Le blog de Mgr Claude DAGENS

SE TENIR AUPRÈS DES HOMMES SILENCIEUX. Ce que peut la littérature pour notre humanité commune

20 Septembre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Conférence donnée le samedi 13 septembre 2008 à Paris, au Sénat, lors d’un colloque organisé par la Fondation Ostad Elahi, sur le thème « Comment la littérature change l’homme ».

 

 

« L’ART NE SE SÉPARE DE PERSONNE »

 

                        Tout à l’heure, j’étais « sous la coupole » du quai de Conti avec les autres membres de l’Académie Française et de l’Institut, pour accueillir le Pape Benoît XVI qui venait prolonger parmi nous l’appel qu’il avait lancé vendredi soir au Collège des Bernardins : l’appel à pratiquer ce dialogue exigeant entre la culture et la foi qui est inscrit aussi bien dans la tradition française que dans la Tradition chrétienne.

            Je ne me sens pas dépaysé en me trouvant maintenant parmi vous. Pour une simple raison : c’est qu’il s’agit de pratiquer ensemble ce même acte de foi humaine dans la littérature, en comprenant comment elle peut changer l’homme et le change vraiment.

            J’ai choisi dans ce but d’évoquer deux hommes, deux écrivains qui me semblent avoir été, l’un en France et l’autre en Russie, des témoins éminents de ce travail intime qui passe par l’art et la littérature. L’un et l’autre d’ailleurs, Albert CAMUS, en 1957, et Alexandre SOLJENITSYNE,  en 1972, lorsqu’ils ont reçu le prix Nobel de Littérature, ont affirmé avec une vigueur farouche cette capacité ou ce pouvoir spirituel de la littérature.

            Albert CAMUS n’hésite pas à se mettre du côté des hommes silencieux qui subissent l’histoire. C’est par rapport à ce silence forcé que l’écrivain a une responsabilité décisive : « le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois du moins qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art. » (Albert CAMUS, Essais, Paris, 1965, p.1072).

            Et l’on comprend sans peine que, quinze ans plus tard, dans le discours qu’il ne put prononcer à Stockholm, Alexandre SOLJENITSYNE se référait à Albert CAMUS pour affirmer avec assurance que la littérature est au service des hommes : « Ce moyen d’ébranler les consciences assoupies existe. C’est l’art ! C’est la littérature ! Les artistes ont la clef de ce miracle. Ils peuvent triompher de ce défaut caractéristique de l’homme qui ne tient compte que de son expérience personnelle et ne fait pas le moindre cas de celle des autres. D’un homme à l’autre, au cours de son bref séjour sur cette terre, l’art transmet tout le poids de l’expérience d’autrui, avec toutes ses angoisses, ses nuances et ses sèves vivifiantes. Il réincarne ce que d’autres  ont vécu et nous permet de l’assimiler comme un bien personnel et inaliénable » (Alexandre SOLJENITSYNE, Le discours non prononcé pour le Prix Nobel, dans André MARTIN, SOLJENITSYNE LE CROYANT, Paris, 1973, p.103-104).  

            Il existe une connivence étonnante entre ces deux écrivains qui ne se sont jamais rencontrés. L’un et l’autre attestent ce pouvoir mystérieux qu’auraient l’art et spécialement la littérature sinon de changer l’homme, du moins de révéler tout ce qu’il porte en lui de souffrances et d’espoirs, et par ce travail de révélation intérieure, de contribuer à sa libération. Mais cette double tâche de révélation et de libération repose elle-même sur une conviction radicale qui a valeur d’engagement. L’artiste, l’écrivain, le romancier est capable de se confronter à ce qu’il y a de commun en notre humanité : « L’art ne se sépare de personne », affirme CAMUS dans son discours de Stockholm et dans la conférence qu’il donne quelques jours plus tard à l’Université d’Upsal,  il explique : « Pour parler de tous et à tous, il faut parler de ce que tous connaissent et de la réalité qui nous est commune. La mer, les pluies, le besoin, le désir, la lutte contre la mort, voilà ce qui nous réunit tous. Nous nous ressemblons dans ce que nous voyons ensemble, dans ce qu’ensemble, nous souffrons. Les rêves changent avec les hommes, mais la réalité du monde est notre commune patrie. » (Albert CAMUS, Conférence du 14 décembre 1957, ibid, p.1085)

            Si la littérature peut quelque chose pour notre humanité, elle le peut à partir de ce présupposé d’universalisme radical qui n’est pas du tout une évidence et qui peut être aujourd’hui comme hier contesté et battu en brèche par tous les processus d’émiettement du monde et aussi par les innombrables particularismes qui jouent le jeu de la violence.

            C’est pourquoi je voudrais maintenant laisser encore davantage la parole à CAMUS et à SOLJENITSYNE pour qu’ils nous disent, chacun à sa manière, par quelles voies ils sont devenus comme des avocats, des défenseurs de notre humanité commune, le premier en témoignant  de ce qu’il appelle la « pauvreté muette», le second en luttant contre le mensonge et la mort.

 

 

ALBERT CAMUS, TÉMOIN DE LA PAUVRETÉ MUETTE

           

            En 1994, la fille d’Albert CAMUS a publié un manuscrit inachevé de son père, qui était mort trente-quatre ans auparavant. Sous la forme d’un roman, il s’agit d’un récit autobiographique intitulé Le Premier homme.

            J’ai lu et relu souvent ce livre extraordinairement révélateur. Ce qui s’y révèle avec une puissance inouïe, c’est précisément cette vocation que CAMUS reconnaissait à l’écrivain dans son discours de Stockholm : « partagé entre la douleur et la beauté », il est appelé « à se tenir aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs ». (Discours de Stockholm, ibid, p.1074).

            Le Premier homme est une illustration concrète de cette vocation. CAMUS se souvient de son enfance pauvre et silencieuse où il puise l’énergie vitale qui est en lui. Son père est mort aussitôt après sa naissance, en 1914, et lui va vivre à Alger près de sa grand-mère, une femme très rude et illettrée, près d’un oncle quasiment muet, et surtout près de sa mère qui était sourde et savait à peine écrire. Il montre comment lui, devenu un écrivain célèbre, demeure inséparable de ces années où il a appris à vivre, à aimer la vie, avec sa dureté terrible et sa beauté.

            Si la littérature change l’homme, c’est en lui donnant de comprendre pour lui-même et de révéler à d’autres tout ce qui, dans une histoire particulière, touche  à l’universel, à notre humanité commune, à ce partage permanent entre la douleur et la beauté, la révolte et l’admiration.

            Le Premier homme, c’est évidemment Albert CAMUS, qui est peu à peu parvenu à devenir lui-même, en exerçant sa liberté dans le monde tout en restant intensément lié a ce qu’il a reçu de sa famille, à travers cette « pauvreté muette » qu’il  a connue et qui demeure inscrite en lui. Cette « pauvreté muette », il en a souffert, mais il va expliquer comment cette souffrance en lui est devenue comme une source créatrice, surtout à cause de sa mère en qui il a perçu une vérité silencieuse et puissante.

            C’est à propos de ce paradoxe de la souffrance devenue source et à propos de la révélation de cette vérité muette que je voudrais donner la parole à CAMUS.

 

La souffrance qui devient une source

 

            Le Premier homme s’achève par un chapitre qui a valeur de récapitulation. CAMUS y montre comment tout ce qu’il vient de raconter sur son enfance, sur sa famille, sur ses camarades, sur sa joie d’apprendre, à l’école, puis au lycée, grâce à des maîtres qui ont cru en lui, comment tout cela dessine comme en creux la passion qui l’anime et qui le porte.

            « Oh oui, c’était ainsi, la vie de cet enfant avait été ainsi, la vie avait été dans l’île pauvre du quartier, liée par la nécessité toute nue, au milieu d’une famille infirme et ignorante, avec son jeune sang grondant, un appétit dévorant de la vie, l’intelligence farouche et avide, et tout au long un délire de joie coupé par les brusques coups d’arrêt que lui infligeait un monde inconnu, le laissant alors décontenancé, mais vite repris, cherchant à comprendre, à savoir, à  assimiler ce monde qu’il ne connaissait pas… » (Le Premier homme, Paris, 1994, p.255).

            C’est clair : CAMUS ne se considère pas comme aliéné par la pauvreté de sa famille. Il n’a pas cherché à se libérer violemment de ce qu’il aurait subi. Cette histoire familiale qui est inscrite en lui, non seulement il la comprend et il l’assume, mais il la considère comme le tremplin de toute son existence : comme un courant souterrain intimement présent à sa conscience et à ses désirs. « Ce mouvement aveugle en lui, qui n’avait jamais cessé, qu’il éprouvait encore maintenant, feu noir enfoui en lui comme un de ces feux de tourbe éteints à la surface, mais dont la combustion reste à l’intérieur, déplaçant les fissures extérieures de la tourbe et ses grossiers remous végétaux, de sorte que la surface boueuse a les mêmes mouvements que la tourbe des marais et de ces ondulations épaisses et insensibles naissent  encore en lui, jour après jour, les plus violents et les plus terribles de ses désirs, comme ses angoisses désertiques, ses nostalgies les plus fécondes, ses brusques exigences de nudité et de sobriété… » (ibid., p.256-257).

            Voilà cet homme nommé Albert CAMUS qui sonde ses propres profondeurs, non pas par curiosité, mais pour reconnaître la présence en lui-même de ce qui le dépasse et qui lui a été donné.

 

De la « pauvreté muette » à l’admiration muette

 

            De sorte que son récit autobiographique devient à certains moments et spécialement dans les feuillets et les annexes qui y sont joints, comme une célébration. Cette « pauvreté muette » qui l’a façonné si radicalement, il la reconnaît, il la chante presque, avec une sorte de lyrisme, comme le trésor de sa vie. C’est là, près de sa mère silencieuse, que se trouve le coeur de son existence. Pour toujours.

            « Il savait qu’il allait repartir, se tromper à nouveau, oublier ce qu’il savait. Mais ce qu’il savait, justement, c’était que la vérité de sa vie était dans cette pièce…Il fuirait sans doute cette vérité. Qui peut vivre avec sa vérité ? Mais il suffit de savoir qu’elle est là, il suffit de la connaître et qu’elle nourrisse en soi une ferveur secrète et silencieuse, face à la mort ». (ibid., p.305).

            On s’est moqué de  CAMUS lorsqu’au moment où il recevait le prix Nobel, au moment où s’annonçaient les violences de la guerre d’Algérie, il a déclaré d’une façon un peu sentencieuse qu’ « entre la justice et sa mère, il choisirait toujours sa mère ». Ce n’était évidemment pas un jugement politique. C’était une façon radicale et provocante de laisser entendre que son engagement d’écrivain était inséparable de sa conscience et de son cœur d’homme. Si la littérature porte en elle une exigence morale et spirituelle, cette exigence a un caractère d’abord existentiel, elle est liée à l’expérience profonde de celui qui se livre en écrivant, beaucoup plus qu’à des circonstances ou à des conditionnements politiques.

            Aux yeux de CAMUS, la vérité qu’il a perçue dans la pauvreté de sa mère est porteuse d’une sorte de transcendance qu’il ne peut absolument pas refuser, mais qu’il a cherché à fuir : « Ô mère,…plus grande que mon temps, plus grande que l’histoire qui te soumettait à elle, plus vraie que tout ce que j’ai aimé en ce monde, ô mère, pardonne ton fils d’avoir fui la nuit de ta vérité ». (ibid., feuillet V, p.273)

 

            Je n’ignore pas le débat intérieur et parfois public que CAMUS n’a pas cessé de rechercher avec le christianisme et avec les chrétiens. Bien entendu, il me serait facile de tirer ces phrases du côté de la Révélation chrétienne et spécialement du mystère de la Croix. D’autant plus que CAMUS a écrit quelque part au sujet du héros du Premier homme : « Sa mère est le Christ » (ibid., p.283).

            Mais il me suffit de reconnaître que cette célébration de sa mère par son fils en dit long sur cette humanité commune aux côtés de laquelle CAMUS a voulu se placer. Et si jamais certains, pour des raisons plus ou moins idéologiques et partisanes, reprochaient à cette littérature-là d’être trop subjective et d’ignorer les grands mouvements de l’histoire, alors je les inviterais à méditer d’autres pages de ce même récit, celles où ce fils va à la recherche de son père, non seulement en allant découvrir sa tombe, à Saint-Brieuc, mais en allant enquêter en Algérie, du côté de Mondovi, sur les traces de sa présence. Et il comprend alors que le mystère de son père le relie très intensément à ces hommes venus d’ailleurs et dont l’avenir est désormais menacé en Algérie : « Finalement, il n’y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l’immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. » (ibid., p.180).

            Mais c’est justement pour cela que l’écrivain se place aux côtés de ces hommes et de ces femmes silencieux et oubliés : il prend la parole en leur nom, il les tire de l’oubli, il leur rend justice et il fait apparaître aux yeux du monde, autant qu’il en a les moyens, la vérité cachée dont ils sont porteurs. Voilà comment la littérature est au service de notre humanité commune : elle se mesure à la réalité du monde, à sa violence, à ses injustices, à ses mensonges, pour que le dernier mot soit à la gratitude, à la reconnaissance, à l’admiration.

 


 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE ET LA LUTTE CONTRE LE MENSONGE

 

 

            S’il est un écrivain qui s’est tenu du côté des hommes silencieux, des victimes de ce qu’il appelle lui-même « l’industrie pénitentiaire » minutieusement organisée par Staline et par le pouvoir soviétique, c’est bien Alexandre SOLJENITSYNE. Dès le moment où il s’est mis à écrire l’Archipel du Goulag, cet ancien prisonnier des camps est animé par une conviction indestructible : la littérature a le pouvoir non pas exactement de changer l’homme, mais de l’armer contre le mensonge. Avec toute l’intransigeance qui le caractérise, SOLJENITSYNE s’est engagé dans ce combat. Non seulement il dénoncera le mal, mais il cherchera à comprendre les origines de ce mal à travers les multiples « nœuds » historiques qui composent la Roue rouge. Toute l’œuvre de SOLJENITSYNE s’inscrit dans cette volonté passionnée de révélation et de libération.

            Je n’ai évidemment pas la prétention de retracer ici les étapes de cette œuvre. Je me bornerai à mettre en relief ce qui l’inspire de façon radicale : une vision du monde et une conception de la littérature à partir desquelles SOLJENITSYNE avait conscience d’accomplir une mission historique.

 

 

L’harmonie du monde à travers les horreurs de l’histoire

 

 

                        D’une certaine manière, l’auteur de l’Archipel du Goulag et du Pavillon des cancéreux est partagé comme CAMUS entre la douleur et la beauté. Mais ce partage-là repose chez lui sur une véritable perception métaphysique de l’art et de la littérature. Une perception que l’on peut dire platonicienne : il croit que la triade du vrai, du bien et du beau a une existence et une efficacité concrètes, qu’elle agit réellement chez les hommes qui acceptent de la mettre en œuvre et qu’en particulier l’art et la littérature sont au service de cette puissance efficace du beau, inséparable de la puissance du vrai et du bien.

            Si l’écrivain travaille au changement de l’homme, c’est en vertu de cette foi primordiale que SOLJENITSYNE proclame énergiquement dans le discours qu’il n’a pu prononcer à Stockholm. Lui qui connaissait par expérience les horreurs dont sont capables  les hommes, il y affirmait d’emblée  sa conception de l’art comme une capacité de « pénétrer plus profondément l’harmonie du monde, sa beauté et la laideur dont l’homme l’éclabousse » (Cf. Discours pour le prix Nobel, op. cit., p.94). Mais il précise aussitôt : « Au milieu d’échecs, au fond de l’abîme, dans la détresse des prisons et des maladies, (l’artiste) ne perd jamais le sentiment de cette harmonie souveraine » (ibid.). Et il insiste encore : « L’art est capable d’embraser même une âme qui se meurt de froid et se débat dans les ténèbres, pour la lancer sur les pistes vertigineuses de records spirituels. Grâce à l’art, nous accédons à la vision, brève et fugitive, d’une réalité inaccessible aux facultés rationnelles » (ibid., p.95).

            Voilà sans doute ce qui rend l’œuvre de SOLJENITSYNE si belle, si puissante et si redoutable, si difficile à interpréter ! Car on peut ne retenir de cette œuvre que son aspect de lutte politique, avec la dénonciation farouche de la barbarie communiste, et réduire ainsi l’écrivain à son rôle d’opposant et de résistant. Ce serait ignorer l’essentiel : l’homme qui a conscience d’avoir « charge d’âmes », comme il l’écrit lui-même, en s’attaquant au règne du mensonge : « Le mensonge peut avoir le dernier mot dans beaucoup de zones de la vie humaine, jamais dans le duel avec l’art » (ibid.,p.116). Et le prophète SOLJENITSYNE n’a jamais renoncé à exercer sa mission d’artiste, en explorant la profondeur du mal, mais en montrant aussi qu’au fond même du mal, il est possible à l’homme de renaître.

 

La profondeur du mal et la possibilité de renaître

 

                       

                        Le pire dans le mystère du mal, ce n’est pas qu’il y ait des hommes mauvais, mais des hommes qui se plaisent à justifier leurs actes mauvais. Et la pire de ces justifications, c’est l’idéologie. Et SOLJENITSYNE pense alors non seulement au marxisme, mais à l’usage pervers que le pouvoir soviétique a fait du marxisme. « L’idéologie, c’est elle qui apporte la justification recherchée à la scélératesse, la longue fermeté nécessaire aux scélérats. C’est la théorie qui aide le scélérat à blanchir ses actes à ses propres yeux et à ceux d’autrui, pour s’entendre adresser  non pas des reproches, ni des malédictions, mais des louanges et des témoignages de respect… »

            C’est l’idéologie qui a valu au XXème siècle d’expérimenter la scélératesse à l’échelle des millions. Une scélératesse impossible à réfuter, à contourner, à passer sous silence…

            Voilà la limite que ne peut franchir un scélérat de Shakespeare, mais que franchit un scélérat armé d’une idéologie : tout en gardant le regard clair. » (A. SOLJENITSYNE, L’archipel du Goulag, Paris, 1974, p.131-132).

            Et aussitôt après, SOLJENITSYNE médite sur le seuil effrayant que l’homme franchit ainsi, comme dans le domaine de la physique, quand l’oxygène devient liquide en étant refroidi à 180 degrés au-dessous de zéro. Quand l’idéologie conduit un homme  à franchir le seuil de la scélératesse, alors « cet homme s’exclut de l’humanité. Et peut-être sans retour » (ibid., p.132). Il entre dans le règne du mensonge absolu. Il en est prisonnier.

            Et c’est alors que la méditation de l’écrivain s’ouvre sur des perspectives étonnantes qui ne concernent pas seulement les profondeurs du mal, mais la libération du mal, telle que peuvent la connaître précisément ceux qui en sont les victimes. Car l’univers des camps et des prisons peut devenir le lieu d’une ascèse, d’une purification et même d’une véritable conversion. Des hommes en situation d’enfermement se révèlent à eux-mêmes, se dépouillent de ce qui entravait leur liberté profonde. Eux aussi franchissent un seuil : c’est le seuil d’une sorte d’illumination par laquelle des prisonniers ou des malades découvrent la vérité et la beauté du monde.

            Ce phénomène d’illumination est comme la trame cachée du Pavillon des cancéreux, spécialement pour cet homme complexe qu’est Kostoglotov, qui espère toujours sa guérison et qui, en sortant de l’hôpital, va vivre comme « le premier jour de la création » : « Il fit un pas sur le perron et s’arrêta…Le ciel se déployait, rosi par un soleil qui, quelque part, se levait. Il leva la tête un peu plus – des quenouilles de nuages duveteux minutieusement ouvragés à longueur de siècles, avant de se diluer, s’étiraient à travers tout le ciel…Et parmi les dentelles ajourées, les plumets, l’écume de ces nuages, voguait, encore parfaitement visible, étincelante, façonnée, la nef d’une lune décroissante. C’était le matin de la création ! L’univers était recréé pour être rendu à Oleg : Va ! Vis ! » (A. SOLJENITSYNE, Le Pavillon des cancéreux, Paris, 1968, p.657).           

            Les lecteurs ont pu déjà deviner qu’en fait, Kostoglotov a été renvoyé de l’hôpital parce qu’il est condamné. Mais avant de mourir, subitement, dans le train qui l’emporte chez lui, il a eu le temps d’être témoin de cette espèce de beauté originelle qui est le sceau de la création et qui va rayonner pour lui à travers l’arbre en fleur, l’ouriouk : « Oleg observait…L’abricotier portait des boutons pourpres semblables à de petites bougies ; les fleurettes, au moment de l’éclosion, avaient un dehors rose et, une fois ouvertes, étaient tout simplement blanches comme celles du pommier ou du cerisier. Il en résultait cette roseur tendre et Oleg s’efforçait de l’absorber toute par le regard afin de s’en souvenir longtemps encore…Il attendait le miracle et le miracle avait eu lieu. Il y avait encore bien des joies qui l’attendaient aujourd’hui dans un monde qui venait de naître ». (ibid., p. 664).

            SOLJENITSYNE sait très bien que cette renaissance évoque le mystère de Pâques : mort et résurrection. L’homme qui va mourir pressent déjà, à travers la beauté de la création, la vie nouvelle qui l’attend. Il est en train de renaître. Comme si le monde terrible de l’enfermement et de la maladie s’ouvrait pour lui à une lumière inespérée.

            Cette expérience d’illumination, SOLJENITSYNE l’a aussi évoquée pour lui-même dans une prière personnelle écrite à l’intention d’un ami. La voici :

            « Comme il m’est facile de vivre avec toi, Seigneur ! Comme il m’est facile de croire en toi !...Lorsque les gens les plus intelligents ne voient pas plus loin que le soir d’aujourd’hui et ne savent pas ce qu’il faudra faire demain, tu me donnes la claire conscience que tu existes et que tu as souci que toutes les routes vers le Bien ne soient pas coupées !

            Par delà les sommets de la gloire terrestre, je contemple ce chemin merveilleux, au-delà du désespoir, là d’où je pourrai moi aussi envoyer à l’humanité un rayon de ta lumière !

            Aussi longtemps qu’il le faudra, c’est toi qui m’en donnera les moyens et lorsque je ne pourrai plus le faire, c’est que tu auras confié cette tâche à d’autres » (cf. SOLJENITSYNE LE CROYANT, p. 91).

                       

                                   Telle est la vocation de la littérature. C’est au prix de cette traversée incessante du désespoir et de cette marche vers la lumière que la littérature accomplit sa mission en se tenant aux côtés des hommes silencieux. SOLJENITSYNE le croyant et CAMUS l’agnostique en sont les témoins irréfutables ! Grâces leur en soient rendues !

 

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