Le blog de Mgr Claude DAGENS

VATICAN II, UN CONCILE TRADITIONNEL ?

4 Février 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
  Conférence donnée à Bordeaux en janvier 1988
  
 
Cinquante ans après qu’il ait été annoncé par le pape Jean XXIII, en janvier 1959, le Concile Vatican II demeure une référence essentielle pour la vie et la mission de l’Église catholique dans le monde de ce temps. Comme le disait Jean-Paul II, il est comme une boussole qui aide le peuple de Dieu à s’orienter au milieu des changements du monde.
            Bien avant d’ordonner quatre nouveaux évêques, en juin 1988, Monseigneur LEFEBVRE avait manifesté publiquement son opposition au Concile Vatican II : il estimait que ce Concile n’était pas fidèle à la Tradition catholique, ni dans son esprit, ni dans son enseignement.
            Dans cette conférence donnée à Bordeaux en janvier 1988, Monseigneur DAGENS cherchait à répondre à ces questions décisives : qu’est-ce qui permet d’affirmer que le Concile Vatican II est un concile authentiquement traditionnel et en quoi s’inscrit-il dans la Tradition catholique ?
            Les réflexions contenues dans cette conférence demeurent très actuelles, alors que la levée par le pape Benoît XVI des excommunications sanctionnant les évêques ordonnés par Monseigneur LEFEBVRE suscite de nombreuses questions qui portent sur la compréhension et la réception du Concile Vatican II.
 
4 Février 2009
 
 
 
 
De Nicée à Vatican II
 
            Ces réflexions sur le Concile Vatican II sont placées sous le signe de saint Hilaire, évêque de Poitiers, dont la fête sera célébrée demain, le 13 janvier.
            Hilaire : ce témoin infatigable du Christ, qui va lutter pour que soit reçue, en Occident et en Orient, la grande affirmation christologique du Concile de Nicée (325). Cet homme nommé Jésus n’est pas une créature supérieure. Il est le Fils, engendré du Père, de même substance que le Père. Si nous étions tentés de l’oublier, la vie de l’évêque Hilaire, exilé, combattu, dénoncé par le parti arien, nous rappellerait qu’un concile est toujours un risque, et non pas une formalité. La Tradition passe par ce combat de la « foi catholique reçue des apôtres », dont Hilaire, en son temps, fut un protagoniste illustre. Pour que le Concile de Nicée soit pleinement reçu, il fallut près de cinquante ans. Vatican II s’est achevé il y a vingt-trois ans. De quoi nous plaignons-nous ?
            Mieux vaut entendre la forte conviction qu’exprimaient les évêques, réunis en synode à Rome, en décembre 1985, pour « célébrer, vérifier et promouvoir Vatican II » :
            « Unanimement et avec joie, nous avons vérifié que le Concile Vatican II est une expression légitime et valable, et une interprétation du dépôt de la foi, tel qu’il est contenu dans l’Écriture Sainte et dans la Tradition vivante de l’Église. C’est pourquoi nous avons décidé de continuer à avancer sur la route que nous indique le Concile. En plein accord, nous avons reconnu la nécessité de promouvoir de plus en plus la connaissance et l’application du Concile aussi bien dans la lettre que dans l’esprit. De cette façon, de nouveaux pas seront faits dans la réception du Concile, c’est-à-dire dans son intériorisation spirituelle et son application pratique ». (Documentation catholique, n°1909, n°2, p.36).
            Tel est le but de ces réflexions : encourager à la réception de Vatican II, en n’oubliant pas que la réception d’un concile demande du temps, et demande surtout des hommes qui vont lutter pour cette réception, comme l’évêque Hilaire au IVe siècle, après le Concile de Nicée, ou comme Jean-Paul II, qui a affirmé tant de fois avec force que la « charte de l’existence chrétienne pour notre temps, c’est le Concile Vatican II ».
 
 
I- VATICAN II, UN CONCILE DIFFÉRENT DES AUTRES ?
 
            1. Le besoin de discernement
 
            On raconte qu’après le Concile de Vatican I, qui venait, en juillet 1870, de proclamer l’infaillibilité du Pape, l’archevêque de Munich réunit les professeurs de sa Faculté de Théologie et les invita à travailler pour la Sainte Église. L’un d’eux, spécialiste de l’histoire des schismes, DÖLLINGER, répondit : « Oui, pour l’ancienne Église ». « Il n’y a qu’une Église, reprit l’archevêque, il n’y en a pas de nouvelle ou d’ancienne ». « On en a fait une nouvelle », riposta DÖLLINGER, qui estimait que le dogme de l’infaillibilité trahissait la Tradition, mais qui refusa de suivre ses amis dans le schisme des « Vieux Catholiques ».
            Vatican II n’a pas été suivi d’un schisme[1], mais sa réception se heurte à des difficultés. Et d’abord, à une très grande méconnaissance : qui a lu entièrement la grande constitution dogmatique « Lumen gentium », la colonne vertébrale du Concile ? Car il ne suffit pas d’invoquer l’esprit du Concile, identifié à « l’ouverture au monde ». Encore faut-il connaître ses textes, parce qu’ils sont l’aboutissement d’un travail considérable, qu’ils ont été votés à la quasi unanimité (au maximum 70 à 80 non, sur 2500 votants), non pour rester lettre morte, mais pour passer dans la vie de l’Église.
            Vingt ans après le Concile, une question est posée : Vatican II est-il un Concile différent des autres conciles œcuméniques ? En quel sens est-il différent ?
            Certains ont déjà répondu à cette question : Vatican II serait différent parce qu’il romprait avec la Tradition ; il faudrait donc en appeler de la « Rome néo-moderniste et néo-protestante », qui s’exprime dans le Concile et les réformes issues de lui, à la « Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi ». Nous sommes là devant une interprétation très catégorique qui entraîne une option : pour revenir à la Tradition, il faudrait renoncer à Vatican II.
            Quand Jean-Paul II convoqua le Synode de 1985, certains s’alarmèrent. N’allait-on pas procéder à une révision du Concile ? N’allait-on pas vers une restauration ? Un climat polémique précéda ce Synode, comme si la majorité conciliaire craignait de devenir minorité.
            En fait, vingt ans après le Concile, il s’agissait de regarder en face la situation de l’Église et d’effectuer un discernement qui ne soit pas sommaire, qui soit théologique et spirituel, et qui se fasse, de façon lucide, autour de ce qu’avaient voulu et réalisé les Pères du Concile. Comme l’affirme encore le rapport final du Synode de 1985 : « Le Concile doit être compris dans sa continuité avec la grande Tradition de l’Église ; mais, en même temps, nous devons recevoir de la doctrine de ce Concile une lumière pour l’Église d’aujourd’hui et pour les hommes de notre temps. L’Église est elle-même et la même dans tous les conciles » (Ibid, n°5, p.37).
            Cependant, ce qui ne facilite pas le discernement, c’est le terme même de tradition, et surtout l’adjectif dérivé, « traditionnel ». Pour deux raisons : l’une qui est historique et l’autre psychologique.
            Historiquement, nous avons vécu une « rupture de tradition », que tous les historiens situent autour des années 1965-1975. Cette rupture de tradition a marqué la plupart des milieux du monde occidental : l’école, l’Université, la famille, l’Église. Peu importe la manière d’apprécier cette rupture de tradition : certains y voient une libération, d’autres la considèrent comme un drame. Toujours est-il que nous venons après une rupture, qui traverse toute notre culture. Qu’on le veuille ou non, l’histoire de ces vingt dernières années est marquée par une certaine discontinuité. La moindre des choses est de reconnaître ce fait et de ne pas commettre d’anachronisme : le monde de 1988 n’est pas le monde de 1962, mais c’est toujours le monde où l’Église est appelée à vivre de la tradition reçue des apôtres.
            Psychologiquement, l’usage du terme  « traditionnel » est terriblement dangereux. Pour les uns, c’est un label de vérité absolue : la vérité, c’est la Tradition, et la tradition s’oppose à la nouveauté. Par conséquent, la nouveauté, c’est l’erreur. Pour d’autres, à l’inverse, l’épithète « traditionnel » fleure bon l’hérésie : est traditionnel ce qui s’oppose à la modernité. Gare aux réflexes traditionnels, voire traditionalistes, ou à la religion traditionnelle qui risque d’entraver les élans conciliaires.
            On n’est pas loin du procès d’intentions : impossible en tout cas de garder son sang froid dans un tel climat de soupçons, surtout à la veille d’une année où nous, français, allons fêter la Révolution française, cette immense « rupture de tradition » !
            Raison de plus pour procéder à un discernement réfléchi fondé sur des réflexions et non sur des réflexes, au sujet de la place, du contenu, de l’orientation de Vatican II dans l’histoire de l’Église.
 
 
            2. Un Concile qui sortirait de la Tradition
 
            Chaque concile a sa physionomie, mais qu’est-ce qui peut donner l’impression que Vatican II ne serait pas un concile traditionnel ?
            Sans chercher à se faire l’avocat du diable, on peut tenter d’analyser, en historien, la « différence » de Vatican II par rapport aux autres conciles, dans son origine, dans son contenu et dans ses interprétations.
 
                        a. Dans son origine
 
            Ce qui a suscité ce concile, c’est l’initiative de Jean XXIII. Cet homme était profondément traditionnel, historien aussi, et spécialiste de saint Charles BORROMÉE, l’évêque de Milan qui appliqua dans sa ville la réforme catholique voulue par le Concile de Trente. Si Jean XXIII convoqua ce concile, ce n’était pas pour répondre à une crise caractérisée de la foi : pas d’hérésie à l’horizon, comme au IVe siècle avec ARIUS, aucun mouvement qui menacerait l’équilibre de l’Église, comme avec LUTHER, au XVIe siècle. Et de fait, Jean XXIII, dans son discours d’ouverture affirmait clairement ses intentions : non aux prophètes de malheur ! oui à une diffusion large et profonde du trésor de la Foi : « Notre devoir n’est pas seulement de garder ce précieux trésor comme si nous n’avions souci que du passé, mais de nous donner, avec une volonté résolue, à l’œuvre que réclame notre époque, poursuivant ainsi le chemin que l’Église parcourt depuis vingt siècles ». (Discours d’ouverture du 11 octobre 1962).
 
                        b. Dans son contenu
 
            Vatican II découle de cette impulsion initiale : il n’y aura pas de définitions dogmatiques, encore moins de condamnations. « Aujourd’hui, disait encore Jean XXIII, l’Église du Christ désire user du remède de la miséricorde plutôt que des armes de la sévérité ». Et dans son discours de clôture, Paul VI, le 7 décembre 1965, résumera le programme du concile par la parabole du Bon Samaritain. L’Église est allée à la rencontre de l’homme. De cette rencontre, il n’est pas résulté un choc, un anathème, mais un dialogue inspiré par la charité pastorale. « L’Église s’est pour ainsi dire proclamée la servante de l’humanité ».
            Impossible par conséquent de lier Vatican II à un point précis de la doctrine catholique, comme le Concile de Trente est lié à la grâce, au péché originel et aux sacrements, ou le Concile de Vatican I à l’infaillibilité pontificale. D’autant plus que Vatican II a produit d’importantes déclarations sur des sujets nouveaux : la liberté religieuse, l’œcuménisme et les religions non chrétiennes. Il faut ajouter que ces déclarations se situent dans l’axe même du Concile : montrer que la mission de l’Église ne la replie pas sur elle-même, mais fait d’elle une interlocutrice, désireuse de nouer le dialogue avec tous. Dans sa première encyclique, Jean-Paul II n’hésitera pas à mettre en relief ces grandes nouveautés de Vatican II, en se demandant : serait-il possible d’y renoncer ? « À tous ceux qui, pour quelque motif que ce soit, voudraient dissuader l’Église de rechercher l’unité universelle des chrétiens, il faut répéter encore une fois : nous est-il permis de ne pas le faire ? Pouvons-nous ne pas avoir confiance en la grâce de Notre Seigneur, telle qu’elle s’est révélée ces derniers temps par la Parole de l’Esprit Saint que nous avons entendue durant le Concile ? » (Redemptor hominis, n°6).
 
                        c. Il reste à signaler que certaines interprétations de Vatican II l’ont, plus ou moins consciemment, tiré hors du champ de la Tradition. La « différence » qu’il représenterait devient alors soit un point de rupture, soit un point de départ. Et, dans une certaine mesure, ces interprétations extrêmes s’appellent les unes les autres.
            Certains interprètes du Concile formulent à son sujet un diagnostic sévère : à la limite, Vatican II aurait donné forme théologique aux concepts politiques issus de la Révolution française. La liberté devient la liberté de choisir sa religion. L’égalité va inspirer la doctrine de la collégialité, où tous les évêques sont égaux au pape. La fraternité vaut pour les relations avec les hérétiques, qui ne sont plus que des « frères séparés ». En somme, la doctrine conciliaire ne serait que la transposition religieuse des dogmes révolutionnaires.
            À cette dénonciation contre-révolutionnaire fait pendant une autre interprétation, elle aussi inspirée par des catégories politiques, mais exactement inversées. La notion de « Peuple de Dieu » qui apparaît au chapitre II de « Lumen gentium », permet de dire que l’Église se construit à partir de la « base ». Fini le système monarchique pyramidal, où le pape occuperait le haut de la pyramide ! Désormais, l’Église avance horizontalement dans l’histoire !
            D’un côté, on dénoncera donc une rupture avec la Tradition, inspirée par le libéralisme moderne. De l’autre, on proclamera une libération, un nouveau point de départ pour l’Église. Dans les deux cas, on voit à quel point un prisme politique, là inspiré de l’Ancien Régime, ici influencé par le marxisme, occulte complètement le mystère de l’Église, cette réalité sacramentelle, qui vient de Dieu pour nous unir à Lui en nous unissant les uns aux autres.
            Moyennant quoi, on parlera d’un avant et d’un après Concile, les uns pour se scandaliser de la rupture, les autres pour promouvoir une nouvelle Église. Dans les deux cas, en passant à côté du Concile réel, tel que l’Esprit Saint l’a suscité.
 
 
II- VATICAN II, UN CONCILE NOUVEAU ET TRADITIONNEL
 
            Comment, vingt ans après, actualiser le Concile réel, et non pas le Concile imaginaire, redouté par les uns et rêvé par les autres ? En faisant simplement un peu d’histoire, ou, plus exactement, en essayant de comprendre comment l’Esprit Saint a travaillé à travers l’histoire, avant, pendant et après le Concile. Si ce concile a été vraiment un événement spirituel, c’est-à-dire conduit par l’Esprit à travers le travail complexe des hommes, peut-on dégager le sens de cet événement ?
            Pour accomplir cet effort de compréhension, trois questions seront utiles :
            1. Comment le Concile a-t-il été préparé ?
            2. Comment a-t-il été vécu ?
            3. Quel a été, finalement, son centre de perspective, qui ne peut être perceptible  qu’avec le recul du temps ?
 
 
            1. La préparation
 
            Les acteurs du Concile ont maintenant vingt ans de plus. Certains sont vivants et actifs : comme Karol WOJTYLA, alors jeune évêque de Cracovie, ou Joseph RATZINGER, alors théologien du cardinal FRINGS, archevêque de Cologne. D’autres sont morts : comme le cardinal LERCARO, artisan du renouveau liturgique, ou le cardinal OTTAVIANI, le « carabinier » de l’Église.
            Mais une chose est sûre : les hommes qui ont préparé et réalisé le Concile étaient tous des hommes enracinés dans la Tradition de l’Église, des hommes qui connaissaient cette Tradition et qui en vivaient. Tout le contraire d’une bande d’agitateurs aux idées farfelues, qui auraient décidé le « chambardement » des dogmes.
            Ces hommes, même s’ils avaient des orientations différentes, se respectaient. On dit que lors des débats de la Commission théologique, le cardinal OTTAVIANI et le théologien Karl RAHNER n’étaient pas fâchés de s’affronter en latin. Le Père CONGAR et le Père de LUBAC, qui avaient eu à souffrir du Saint Office des années 50, ont exprimé leur estime pour le cardinal OTTAVIANI.
            On doit aussi insister sur un trait caractéristique de beaucoup de ces hommes qui furent les grands théologiens du Concile, notamment parmi les français : ils connaissaient bien et même très bien les Pères de l’Église, ces grands témoins de la foi des premiers siècles, ces hommes qui vécurent de l’intérieur la conversion de la culture antique.
            On pense évidemment à des hommes comme Jean DANIÉLOU ou Henri de LUBAC. L’un et l’autre furent parmi les fondateurs de la collection « Sources chrétiennes », lancée à Lyon au lendemain de la guerre pour faire connaître à tous nos « Pères dans la foi » : Irénée, Origène, Grégoire de Nysse, Hilaire de Poitiers, Augustin d’Hippone, Grégoire le Grand, et bien d’autres.
            Quand on est nourri ainsi par la pensée de ces grands témoins du christianisme naissant, il y a deux choses que l’on ne peut oublier : c’est que la foi catholique est créatrice de culture, qu’elle invite à une nouvelle compréhension de l’homme et de l’histoire ; c’est aussi que la tradition est une vie et un combat situés au cœur même de l’Église, à la suite de la vie et du combat de Pierre, de Paul et des autres apôtres. L’Église est Tradition : elle reçoit et elle transmet le mystère du Christ ; et cette Tradition est inséparable de la Croix du Christ, parce que le Christ crucifié est livré aux hommes, et qu’en grec livré se traduit par le même mot que transmis. La Tradition apostolique a son origine dans cette mystérieuse « tradition » de Dieu, qui passe par la Croix du Christ.
            À l’horizon de la conscience du Concile, à cause de ces hommes qui en furent les artisans, DANIÉLOU, de LUBAC, CONGAR et d’autres, il y a la conscience chrétienne « apostolique », celle qui sous-tend la vitalité de l’Église naissante. Comment s’étonner alors si le Concile Vatican II se caractérise par un jaillissement renouvelé des sources de la foi, une sorte de « résurgence », comme l’a écrit le Père MARTELET ? Et le Père de LUBAC ne craint pas de voir là un choix décisif pour l’orientation conciliaire, tel qu’il en fut témoin à la commission théologique préparatoire : « Ce fut un choix entre une doctrine trop défensive, parfois étriquée, dépendant trop de manuels de l’époque, et le souci de trouver un souffle nouveau par la voie d’un retour plus ample à la grande Tradition de l’Église. Les Pères du Concile ont clairement fait voir qu’ils voulaient entrer dans la seconde voie » (Entretien autour de Vatican II, 1985, p.19).
            En ce sens, Vatican II est profondément traditionnel, il fait même apparaître, comme le dit aussi le Père de LUBAC, qu’un souci exclusif de pure et simple conservation n’est pas vraiment traditionnel. Le traditionalisme de BONALD ou Joseph de MAISTRE, qui identifie les valeurs du catholicisme aux valeurs de l’Ancien Régime, n’est pas traditionnel. Il est lié à une époque donnée où l’Église avait d’ailleurs à se défendre contre des adversaires réels. Mais l’esprit d’une époque ne peut jamais s’identifier à l’Esprit Saint. Ceci est aussi vrai pour le XIXe siècle que pour le XXe siècle.
 
 
            2. L’événement
 
            C’est cela qu’il est passionnant de comprendre, avec la liberté que permet le recul du temps : cette manière sûre, et pourtant imprévisible, dont l’Esprit Saint conduit peu à peu l’assemblée conciliaire vers une sorte de conscience commune, qui va se concentrer sur quelques points essentiels.
            Jean XXIII faisait confiance à l’Esprit Saint. Il avait même souhaité, grâce au Concile, une nouvelle Pentecôte. Sans doute voulait-il entendre par là, un nouvel élan pour l’annonce de l’Évangile, comme aux débuts de l’Église, quand l’apôtre Pierre appelle à la conversion des hommes de toute langue et de toute nation.
            Et de fait, l’assemblée conciliaire fut amenée à reconnaître cette action lente et profonde de l’Esprit Saint.   Au début, durant la première session, le Concile se chercha : pas de programme bien défini, pas de thème dominant. Certains en furent troublés. Jean XXIII respecta la liberté des évêques. Peut-être voulait-il encourager cette expérience spirituelle qui consiste à s’abandonner effectivement à l’Esprit de Dieu.
            Et l’Esprit Saint, qui n’est pas un magicien, suscita progressivement une prise de conscience et une maturation. Au début, les évêques se trouvaient devant de multiples schémas (près de 70). Il manquait une idée force, un axe de travail. Durant plusieurs semaines, on tâtonna, et puis, peu à peu, à travers les échanges, les conversations, tout ce brassage d’idées et d’expériences que permet une assemblée de plus de 2000 hommes venant du monde entier, un thème dominant émergea : le thème de l’Église.
            Vers la fin de la première session, en décembre 1962, le cardinal MONTINI plaida pour une cohérence interne du travail conciliaire. Le cardinal SUENENS, lui, proposa un programme : il fallait considérer l’Église à la fois ad intra, dans sa nature profonde, et ad extra, dans sa relation au monde.
            L’accord se fit sur ces orientations fondamentales, qui allaient dominer la seconde session, à la fin de l’année 1963, au début du pontificat de Paul VI. Mais peu à peu, de façon presque insensible, une autre exigence se faisait jour : il fallait faire apparaître la nature sacramentelle de l’Église. Certes, l’Église a une réalité sociale et historique, elle est institution, mais cette institution est particulière : elle vient de Dieu et elle a pour tâche de manifester Dieu au monde. Elle est « dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, n°1).
            Pour parvenir à cette affirmation primordiale de Lumen gentium, il faudra encore bien des tâtonnements et bien des tensions. Mais on ne peut pas douter que l’Esprit Saint, à travers ces tensions d’une assemblée humaine, a fait mûrir cette conscience sacramentelle du mystère de l’Église. Un grand débat sera la pierre de touche de cette conscience : celui qui portera sur la nature de l’épiscopat et sur le collège épiscopal. « En la personne des évêques assistés des prêtres, c’est le Seigneur Jésus Christ, Pontife suprême, qui est présent au milieu des croyants. » (Lumen gentium, n°21). Voilà la sacramentalité de l’épiscopat, acceptée à la quasi unanimité.
            Et voici pour le collège des évêques (n°22) : « De même que saint Pierre et les autres apôtres constituent, de par l’institution du Seigneur, un seul collège apostolique, semblablement le Pontife romain, successeur de Pierre, et les évêques, successeurs des apôtres, forment ensemble un tout ». Affirmer cela, c’était retrouver la conscience de l’Église des premiers siècles, où la communion, la koinônia, entre les évêques et l’évêque de Rome était une réalité quasi expérimentale. On devine qu’il fallut encore du temps, des affrontements aussi, pour parvenir à formuler une réalité d’un tel ordre. L’Esprit Saint, on ne peut en douter, a été à l’œuvre à travers les tensions elles-mêmes pour qu’une quasi unanimité se fasse dans l’assemblée. On mesure l’enjeu : il s’agit tout simplement de la relation de l’Église et des « hommes d’Église » au Christ.
            Le premier acteur de l’Église, c’est Lui, le Christ, qui, avec la force de l’Esprit, choisit et envoie les apôtres, et ceux qui succèdent aux apôtres, les évêques avec les prêtres.
            Vatican II, Concile de l’Église ? Oui et non. C’est cela que je voudrais montrer pour finir : il me semble que Vatican II a porté sur le mystère du Christ et de l’homme, autant que sur le mystère de l’Église. Mais cette concentration christologique et anthropologique ne prend, peut-être, tout son relief que vingt ans après. Proposer une telle interprétation sera ma manière de montrer que Vatican II est en fait un grand concile théologique, plus que ses acteurs n’en eurent conscience sur le moment même. C’est pour cela surtout qu’il est traditionnel.
 
 
            3. Vatican II, un grand concile théologique
           
            À première vue, le thème central de Vatican II, le fil conducteur de ses travaux, c’est l’Église. Plus précisément, selon la grande intuition du cardinal SUENENS à la fin de la première session, c’est l’Église envisagée dans une double dimension.
 
            a) L’Église ad intra, c’est-à-dire qui prend conscience d’elle-même, de sa nature profonde, telle que Dieu la veut : et cela donnera la grande constitution dogmatique « Lumen gentium » qui présente l’Église comme mystère de communion, liée à la Trinité et manifestée comme peuple de Dieu dans l’histoire humaine, et comme société organisée, hiérarchisée, avec des ministères (évêques, prêtres et diacres) pour assurer la croissance de ce peuple.
           
            b) L’Église ad extra, c’est-à-dire qui se livre au monde des hommes, qui entre « en conversation » avec eux, comme le dira Paul VI dans sa première encyclique « Ecclesiam suam », en août 1964, pour les appeler à la foi et en même temps pour humaniser ce monde, rempli de contradictions et d’incertitudes. Cela aboutira à la constitution pastorale « Gaudium et spes » qui, sur la base d’une vision chrétienne de l’homme, précise les grandes lignes de la mission de l’Église dans le monde de ce temps.
 
            Pourtant, même s’il est certain que l’Église est l’objet central du travail conciliaire, l’orientation de l’ecclésiologie issue de Vatican II n’apparaît pas toujours avec une totale netteté. Dans une première phase, on a retenu surtout la notion d’Église comme « peuple de Dieu » : ce concept, issu de l’Ancienne Alliance, a l’avantage de faire apparaître la dimension historique et universelle de l’Église. L’Église s’insère dans la trame de l’histoire humaine, et d’autre part, tous les hommes sont appelés à trouver place dans l’unique Peuple de Dieu.
            De sorte qu’un autre aspect de l’ecclésiologie de Vatican II tend aujourd’hui à prévaloir : l’Église comme communion, issue de Dieu, pour introduire les hommes dans une vie nouvelle. Ce qui est souligné ici, ce sont moins les composantes historiques de l’Église que son mystère, ce qui, en elle, est donné par Dieu, la profondeur invisible qui fonde sa réalité visible.
            Les oscillations au sujet de l’ecclésiologie de Vatican II autorisent donc à formuler l’hypothèse suivante : les grandes affirmations de Vatican II, même si elles se concentrent sur l’Église, portent en dernier ressort sur le Christ, sur la relation de l’Église au Christ, et sur la relation du Christ à l’homme. Vatican II est en réalité un concile christologique, tout autant qu’un concile ecclésiologique. C’est la christologie qui est le centre de perspective, plus ou moins caché, de tout le travail conciliaire.
            Il n’est pas difficile de prouver cela. D’abord, en rappelant le titre même des grands textes de Vatican II :
                        - Lumen gentium cum sit Christus (constitution sur l’Église)
                        - Dei Verbum (autre grande constitution dogmatique, qui affirme avec une                                 force étonnante que la Révélation, c’est le Christ, « Verbe de Dieu »)
                        - Christus Dominus (le décret sur la charge pastorale des évêques).
            C’est le nom du Christ qui émerge avec éclat de tous les textes conciliaires.
            D’autre part, cette « concentration christologique » a été explicitement voulue par Paul VI, dans le discours d’ouverture de la seconde session, le 29 septembre 1963, qui se prolongera par le discours de clôture de la même session, quand le même Paul VI annoncera son pèlerinage en Terre Sainte. Les paroles du nouveau pape impressionnèrent l’assemblée, surtout quand il se compara à son prédécesseur Honorius III, tel que le montre la mosaïque de Saint-Paul-Hors-les-Murs, « tout petit et comme anéanti à terre, baisant les pieds du Christ, à l’immense stature, qui domine et bénit l’assemblée réunie dans la basilique, c’est-à-dire l’Église ».
            En des termes très clairs et très forts, Paul VI donnait son orientation christologique au travail conciliaire : « D’où part notre marche, frères ? Quelle voie entend-elle suivre ? Quel but assigner à son itinéraire ?... Trois questions, capitales dans leur extrême simplicité. Il n’y a qu’une seule réponse à leur donner, nous le savons bien, et ici, en ce moment, nous devons la proclamer par nous-mêmes et la faire entendre au monde qui nous entoure : le Christ ! Le Christ : notre principe ; le Christ : notre voie et notre guide ; le Christ : notre espérance et notre fin. Puisse ce concile avoir pleinement présent à l’esprit ce rapport entre nous et Jésus-Christ, entre l’Église sainte et vivifiante que nous sommes et le Christ de qui nous venons, par qui nous vivons, à qui nous allons… Que sur cette assemblée ne brille d’autre lumière que le Christ lumière du monde ! Que nulle vérité ne retienne notre intérêt, hormis les paroles du Seigneur, notre Maître unique ! Qu’une seule inspiration nous dirige : le désir de lui être absolument fidèles ! »
            On peut aller encore plus loin et se demander : quel est le Christ de Vatican II, tel que les textes conciliaires le manifestent et le proposent ?
            C’est moins le Christ considéré en lui-même, dans sa nature humano-divine, que dans sa présence au monde, dans sa stature d’ « Homme nouveau », de Rédempteur, autrement dit dans sa relation aux hommes, et donc à l’Église, selon la grande logique de récapitulation dont parle Paul aux Éphésiens.
            Le Christ, Dieu fait homme, est la révélation de l’homme, il porte en lui la « vérité sur l’homme », et l’Église n’a pas d’autre mission que d’annoncer, de servir et de manifester dans l’histoire cette relation fondamentale de Dieu à l’humanité dont le Christ est le cœur et le sommet.
            « Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » car « le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation ». Voilà peut-être l’affirmation primordiale de Vatican II : elle se trouve dans le premier chapitre de « Gaudium et spes » (n°22), et elle est un leitmotiv des paroles de Jean-Paul II. À Puebla, lors de l’assemblée des évêques d’Amérique du Sud, en janvier 1979, dans sa première encyclique « Redemptor hominis », en mars 1979, et dans d’innombrables déclarations, et notamment dans l’homélie qui ouvrait le synode de 1985, Karol WOJTYLA, devenu pape, mais qui n’oublie pas qu’il fut un des rédacteurs de « Gaudium et spes », confirme et approfondit inlassablement ce soubassement christologique et anthropologique de toute l’œuvre conciliaire.
            « L’homme est la route fondamentale de l’Église », parce que Jésus-Christ est le Rédempteur de l’homme, venu s’unir personnellement à tout homme (Redemptor hominis, n°14).
            Entre Paul VI et Jean-Paul II, il y a donc une profonde continuité, non pas dans le style, car, physiquement et psychologiquement, ces deux hommes sont différents, mais dans l’orientation profonde : l’Église, dont le Christ est le premier acteur, est appelée à évangéliser l’homme moderne, dans sa totalité, en lui révélant son identité véritable d’enfant de Dieu, créé à l’image de Dieu et recréé par le Christ, Lui, l’Homme nouveau qui a totalement assumé notre humanité et jusqu’à notre mort.
 
            Si cette hypothèse est justifiée, si le cœur de Vatican II, c’est le Christ dans sa relation fondatrice et libératrice à l’homme, à tout homme, si cette relation est elle-même le centre de l’Église, alors, il faut en tirer au moins trois conséquences :
·        Vatican II, quelle que soit sa réputation de concile pastoral est aussi un concile authentiquement théologique : en ce sens, il est profondément traditionnel. Puisqu’il a fait émerger dans la conscience chrétienne une réalité essentielle de la foi, la réalité même du Christ inséparable de la réalité de l’homme. Peut-être faudra-t-il encore des années pour que cela soit compris de tous.
·        Seconde conséquence : si tout cela est vrai, si le Christ est au centre de la nouveauté conciliaire, en quoi risquons-nous de passer à côté de Vatican II ? En nous concentrant sur « l’extérieur » de l’Église, sur le seul changement de ses structures, au lieu de lier la vie et la mission de l’Église à la révélation du Christ. Nous sommes infidèles à la Tradition de l’Église, si nous nous écartons du Christ, tel que le Concile nous le propose et tel que Jean-Paul II l’annonce infatigablement.
·        La troisième conséquence doit être une prière : un concile ne vient réellement animer la vie de l’Église que si Dieu suscite dans l’Église des hommes et des femmes qui donnent forme concrète aux intuitions du Concile. Je crois que le Christ attend notre prière et d’abord notre désir, pour que viennent ces hommes et ces femmes qui sauront manifester la nouveauté de Vatican II, pour que cette nouveauté puisse enrichir la grande tradition de l’Église.
            Mais nous pouvons être certains que notre désir et notre prière sont déjà exaucés par le Christ.


[1] Au moment où il donnait cette conférence, le 12 janvier 1988, Monseigneur DAGENS ignorait que quelques mois plus tard, en juin 1988, Mgr LEFEBVRE choisirait d’accomplir un acte schismatique en ordonnant quatre nouveaux évêques.

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