire et à l’intérêt général.

            Avec deux éléments majeurs qui le fondent et l’animent :

                        - le culte de la patrie, de l’unité nationale

                        - la foi dans le progrès scientifique et l’espérance d’un futur meilleur.

            Et ces deux éléments impliquent une foi dans l’action politique elle-même qui doit transformer le monde, en donnant aux hommes la maîtrise de leur destin.

            Face à l’Église, qui elle, se réfère à un ordre surnaturel, à un ordre divin, aux droits de Dieu, la République laïque se présente comme le parti de l’autonomie, qui donne aux hommes la maîtrise de leurs raisons et de leurs fins.

            Il ne s’agit plus de subordonner la religion au pouvoir politique. Il s’agit d’affirmer l’autonomie absolue du pouvoir politique, en conférant à ce pouvoir un caractère spirituel.

            Avec deux visions possibles de cette autonomie :

                        - la vision libérale qui se contente de la séparation

                        - la vision autoritaire et totalitaire qui ira jusqu’à l’exclusion de l’Église et à la persécution.

Mais dans les deux cas, la nouveauté, c’est que le pouvoir temporel et l’ordre politique se présentent avec un caractère spirituel, une sorte de transcendance.

 

 

III – L’ÉGLISE PRÉSENTE À L’INTÉRIEUR DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

 

            Et maintenant, comment caractériser la situation que nous sommes appelés à vivre en France, par rapport aux grandes évolutions que je viens d’évoquer ? Je voudrais dégager l’essentiel à travers trois traits majeurs.

 

            - La République et la politique sont désacralisées. L’idéologie laïque n’a plus la forme conquérante qui a été la sienne. On ne peut plus parler d’un contre projet anti-catholique.

            Les rapports de forces entre la tradition laïque et la tradition catholique se sont considérablement atténués, on ne peut plus rêver de réveiller les guerres d’antan.

            Mais surtout, la République a renoncé à éduquer et à s’appuyer sur une morale universelle. Elle accepte le pluralisme, qui va jusqu’à l’éclatement des opinions individuelles. Mais elle n’est plus une République morale et normative. Elle s’abstient de s’occuper du sens des choses. Risque de vide…

            - L’Église catholique est elle aussi affaiblie, numériquement et institutionnellement. Elle n’a pas les moyens d’imposer un ordre moral dont elle serait inspiratrice. Elle est pauvre et souvent inquiète devant sa pauvreté.

            En tout cas, on ne peut pas dire que l’adhésion à la Tradition catholique serait soumise à des contraintes sociales. Devenir chrétien est un acte de liberté, un véritable choix personnel, dans une société qui n’est plus chrétienne.

 

            - Mais ce qui est aujourd’hui déterminant, ce ne sont pas d’abord les relations entre l’Église et l’État, dans un sens ou dans un autre. C’est la présence de l’Église à l’intérieur de la société civile. Là est l’élément nouveau. L’Église peut se situer librement du côté de la société civile et y être présente, inscrite, agissante.

            En 1996, la Lettre aux catholiques de France a mis en relief deux éléments importants qui sont comme constitutifs de cette présence.

            1. Les catholiques en France peuvent aujourd’hui être reconnus comme des citoyens à part entière qui participent à la vie de toute la société.

            « Nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi… »

            « Pour notre part, au titre de notre citoyenneté et de notre foi, nous voulons contribuer au vouloir-vivre de notre société, et y montrer activement que l’Évangile du Christ est au service de la liberté de tous les enfants de Dieu. » (Lettre aux catholiques de France, Paris, 1996, p. 28-29)

            2. Même si l’Église ne recouvre pas toute la société, elle demeure une Église pour tous, au nom de l’Évangile et de la mission chrétienne.

            « Nous ne pouvons pas nous résigner à une totale privatisation de notre foi, comme si l’expérience chrétienne devait rester enfouie dans le secret des cœurs, sans prise sur le réel du monde et de la société.

            Notre Église n’est pas une secte. Nous ne formons pas un ghetto. Nous refusons toute tentation de repliement ecclésial. […]

            Si l’Église catholique ne recouvre pas toute la société, si elle a renoncé à toute position dominante, elle demeure missionnaire, c’est-à-dire tournée vers tous et ouverte à tous, à cause de l’appel de Jésus, quand il demande à ses disciples d’être ‘lumière pour le monde, sel de la terre’ ». (Lettre aux catholiques de France, p. 34-35)

 

  

 

 

 

ÊTRE ET VIVRE EN CHRÉTIENS

DANS DES CONDITIONS NOUVELLES

 

 

            Nous sentons bien que nous sommes appelés à vivre en chrétiens dans des conditions nouvelles. C’est une responsabilité personnelle et commune. Comment l’exercer ?

            - en faisant face à cette situation nouvelle et d’abord en cherchant à la comprendre, à en prendre la mesure

            - en assumant notre condition chrétienne, notre identité chrétienne dans la société qui est la nôtre.

 

            D’abord comprendre ces conditions nouvelles dans lesquelles nous sommes placés, et accepter que ces conditions aient comme une double face :

                        - elles sont éprouvantes

                        - elles sont aussi exigeantes : elles nous demandent de relever un certain nombre de défis importants.

 

 

I – DES CONDITIONS ÉPROUVANTES

 

            C’est le sentiment le plus répandu. On s’interroge et on s’inquiète pour l’avenir de l’Église et de la foi chrétienne. Et on a des raisons de s’inquiéter. Il faut reconnaître et examiner ces raisons.

 

            1. Première raison, extérieure à l’Église, mais interne à la culture ambiante : la dévalorisation ou la marginalisation de la Tradition chrétienne, avec les multiples conséquences de ce phénomène culturel et spirituel.

            - Souffrances consécutives aux ruptures de traditions intervenues dans le monde de l’éducation et dans les familles : c’est l’expérience des parents et des grands-parents, des éducateurs et des catéchistes. Comment transmettre aux plus jeunes ce que l’on a reçu ? Comment résister à ces réticences multiples qui se manifestent face à la foi catholique ?

            - Dans l’opinion publique, échos amortis ou déformés de la vie de l’Église, des paroles du pape ou des évêques, comme si une « grille d’interprétation » négative venait s’interposer devant la réalité et la travestissait, la déformait, la rendait inaudible et inacceptable.

            D’où une difficulté assez générale à oser parler à d’autres de ce que nous croyons, parce que nous pensons que cela ne les intéresse pas ou que ce ne sera pas compris. D’où un certain mutisme des croyants sur ce qu’ils croient et sur leurs raisons de croire.

 

            2. Seconde raison, interne à l’Église et incontestable : nous voyons ce qui disparaît, nous avons du mal à voir ce qui émerge de la foi vécue et de la charité vécue.

            Ce sont les termes du rapport sur la proposition de la foi de 1994 : « Dans les mutations actuelles de la société et de l’Église, qu’est-ce qui s’efface et qu’est-ce qui émerge ? »

            - Ce qui s’efface est paradoxalement très visible : baisse de la pratique religieuse, vieillissement des prêtres, pénurie des vocations, effacement ou éclatement de la mémoire chrétienne, avec les réactions qui accompagnent ces phénomènes et qui vont de la résignation au découragement.

            - Ce qui émerge est beaucoup moins perceptible, d’autant plus que les médias n’aident pas à cette perception : nombre important des catéchumènes adultes et aussi de jeunes baptisés à l’âge scolaire, enfants qui demandent d’eux-mêmes à être baptisés et aussi ce phénomène majeur de la vie de l’Église : l’Église est comprise et vécue non pas comme une organisation contraignante ou un système, mais comme un Corps vivant avec des membres solidaires, qui exercent la mission chrétienne d’une manière « sacramentelle », c’est-à-dire en étant des « signes du Christ » dans le monde, chacun à partir des sacrements reçus.

            Mais il est vrai que ce renouvellement intérieur est beaucoup moins visible que l’affaiblissement ou l’usure de l’ensemble du corps.

 

            3. Troisième condition éprouvante : la Tradition chrétienne se trouve relativisée dans le cadre du pluralisme religieux, avec l’émergence d’une religion relativement nouvelle parmi nous, l’Islam.

            Cette présence musulmane, elle, est visible, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant le fait même que l’identité religieuse est un élément important pour la vie des personnes. Le pire étant constitué par les dérives fondamentalistes qui affectent parfois cette religion et qui risquent de réveiller des réflexes de peur ou de soupçon généralisés à l’égard de toutes les religions.

            Et, par rapport à la Tradition chrétienne, on se servira de l’Islam pour nous dire : vous n’êtes qu’une forme religieuse, qu’un groupe religieux parmi d’autres et on ne peut pas vous accorder ce que l’on ne veut pas accorder aux autres, aux musulmans, parce qu’il faut les contenir.

            Cette relativisation institutionnelle de la Tradition chrétienne et de l’Église catholique pose de véritables questions. Peut-on dire que toutes les traditions religieuses sont interchangeables ? N’existe-t-il pas historiquement une relation spécifique entre la nation française et la Tradition chrétienne ? Mais cette question elle-même oblige à des examens rigoureux concernant notre histoire et nos héritages. Et ce sont des questions difficiles à aborder d’une façon sereine.

 

 

 

II – DES CONDITIONS EXIGEANTES

 

            Ces conditions nouvelles et éprouvantes nous confrontent à de véritables défis qu’il est nécessaire d’identifier et de relever. J’en retiendrai trois :

            - le besoin de valeurs communes dans une société incertaine

            - la revalorisation de l’expérience religieuse de Dieu

            - le terrain de l’existence humaine affrontée à l’énigme du mal.

 

 

            1. Le besoin de valeurs communes dans une société incertaine

 

            Il faut le rappeler encore : nous venons après des ruptures de traditions très marquées, et qui ont marqué aussi bien la tradition catholique que la tradition laïque.

            De sorte que ces deux traditions sont affaiblies et que l’on ne peut plus rêver d’un rapport de forces entre elles, comme au long du XIXe siècle et d’une  bonne partie du XXe siècle.

            D’autant plus que les valeurs dont ces deux traditions étaient porteuses étaient beaucoup plus proches qu’on ne voulait le dire et le penser : en particulier la recherche de la vérité, le désir de la justice pour tous et la pratique de la droiture.

            Mais aujourd’hui nous sommes dans une société qui est non seulement pluraliste, mais fragmentée, émiettée, où chacun est renvoyé à sa particularité individuelle, qu’elle soit nationale, raciale, psychologique ou sociale. « Être soi », ce n’est plus adhérer à un idéal commun, c’est au contraire affirmer sa particularité.

            C’est l’universalisme qui est en question. Où trouver et comment fonder des valeurs communes, spécialement quand il s’agit d’affirmer et de défendre la dignité de toute personne humaine, à commencer par les plus fragiles ?

            Il ne s’agit pas, pour la Tradition chrétienne, de s’imposer de l’extérieur en profitant de ce vide dans le domaine des références morales. Mais il s’agit de participer aux débats publics concernant les finalités de notre société. Que voulons-nous vraiment pour elle ? À quoi faut-il résister pour qu’elle ne se déshumanise pas et pour que les lois de l’ordre marchand ne soient pas les plus déterminantes ?

            C’est à nous de nous exprimer d’une manière sereine et intelligible, en manifestant que notre souci primordial n’est pas d’imposer des valeurs catholiques, mais de contribuer à fonder notre société sur des bases et des références aussi communes que possible. Comme chrétiens, nous sommes les avocats de l’humanité et de tout être humain.

 

           

            2. La revalorisation de l’expérience religieuse de Dieu

 

            - Dans ce domaine, nous sommes passés d’un extrême à l’autre : de la mise à l’écart de toute expérience religieuse, sous la pression du marxisme et aussi d’une sociologie dure qui annonçait la mort des religions, à ce que l’on a appelé un « retour du religieux », avec l’apparition et même le foisonnement d’expériences religieuses irrationnelles ou sauvages, à base d’ésotérisme ou de spiritisme.

 

            - Mais, dans ce domaine, nous, catholiques, nous ne sommes pas innocents. Il fut une époque pas si ancienne où l’on dévaluait la religion et l’expérience religieuse, conçues comme impures ou trop humaines, pour exalter la foi, supposée toujours pure et sans mélange.

            C’est dans une large mesure la présence de l’Islam qui nous oblige à rétablir nos perspectives et à reconnaître que l’identité religieuse n’est pas un élément secondaire à l’intérieur de l’existence humaine. Le rapport au sacré, à ce qui nous dépasse, et même la recherche de Dieu, le désir de Dieu sont constitutifs de la conscience humaine.

            Et c’est donc à nous non pas de jeter le soupçon sur l’expérience religieuse comme telle, mais au contraire de la prendre en considération et de chercher à comprendre en quoi la Révélation chrétienne de Dieu s’inscrit à l’intérieur de cette dimension religieuse de notre humanité. En quoi le Dieu d’Abraham et de Moïse, le Père de Jésus vient-il, tout en se révélant avec son altérité absolue, unique, répondre à cette attente profonde qui est inscrite dans le cœur humain ?

            Il s’agit pour nous de répondre à une question décisive : en quel Dieu croyons-nous ? Et comment accédons-nous à la connaissance de ce Dieu qui, lui-même, se donne à voir et à connaître dans la figure unique de son Fils ?

 

 

            3. Le terrain de l’existence humaine affrontée à l’énigme du mal

 

            C’est un domaine extrêmement réel et tout à fait commun qui se manifeste aussi d’une façon saisissante et souvent dramatique. Il s’agit de la « grammaire élémentaire de l’existence humaine » avec ces questions de vie et de mort que se posent, de façon explicite ou de façon cachée, tant de jeunes et d’adultes.

            « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Comment distinguer le bien du mal ? À qui faire confiance ? Où trouver des points d’appui qui soient solides ? Et comment aller à la découverte de Dieu ? Comment rencontrer le Christ ? Comment prier ? »

            Et, à l’intérieur même de ces questions, se trouvent très souvent les questions vives provoquées par l’expérience du mal, sous toutes ses formes : le mal qui blesse, le mal qui détruit, le mal qui coupe la parole ou qui abîme la conscience et le cœur, le mal qui interrompt ou pervertit des relations humaines.

            Il me semble que la Révélation chrétienne, face au mystère du mal en l’homme et dans l’histoire humaine, est extraordinairement réaliste. Elle ne se situe pas au niveau des principes. Elle ne répond pas à la question : « Qui est coupable ? »

            Elle ne donne pas une réponse. Elle révèle une présence : celle de Jésus, qui vient tout assumer du mystère du mal, jusqu’à la mort sur la Croix.

            De sorte que la Révélation chrétienne se présente comme un chemin ou un passage ouvert à travers la violence et l’horreur du mal, avec un élément absolument nouveau et unique : le mal est non seulement assumé, mais traversé de l’intérieur, transfiguré, vaincu.

            C’est le mystère même de la Croix :

            - « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34)

            - « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23, 48)

            Le dernier mot de Dieu face au mal qui détruit, c’est l’Amour qui va jusqu’au pardon. C’est comme une nouvelle création…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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