Le blog de Mgr Claude DAGENS

TOUS FRAGILES, TOUS HUMAINS, DES FRAGILITES INTERDITES ? Pour une éthique de la vulnérabilité

1 Mars 2011 Publié dans #Interventions diverses

Intervention faite par Mgr Dagens, le samedi 5 février, au Centre universitaire de La Couronne, près d'Angoulême, lors d'un colloque organisé par les Communautés de l'Arche, en Charente.

 

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   Michel Boutant, sénateur et président du Conseil général de la Charente, Mgr Dagens, évêque d'Angoulême, Henri de Pracomtal, dirigeant d'entreprise et Eric Devautour, directeur de l'Arche en Charente.

  

 

 

 

I – DES SIGNES QUI PARLENT

 

 

            Le thème de ce colloque comporte une affirmation et une question. Je commencerai par me confronter avec vous à la question posée : « Des fragilités interdites. Pourquoi ? Comment ? » J’en viendrai ensuite à l’affirmation positive, « tous fragiles, tous humains », mais en montrant que cette affirmation appelle au témoignage et à la solidarité.

            Mais, avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais évoquer quelques signes qui nous parlent, en ce moment même, à La Couronne, dans notre département de Charente, dans notre ville d’Angoulême.

 

 

1.      Le signe de François d’Assise

 

Samedi dernier, en l’église saint André d’Angoulême, à l’occasion du festival de la bande dessinée, a été représentée, par un groupe venu de Cholet, la vie de François d’Assise.

Quel élan chez ces acteurs non professionnels ! Ils vivaient cette histoire vraie, l’histoire de ce jeune fils d’un riche marchand qui va se dépouiller de tout et épouser dame Pauvreté après avoir embrassé un lépreux, un exclu de son temps, un homme contagieux.

Et le jeune Francesco va devenir peu à peu un grand témoin de Dieu et de l’Évangile en un temps où les lois du commerce et de la guerre semblaient les plus fortes ! Autrement dit, la force du Dieu vivant passe toujours par des êtres humains qui comprennent que le don de soi peut s’inscrire au milieu de toutes les violences et de toutes les blessures de notre humanité !

 

 

 

2.      Le sacrement des malades

 

Samedi prochain, le 12 Février, en l’église saint Martial d’Angoulême, des personnes bien portantes et des personnes malades seront rassemblées sous le signe de Notre Dame de Lourdes, car le 11 Février, c’est la date de la première apparition de la Vierge Marie à Bernadette de Lourdes, en 1858, à la grotte de Massabielle.

Et parmi ces personnes, certaines recevront le sacrement des malades : quelques onctions d’huile sur le corps et la parole de délivrance : « Par cette onction sainte, que le Seigneur, en sa grande bonté, vous réconforte par la grâce de l’Esprit Saint. Ainsi, vous ayant libéré de tout pêché, qu’il vous sauve et qu’il vous relève ! »

 

Et comme nous sommes à La Couronne, je ne peux pas oublier cet homme qui a vécu ici, Jean-Pierre BÉLY, et qui fut guéri, à Lourdes, d’une sclérose en plaques, après avoir reçu le sacrement des malades et le sacrement du pardon, en 1987. Et cette guérison a été reconnue il y a quelques années comme un signe de Dieu, parce que Dieu ne se résigne jamais à ce qui peut nous entraver.

 

 

3.      Les événements actuels du Maghreb et du Moyen Orient

 

Vous me permettrez de passer sans transition de la Charente au Maghreb et au Moyen Orient, et particulièrement à la Tunisie et à l’Égypte. Les événements qui s’y déroulent en ce moment sont d’une importance considérable, quoi qu’il arrive ensuite.

Pourquoi ? Parce que ces soulèvements populaires expriment des souffrances sociales liées à la pauvreté et au chômage, et spécialement au chômage des jeunes (55 % de jeunes de moins de 25 ans sur plus de 80 millions d’habitants en Égypte), mais aussi un incoercible désir de liberté, de vie digne, de respect des droits de chaque personne, face à des pouvoirs autoritaires et dictatoriaux, qui ont confisqué l’État à leur bénéfice.

Mais ce qui se passe là-bas est un appel pour nous, que l’on appelle Occidentaux, Européens : car nous nous sommes habitués à évaluer la situation de ces peuples à partir des seuls chiffres de leur croissance économique, et notamment de la progression du tourisme et, même si la croissance économique est une réalité incontestablement positive, nous nous sommes parfois interdits de comprendre que la vie d’un peuple, comme la vie de tout être humain, comporte aussi des éléments immatériels, spirituels, culturels, moraux, qui sont aussi très réels. Un peuple, tout comme un être humain, ne vit pas seulement de pain et d’argent, mais de liberté, de dignité et de respect.

De sorte que des événements politiques qui surviennent ailleurs, comme hier en Europe de l’Est et comme demain, sans doute, en Chine, ces événements nous appellent, nous obligent à réévaluer nous-mêmes les critères à partir desquels nous jugeons de la valeur d’une vie humaine.

Et nous voilà ainsi confrontés aux questions et aux réalités qui sont la raison et le thème de ce colloque.

 

 

II – DES FRAGILITÉS INTERDITES : POURQUOI ? COMMENT ?

 

1.      Jean VANIER parmi nous

 

Je vois et j’entends encore Jean VANIER commençant ainsi la conférence qu’il était venu donner en juin dernier en l’église du Sacré Cœur d’Angoulême : « Nous naissons fragiles. Nous mourrons fragiles. Nous vivons avec nos fragilités… » Et, tout en l’écoutant, je regardais vers un petit enfant, qui était là, tout près de moi, avec sa maman à ses côtés. Et j’admirais la manière douce dont Jean VANIER exprimait des critiques radicales à l’égard des logiques dominantes de notre société, ces logiques qui procèdent d’une façon exclusive (et c’est dans l’exclusive qu’est la dérive) des calculs de la raison économique, parfois réduits à la seule spéculation financière à court terme.

 

Et, avant de formuler des souhaits au sujet des dispositions et des règles contenues dans le projet de loi sur la bioéthique qui va être discuté ces jours-ci au Parlement, je voudrais me livrer à un travail de discernement, en cherchant à regarder au-delà des apparences immédiates, pour comprendre ces logiques puissantes qui gouvernent invisiblement un certain nombre de choix et de décisions politiques.

Car la politique, ce n’est pas seulement l’art de discuter et d’amender un projet de loi. C’est l’art de percevoir ce que nous pouvons raisonnablement choisir et ce à quoi nous devons résister, oui résister.

 

 

2.      Ce à quoi nous devons résister

 

Que nos sociétés modernes soient engagées dans le développement des sciences et des techniques, des recherches médicales et de la maîtrise des maladies, c’est incontestablement un bien et un progrès. Et il ne faut absolument pas revenir en arrière. La maîtrise du monde fait partie de nos responsabilités humaines.

Mais la maîtrise seulement scientifique et technique ne porte pas en elle-même ses propres règles. Elle ne peut pas ne pas buter sur la question : « Tout ce qui est techniquement possible doit-il être réalisé ? » Cela vaut pour l’énergie nucléaire. Cela vaut aussi pour les techniques biomédicales, pour l’AMP (l’assistance médicale à la procréation).

De sorte que la raison humaine, la raison morale (je parle comme KANT et comme bien d’autres) doit intervenir dans ces choix et poser des questions qui commandent des engagements, des pratiques et des décisions politiques.

 

On doit mesurer davantage, à cet égard, deux sortes de phénomènes.

-                     D’une part, la soumission à des logiques financières et techniques exclusives, quand ces logiques voudraient avoir le dernier mot, surtout dans un contexte de concurrence internationale. Comme pour les ventes d’armes, on nous dira, à propos des recherches sur l’embryon : « Si nous ne le faisons pas en France, d’autres pays ne vont-ils pas nous dépasser ? » Cet argument n’est pas nouveau, et il demande à être affronté politiquement.

Que voulons-nous vraiment pour notre société si nous ne nous résignons pas à ce qui peut la rendre insensiblement, mais réellement, inhumaine, irrespectueuse de l’humanité et de la dignité de tout être humain, à commencer par les plus fragiles ?

Et cette question très sensible vaut pour l’embryon dans le ventre de sa mère, pour la personne âgée ou malade en fin de vie, et aussi – parce que ce combat est indivisible – pour des hommes et des femmes que l’on manipule comme des objets ou comme des pions en fonction des lois d’un marché sans contrôle ou des seuls impératifs des performances techniques et financières.

À ce moment-là, des conflits d’intérêts sont inévitables entre les calculs impérieux de la raison économique et les exigences de l’éthique, de la raison morale, qui est une composante primordiale de la raison humaine.

            C’est alors qu’apparaît une autre dérive liée à la culture dominante : il s’agit de la dissociation entre la nature et l’esprit, entre le corps et la liberté, entre ce qui est biologique et ce qui est spirituel en l’être humain.

Et c’est précisément cela que nous révèlent les personnes handicapées qui sont parmi nous : physiquement et psychiquement, on peut dire qu’elles sont diminuées, mais, avec tout ce qui les entrave, elles sont porteuses d’une étonnante capacité d’aimer et d’être aimé. Autrement dit, leurs limites et leurs handicaps n’empêchent pas du tout leur humanité profonde. Ce ne sont pas des formules abstraites, ce sont des réalités vivantes et qui valent pour beaucoup : jamais une personne humaine ne se réduit à ce qui la limite, ou la blesse, ou la handicape. Et cela vaut aussi pour des détenus, pour des prisonniers, pour des délinquants.

Et que l’on ne dise pas que nous risquons ainsi de démotiver notre société dans sa lutte contre les actes de violence, de délinquance, d’incivilité ! Le refus du mépris des autres, quels qu’ils soient, et la pratique du respect font partie du socle même de notre société et de notre laïcité. Comment pourrions-nous l’oublier ?

 

 

III – DES EXIGENCES PRIMORDIALES : RESPECT, SOLIDARITÉ, PARDON

 

            Nous voilà donc situés, ou resitués, sur le terrain primordial de notre humanité commune. On ne se penche pas de l’extérieur sur les personnes handicapées. On les accueille, on les accompagne, on les soutient, et surtout on leur donne la possibilité de nous dire, sans paroles, par leur seule présence, ce dont nous avons le plus besoin dans notre société à la fois si fragile et si dure.

            Quelles sont donc ces exigences primordiales que nous avons intérêt à réintroduire à l’intérieur de notre conscience commune, de notre conscience civique et politique ? Ce sont le respect, la solidarité et le pardon.

 

            Le respect demande à la fois de la distance, de l’attention et de la bienveillance. Ce sont là des denrées précieuses et souvent rares. Et ce respect, fait de distance, d’attention et de bienveillance, vaut pour les personnes les plus visiblement fragiles et vulnérables, celles qui ne prendront pas la parole d’elles-mêmes, surtout quand elles souffrent trop.

            Faut-il alors parler non seulement d’une éthique de respect, mais d’une éthique de la vulnérabilité, en pensant à ce que le philosophe Emmanuel LEVINAS a pensé et écrit à ce sujet, en évoquant le visage de l’autre, le visage des autres, surtout quand ces visages portent en eux des appels, et des appels parfois liés à de longues souffrances inscrites non seulement dans le corps, mais dans la mémoire.

           

 

            À l’éthique du respect, il faut joindre l’éthique de la solidarité, et d’une solidarité active et organisée, non pas seulement à l’égard des personnes handicapées, mais à l’égard de ceux qui sont appelés à accueillir près d’eux ces personnes handicapées.

            Accueillir, avec tout ce que peut signifier ce terme, surtout lorsque l’on comprend, après un examen et un diagnostic prénatal, que l’enfant à naître sera peut-être marqué par un handicap particulier. Et ce qui vaut pour la vie humaine commençante vaut pour la vie humaine déclinante. Et l’on sait bien qu’alors, il faut accompagner effectivement les familles et les proches, autant que la personne qui va vers la mort et qui le devine, sans oser le dire.

            Les soins palliatifs ne valent pas seulement pour des malades en fin de vie. Ils valent pour toutes les situations – et elles sont innombrables – où se manifestent des détresses et des solitudes apparemment inguérissables, insurmontables. Et évidemment, on ne demandera pas alors qui est croyant et qui ne l’est pas. Nous sommes tous au service de notre humanité commune.

 

            Et pourtant, il y a un domaine, ou plutôt une exigence où l’expérience chrétienne, l’expérience du Christ, de sa passion et de sa Pâque, peut être une lumière et une force, au milieu des pires obscurités ou des pires violences. C’est l’exigence du pardon, de l’amour qui va jusqu’au pardon.

            Tel est le signe que l’on a pu percevoir à travers les moines de Tibhirine, et grâce au film de Xavier BEAUVOIS. « Toi aussi, l’ami de la dernière minute, a écrit dans son testament Christian de CHERGÉ, qui n’aura pas su ce que tu faisais, oui, pour toi aussi, je le veux ce Merci, et cet “À Dieu” envisagé de toi.

            Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. Amen ! Inch Allah ! »

            Et on peut se souvenir de ce que, dans la chapelle de Tibhirine, Christian de CHERGÉ avait placé une croix où Jésus était représenté avec les yeux ouverts, vêtu d’un habit pourpre, rutilant, avec des clous lumineux, comme si la violence et la mort étaient déjà vaincues.

            Oui, les personnes handicapées que nous sommes tous sont appelées à comprendre que la force du don est à l’œuvre au milieu de toutes les violences du monde !

 


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Mgr Dagens entouré d'Eric Devautour, coordinateur régional de l'Arche en France, pour la région Sud Ouest et directeur de l'Arche en Charente et d'Henri de Pracomtal, dirigeant d'entreprise.

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