Le blog de Mgr Claude DAGENS

THÉOLOGIE ET RAISON CONTEMPORAINES : Des raisons chrétiennes de faire de la théologie

30 Septembre 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
 
                                 
            Le samedi 22 septembre 2007, l’Institut Supérieur de Théologie du diocèse de Nice, lié à la Faculté de Théologie de Lyon, a marqué le dixième anniversaire de sa fondation par une leçon inaugurale donnée conjointement par le philosophe Jean François LAVIGNE, professeur à l’Université de Nice, et par Claude DAGENS, évêque d’Angoulême.
            Voici le texte de la conférence prononcée par celui-ci sur le thème choisi pour cette leçon inaugurale : « Théologie et raison contemporaines ».
 
 
I – DE BENOÎT XVI À JEAN CLAUDE GUILLEBAUD
 
            1. Le titre qui nous est proposé me semble avoir valeur d’engagement : il implique en effet un rapport possible et même une relation réelle entre la théologie et la raison.
            Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que ce présupposé positif n’est peut-être pas une évidence pour tous. Soit du côté des rationalistes « durs » qui estimeront que la connaissance de Dieu ne peut pas être une démarche rationnelle, soit du côté des croyants et spécialement des catholiques, qui continuent, plus ou moins consciemment, à avoir peur de réfléchir à ce qu’ils croient.
            Des deux côtés, nous avons donc bien des obstacles à franchir et des dialogues à pratiquer pour passer des tensions évidentes entre la foi, la théologie et la raison, à des confrontations réelles et réellement ouvertes.
 
            2. Pour ne pas en rester à des affirmations générales, je voudrais montrer que ces confrontations, qui peuvent parfois paraître théoriques, abstraites ou réservées à une élite intellectuelle, sont en fait présentes sur la place publique.
            J’en trouve la preuve dans deux textes relativement récents, fort différents de nature, mais finalement convergents par la façon dont ils cherchent, l’un et l’autre, à mettre en relief et en valeur la pertinence intellectuelle de la foi et de la théologie.
            Le premier de ces textes est le fameux discours prononcé le 12 septembre 2006 par le pape Benoît XVI à l’Université de Ratisbonne, sous le titre : « Foi, raison et Université ». On sait que ce discours a déclenché chez les musulmans, à travers le monde, des réactions extrêmement vives, provoquées par une parole attribuée à l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et citée par le pape, selon laquelle l’Islam serait par nature une religion violente et constitutivement opposée à la Raison.
            En fait, cette citation n’était pour Benoît XVI qu’une façon un peu originale de baliser sa réflexion qui portait essentiellement sur les relations entre la foi et la raison dans le contexte de la modernité. Et, fidèle à lui-même, Joseph RATZINGER critiquait cette conception étroite, « positiviste » de la raison qui exclut la connaissance de Dieu et la théologie de ses recherches et de ses horizons. Face à cette tentative d’exclure « le divin de l’universalité de la raison », le pape plaidait pour que « la théologie, non seulement comme discipline d’histoire et de science humaine, mais spécifiquement comme théologie, comme questionnement sur la raison de la foi », ait sa place dans l ’Université.[1]
            Le fait même que toutes les réactions qui ont suivi se soient focalisées sur les violences dont l’Islam serait porteur montre, comme en retour, qu’il est toujours difficile d’entendre les réflexions plus radicales portant sur le nécessaire dialogue entre la foi et la raison, et sur l’intégration de la théologie dans le champ universitaire.
            Autrement dit, il faut reconnaître que nous avons toujours du mal à admettre que l’univers de la raison et l’univers de la pensée théologique ne soit pas des univers antagonistes.
 
            3. Et c’est là que le livre publié en mars 2007 par Jean Claude GUILLEBAUD sous le titre « Comment je suis redevenu chrétien » me semble extrêmement significatif, puisqu’il y procède à une sorte d’examen de conscience qui lui permet de conclure à la pertinence fondamentale du christianisme et de la tradition chrétienne :
            « Je ne suis pas sûr d’avoir intimement la foi, mais je crois profondément que le message évangélique garde une valeur fondatrice pour les hommes de ce temps. Y compris pour ceux qui ne croient pas en Dieu. Ce qui m’attire vers lui, ce n’est pas une émotivité vague, c’est la conscience d’une fondamentale pertinence. » [2]
            Aussitôt après avoir posé cette affirmation, Jean Claude GUILLEBAUD montre que la modernité elle-même, comme l’on dit, c’est-à-dire cet ensemble de références et de valeurs communes qui passent à travers la culture et la pensée, s’inspirent, sans le savoir et parfois en le niant, de la tradition chrétienne, et en particulier d’un certain nombre de concepts qui s’enracinent dans la Révélation biblique et qui ont été élaborées au cours des siècles par des théologiens chrétiens.
            En particulier le sens de la personne humaine et de son caractère irréductible, la conception du temps comme un chemin ouvert en avant à l’espérance des hommes et aussi une réelle désacralisation du monde qui permet l’avènement de la recherche scientifique.
            Bref, comme d’autres philosophes, tels que Marcel GAUCHET, le font remarquer aujourd’hui, il serait vain et même absurde de refuser cet enracinement chrétien de notre modernité. Mais il est aussi d’autant plus nécessaire et peut-être même urgent de mesurer les obstacles qui entravent une telle prise de conscience.
            C’est à ce travail que je voudrais me livrer maintenant, d’abord en mesurant ces obstacles, qui sont autant de défis à relever, avant de mettre en relief nos raisons chrétiennes de faire de la théologie en confrontation ouverte avec le travail de la raison.
 
II – LA FOI ET LA THÉOLOGIE À L’ÉPREUVE
 
            Je n’ai pas caché, il y a quelques années, que je trouvais parfois excessives les remarques critiques formulées par René RÉMOND au sujet de ce qu’il qualifiait lui-même d’anti-christianisme. [3] Mais je ne peux pas ignorer les défis que nous avons à relever pour qu’apparaisse la pertinence intellectuelle de la foi et de la théologie chrétiennes.
            Que l’on me comprenne bien ! Je n’entends pas ici rejeter sur nos éventuels adversaires le discrédit qui frapperait le travail de la pensée croyante, dans la ligne de la Tradition chrétienne. Mais il me semble bon d’être réaliste et donc d’identifier loyalement les jugements ou les attitudes qui dévaluent ou qui déforment le travail effectif de la foi, quand celle-ci cherche à progresser effectivement dans l’intelligence de ce qu’elle croit.
            Tout en soulignant ces attitudes réductrices, dont nous avons des raisons de souffrir, je voudrais aussi, chemin faisant, indiquer de quelle façon il est possible d’y réagir de façon raisonnable, et non déraisonnable, c’est-à-dire violente ou polémique.
 
            1. Comme le dit fortement Jean Claude GUILLEBAUD, il est exact que la rationalité de la foi est refusée ou ignorée par de larges secteurs de l’opinion publique. J’entends encore, il y a quelques années, un journaliste connu, apercevant dans son studio de la télévision une femme voilée, s’exclamer aussitôt : « Dès qu’il y a un Livre révélé, il y a de l’obscurantisme ».
            Heureusement qu’un philosophe athée et intelligent, André COMTE-SPONVILLE, se trouvait là au même moment et répliqua tout aussitôt : « Vous exagérez beaucoup ! ». Ce qui nous oblige à reconnaître que ces réactions bornées et même fanatiques peuvent scandaliser aussi ceux qui ne partagent pas notre foi.
            Mais nous avons d’autant plus la responsabilité de montrer nous-mêmes, de façon persévérante, que la foi chrétienne n’est ni un ésotérisme réservé à une élite d’initiés, ni un phénomène irrationnel qui ne toucherait que l’intimité individuelle.
            Dans l’Église catholique elle-même, il nous faut encore davantage manifester que l’initiation à la foi passe aussi par la recherche, par l’étude, par la lecture des textes fondateurs, par la confrontation effective avec les données de la Tradition, et que nous avons besoin de nous encourager à reconnaître ce que l’on appelle la formation chrétienne non pas comme une activité plus ou moins facultative ou réservée à des gens disponibles ou pourvus de diplômes, mais comme un investissement commun, décisif pour le présent et l’avenir de l’Église dans notre société.
 
            2. Il est banal de constater l’ignorance religieuse de nos contemporains qui vaut évidemment pour nous, catholiques, des enfants aux adultes.
            Cette perte ou cet éclatement de la mémoire chrétienne est un phénomène de très grande ampleur sur lequel il ne servirait à rien de se lamenter interminablement. Nous avons beaucoup mieux à faire, et en particulier à comprendre que l’éducation de la foi est un élément constitutif de la mission chrétienne dans notre société laïque.
            Et si j’emploie volontairement ce terme de laïque, ce n’est pas du tout par intention polémique. Au contraire, il me semble que nous ne savons pas encore assez comment des collaborations seraient à établir entre nos filières de formation chrétienne et les efforts tâtonnants que l’éducation nationale peut envisager à sa manière.
            Par exemple, si les programmes de français en 6è ou 5è prévoient d’analyser les récits bibliques de la création, dans le Livre de la Genèse, ou le procès de Jésus, dans l’Évangile de Jean, il faut absolument se demander comment des catéchistes et des enseignants peuvent se concerter pour que ces données de la Tradition chrétienne soient reprises intelligemment dans le cadre de la catéchèse.
            Autrement dit, le dialogue effectif entre la raison et la foi doit pouvoir se réaliser dans le cadre même de l’éducation nationale. Et ce qui vaut ainsi pour des enfants devrait évidemment se déployer au niveau des Universités d’État, surtout quand l’histoire religieuse y tient une place reconnue, sans oublier la vocation particulière des Universités catholiques, qui a certainement besoin d’être revalorisée.
 
            3. J’ai évoqué jusqu’ici la culture ambiante, avec sa tendance plus ou moins latente à ignorer ou à refuser la rationalité de la foi chrétienne. Mais je dois être honnête et constater que le clivage entre la raison et la foi existe aussi à l’intérieur des consciences catholiques.
            Ce clivage-là a pour nom le fidéisme, en vertu duquel les mêmes personnes pratiquent une distinction nette, voire même une séparation, entre leurs compétences «séculières » et leurs convictions religieuses. Cela peut valoir notamment pour des enseignants, aussi bien d’ailleurs dans l’enseignement catholique que dans l’enseignement public : d’un côté, la logique de la raison, de l’intelligence qui cherche, qui comprend, qui explique, qui argumente ou qui démontre, et de l’autre l’intériorité de la foi en Dieu qui demeure un domaine réservé et parfois inaccessible ou du moins indicible.
            J’ai observé cela il y a quelques mois, alors que j’avais été invité à siéger à un jury de soutenance de thèse dans une Université d’État. La thèse portait sur un traité de spiritualité pour des laïcs écrit par un évêque d’Orléans à l’époque carolingienne. J’ai admiré la compétence de tous les membres du jury. Mais j’ai constaté aussi que, lorsqu’il s’agissait d’analyser le contenu théologique de certaines affirmations, alors, ils restaient très en retrait, comme si la forme seule du texte devait être accessible à leur compréhension et comme si sa signification devait échapper à leur prise
            Le dépassement intelligent du fidéisme demeure certainement une tâche toujours à recommencer à l’intérieur de l’Église. Et c’est une tâche de très longue haleine parce qu’elle suppose que nous sachions résister à cet anti-intellectualisme si tenace, en vertu duquel des croyants ont peur du travail de l’intelligence. Et qu’il faut sans cesse leur rappeler ce que l’apôtre Pierre recommandait si vigoureusement aux premiers baptisés, appelés à vivre dans un monde païen : « Soyez toujours prêts à rendre compte à quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous … » (Première Lettre de Pierre 3, 15).
 
III – DES RAISONS CHRÉTIENNES DE FAIRE DE LA THÉOLOGIE …
 
            … en confrontation ouverte avec le travail de la Raison …
 
            1. La théologie est appelée à penser et à dire les raisons de la foi
            Tout en étant évêque d’Angoulême, je ne peux pas oublier que j’ai des racines du côté de l’histoire des origines chrétiennes et de la théologie des Pères de l’Église, d’Irénée de Lyon à Grégoire le Grand, en passant tout spécialement par Augustin d’Hippone.
            Sans faire d’anachronisme, il me semble possible de puiser dans ces premiers temps où s’élabore la théologie chrétienne des raisons actuelles de la pratiquer aussi. Bien entendu, nous devons mesurer la différence essentielle des contextes historiques : l’époque des Pères est celle des commencements, de la foi affrontée à la persécution et de la pensée chrétienne immédiatement appelée au témoignage. Près de vingt siècles plus tard, il est évident que nous ne vivons plus du tout la joie et l’épreuve de ces commencements. Au contraire, nous mesurons aujourd’hui, dans notre Occident sécularisé, tout ce qui s’efface de la tradition chrétienne, à tel point que des observateurs, historiens ou sociologues, annoncent la progressive extinction du catholicisme.
            Tout en mesurant cet énorme écart historique je suis pourtant convaincu que nous avons quelque chose de très important à apprendre de ces premiers surgissements de la foi et de ces premières élaborations de la théologie chrétienne.
            En particulier ceci : la théologie naissante s’inscrit presque naturellement dans la paganisme de l’Antiquité. Plus exactement, c’est de l’intérieur même de la société païenne, et dont le paganisme est à la fois politique, religieux et intellectuel, que la pensée chrétienne a germé. Les premiers écrivains et les premiers théologiens chrétiens n’ont pas programmé des confrontations avec les penseurs du paganisme. Ils ont simplement accepté que la foi au Dieu vivant révélé dans l’humanité de Jésus s’expose à la confrontation avec le monde païen. Et cette première confrontation a la forme d’une inscription dans les structures de la rhétorique, dans les catégories de la pensée, dans les images de l’art. C’est d’un processus organique de conversion qu’il s’agit, et non pas d’un débat de type intellectuel ou universitaire.
            Ce processus a été complexe. Il est passé par de multiples canaux, et d’abord par les traductions de la Bible, Ancien et Nouveau Testament, en vue de l’initiation chrétienne et de la liturgie. C’est alors que s’est opéré un premier corps à corps entre la foi chrétienne et la culture païenne, au niveau du vocabulaire, du langage, avec tout ce dont le langage est porteur. Les termes qui désignent les personnes de la Trinité, Père, Fils et Esprit Saint, ont dû être eux-mêmes comme convertis à la nouveauté du Dieu chrétien.
            Mais la plus grande nouveauté de la foi chrétienne, c’est qu’elle doit s’exprimer dans le langage de tous, à partir de la Bible. Elle n’est pas une initiation plus ou moins ésotérique réservée à une élite religieuse, ni l’enseignement d’une nouvelle doctrine philosophique. Elle se présente comme une nouvelle forme d’éducation de l’esprit, et une éducation offerte à tous, « non seulement (je cite ici l’apologiste Justin, dans sa première Apologie, vers 150) aux philosophes et aux lettrés, mais même aux artisans et aux ignorants » (I Apol. 10).
            Il faut souligner ce terme d’apologie : il signifie que les premières expressions publiques de la foi chrétienne s’adressent à ses adversaires. C’est le besoin de s’expliquer à l’égard des païens qui justifie l’élaboration de la théologie. D’emblée, cette théologie est une théologie en état de confrontation ouverte avec les autres. La foi qui cherche à se comprendre elle-même et à comprendre la Révélation de Dieu en Jésus Christ est une foi exposée.
            Et ce caractère « exposé » de la foi justifie non seulement le genre littéraire des apologies, mais aussi la création de véritables « écoles de la foi », à Rome, avec Justin, ou à Alexandrie, avec Clément, pour que les nouveaux baptisés soient capables de comprendre eux-mêmes et de dire à d’autres ce qu’ils croient.
            Autrement dit, la foi n’est pas un cri, ni un sentiment secret. Elle doit être dite et argumentée. Comme dans un procès. Et l’on sait à quel point les récits de la Passion de Jésus, spécialement dans l’Évangile de Jean, soulignent comment Jésus lui-même fait face à ses adversaires par des raisons, en leur faisant parfois dire eux-mêmes ce qu’ils ne voudraient pas admettre, qu’il est « le roi des Juifs », « l’innocent », « le Fils de Dieu ».
            La rationalité de la théologie est donc inséparable de cette rationalité du témoignage chrétien, à la suite de Jésus. C’est le combat de la foi exposée qui inspire la réflexion des théologiens comme il inspire le comportement des baptisés. Le philosophe Jean Luc MARION avait, il y a déjà plus de 15 ans, mis l’accent sur ce réveil nécessaire de l’apologétique chrétienne.
            La raison contemporaine, expliquait-il, est en crise de ses fondements. Mais elle accepte l’accord ou le dialogue par la voie de l’argumentation. Et, ajoutait-il, « cette figure de la raison impose aux chrétiens de reprendre un travail apologétique, cette fois dans le meilleur sens du terme, celui des Pères apologètes, dont Justin, « philosophe et martyr », reste la figure emblématique. Ce faisant, les chrétiens ne travailleront pas seulement au « service rationnel » (Rom. 12, 1) de la Révélation, ni au bien commun en donnant à tous un peu de ce qui leur a été donné de connaître, mais ils renforceront la raison elle-même devenue presque problématique en ces temps de nihilisme où elle semble chanceler sous le poids de ses conquêtes. » [4]
            On mesure alors, dans cette perspective large, à quel point la formation chrétienne n’est pas d’abord une affaire de méthodes, qu’il s’agisse de la catéchèse ou de l’exégèse. Il s’agit de la mission chrétienne dans ce qu’elle a de plus essentiel. Les chrétiens doivent parler, et parler selon la raison, c’est-à-dire argumenter, en acceptant d’être confrontés habituellement à ceux qui leur demandent de rendre compte de l’espérance qui est en eux.
            Il y a une cinquantaine d’années, Madeleine DELBRÊL, assistante sociale dans la banlieue communiste de Paris, à Ivry, aimait dire que croire, c’est savoir et c’est parler. Face à l’athéisme marxiste qui se présentait alors comme le sommet de la rationalité scientifique, elle pratiquait cette apologétique concrète qui passe par le témoignage quotidien et par ce qu’elle appelait « l’apostolat de la bonté » …[5]
 
 
            2. La théologie est un déploiement organique
            Tout en étant intimement adossée à la défense et à l’expression de la foi chrétienne en Dieu, la théologie naissante se manifeste aussi sous la forme d’un déploiement organique.
            Plus exactement, la foi en acte de comprendre (fides quaerens intellectum) se déploie à travers toutes les réalités du monde, de l’homme et de l’Église. La rationalité théologique est globale. Et c’est aussi ce caractère de globalité qu’il me semblerait bon de redécouvrir et de faire valoir à la lumière des Pères de l’Église.
            On sait que ces premiers théologiens chrétiens sont inséparablement des catéchètes, des prédicateurs, des évêques en même temps que des exégètes de l’Écriture, des philosophes et des penseurs de la foi. La réflexion théologique est chez eux inséparable de l’expérience spirituelle, de l’action pastorale et de la vie ecclésiale. D’Irénée de Lyon à Athanase d’Alexandrie et à Grégoire de Nysse, en passant par bien d’autres, on ne peut pas ne pas admirer chez eux cette espèce de cohérence profonde en vertu de laquelle, même si les points d’application sont variés, c’est le même courant de réflexion qui se déploie dans leurs œuvres, qu’il s’agisse d’éduquer les catéchumènes ou les néophytes, de réfuter les thèses des hérétiques ou d’élaborer la théologie trinitaire.
            On peut évidemment estimer que cette organicité de la théologie est aujourd’hui irréalisable, à cause de la sectorisation des savoirs et aussi des grandes structurations qui marquent le savoir théologique lui-même depuis le Moyen Age.   
            Et pourtant, il faut bien observer que les œuvres théologiques les plus reconnues dans l’Église du XXè siècle et celles qui ont eu et qui ont encore le plus grand rayonnement sont aussi marquées par ce caractère de globalité. Je le dis en pensant à Henri de LUBAC, à Yves CONGAR, à Jean DANIÉLOU, à Urs von BALTHASAR, et aussi à Marie Dominique CHENU et à Karl RAHNER.
            Le Père de LUBAC disait lui-même que toutes ses œuvres étaient des œuvres de circonstances, et il avait raison, mais cela voulait dire qu’il avait laissé l’Esprit Saint inspirer et guider sa pensée de théologien, en donnant à sa pensée la capacité et la liberté de déployer l’unique mystère de la foi, de « Dieu qui se dit dans l’histoire », à travers les circonstances, souvent imprévues et déroutantes, de sa propre histoire et de celle de l’Église et du monde
            Je viens d’employer le terme de « mystère », et c’est, me semble-t-il, un terme sur lequel il faut sans cesse s’expliquer, en évitant qu’il ne puisse laisser supposer, d’une manière ou d’une autre, une certaine irrationalité de la théologie. Le mystère, pour le dire en quelques mots, c’est ce qui vient de Dieu et de sa Révélation et qui passe par notre humanité. Autrement dit, le mystère donne à voir et à comprendre ce qui nous dépasse et qui nous est donné, pour que nous en vivions. Il joint en lui le travail le plus spéculatif et les engagements les plus concrets, sans oublier l’acte de prière et de contemplation.
            Quand on recommande, comme le fait le pape Benoît XVI avec insistance, une lecture authentique du Concile Vatican II, selon le principe de développement organique qui est inscrit dans la Tradition chrétienne, c’est à cette catégorie du mystère qu’il faudrait faire appel. Dans un but précis que je suis heureux de souligner ici : pour que soit honoré vraiment le caractère authentiquement théologique, et pas seulement pastoral du Concile Vatican II.
            Car ce Concile est porteur d’une grande perspective théologique qui ne vaut pas seulement pour l’Église, comme on l’a dit trop souvent, mais qui porte plutôt sur la jonction intime entre le mystère du Christ, le mystère de l’homme et le mystère de l’Église. Et c’est cette jonction qu’il faut faire valoir davantage, en partant du cœur ou du centre, comme dirait BALTHASAR, qui est la Révélation étonnante de Dieu en Jésus Christ mort et ressuscité, pour aller, à partir de ce centre, au mystère de l’homme, « qui ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe Incarné » (Gaudium et Spes, 22), pour reconnaître que l’homme ainsi révélé dans le Christ devient la première route et la route fondamentale de l’Église dans sa mission, comme l’a écrit Jean Paul II dans sa première encyclique (Redemptor hominis 14), l’Église, en tant que « mystère et sacrement du salut », étant elle-même, dans le Christ « le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, 1).
            Il me semble que cette réception organique du Concile Vatican II fait partie des tâches les plus actuelles de la pensée théologique. Il s’agit en effet de refuser les dissociations du donné révélé, qui ne peuvent pas se réclamer de l’authentique Tradition chrétienne. Il s’agit, à partir du Concile Vatican II, parce qu’il est un Concile profondément traditionnel, nourri de la pensée des Pères de l’Église, spécialement Irénée, Cyprien et Augustin, de manifester pour les temps actuels ce qui est au cœur même de la foi et de la théologie chrétiennes : leur capacité de comprendre le mystère de Dieu et le mystère du Christ en relation avec le mystère de l’homme et le mystère de l’Église.
            Ce n’est pas là une synthèse facile. C’est un déploiement dans lequel on apprend sans cesse à entrer avec sa raison pour pouvoir en vivre et en témoigner.
 
            3. Théologie de la création et mystère du mal
            Je ne voudrais pas, pour finir, oublier les préoccupations que j’ai évoquées au début : le risque réel des tensions entre la Révélation chrétienne et les prétentions ou les rétrécissements de la raison moderne, quand elle n’obéit qu’à une logique restrictive et positiviste.
            Je me risquerai à prolonger à ma manière les affirmations de Benoît XVI quand il défend la rationalité du christianisme ou plus exactement la synthèse qu’il réalise entre raison, foi et vie. Et je ne perds pas non plus de vue les convictions de Jean Claude GUILLEBAUD quand il affirme la pertinence toujours actuelle de la foi chrétienne.
            Si l’on me demandait dans quels domaines il serait bon que la théologie développe aujourd’hui sa confrontation ouverte avec la raison, je n’hésiterais pas à nommer aussitôt les questions liées à la création et le mystère du mal.
            Ce sont là deux domaines autour desquels ou dans lesquels se posent une multitude de questions, parfois si aigues que l’on risque toujours d’y répondre d’une façon superficielle ou sauvage, pour mieux s’en débarrasser.
            Que la maîtrise du monde et de la vie, à commencer par la vie humaine, ne puisse pas être réduite à des problèmes techniques, livrés au seul pouvoir des biotechnologies, ou à la logique d’un marché international sans contrôle, voilà qui me paraît justifier une réflexion renouvelée du côté de la théologie de la création. Comment penser le monde comme rationnel, si l’on estime qu’il n’est que le produit du hasard et de la nécessité ? Et, de manière positive, comment penser la vie non pas seulement comme un processus de l’évolution, mais comme un don de Dieu, issu de sa Parole créatrice et aimante ? Ces questions trop brèves appellent – on le comprendra – des explorations renouvelées du côté de la théologie de la création.
            Par rapport à la réalité et au mystère du mal, pas besoin d’insister pour dire l’actualité des questions qui y sont liées. D’autant plus que face à la brutalité du mal, sous toutes ses formes, individuelles ou sociales, on répond souvent par la terrible logique de la culpabilité, qui postule des coupables du mal, que l’on doit chercher, trouver et mettre en procès. De sorte que la société semble parfois devenir un champ clos d’affrontements sans fin entre des victimes et des bourreaux.
            Comment échapper à cet engrenage infernal ? Le mystère chrétien n’est pas la réponse. Il est la Révélation de la présence inouïe de Dieu à l’intérieur de cet engrenage. Avec les dernières paroles de Jésus crucifié : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Luc 23, 34).
            Nous sommes là au sommet, ou plutôt au cœur du mystère de la foi, et le cœur de la foi est aussi le cœur de la théologie chrétienne confrontée au travail de la raison humaine, surtout face à l’énigme insondable du mal, c’est-à-dire à ce qui est sans raison, absurde, injustifiable.
            Peut-être faudrait-il, dans ces domaines, partir plus résolument de ce point focal ou crucial de la Révélation de Dieu pour exercer plus raisonnablement ou plus chrétiennement nos responsabilités. Je veux dire ceci : au lieu d’accuser les autres d’être anti-chrétiens ou de nous accuser nous-mêmes d’être de mauvais chrétiens, il est toujours urgent, comme au temps des origines chrétiennes, d’aller au cœur de ce que nous croyons pour rendre compte de ce cœur, ou comme l’écrivait Jean Luc MARION dans l’article déjà évoqué :
            « Le bien commun exige que nous proposions à tous ce que la Révélation nous a donné – et donné à comprendre. L’intelligence devient aujourd’hui un devoir de charité. La lumière que nous disons avoir reçue – dans des vases d’argile, mais nous l’avons bien reçue – il nous revient, à nous et à personne d’autre, de la transmettre. Quand une Église, dans une nation, meurt, ce n’est jamais d’abord le fait de ses adversaires, mais de ses membres, qui perdent le courage et la foi, donc l’intelligence. » [6] Et certainement aussi l’amour, puisque le Logos manifesté en Jésus Christ est Amour.
 
                                                                      
                                                                                            

 [1]Foi, raison et Université, discours de Ratisbonne, Documentation catholique 2366, 15 octobre 2006 p. 928.     
[2] Jean Claude GUILLEBAUD, Comment je suis redevenu chrétien, Paris, 2007, p. 23.
 
[3] Cf. René RÉMOND, Le christianisme en accusation, Paris, 2000 ; Le nouvel anti-christianisme, Paris, 2005.
[4] Jean Luc MARION, Apologie de l’argument, dans Sauver la Raison, Communio n°100, mars-juin 1992, p. 32-33.
[5] Cf. Madeleine DELBRÊL, Athéismes et evangelisation, dans Nous autres, gens des rues, Paris, 1966, p. 252-272.
[6] J.L. MARION, art. cit., p. 31.

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