Le blog de Mgr Claude DAGENS

RESSOURCEMENT ET PRÉSENCE : LA MISSION DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

26 Octobre 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
  Conférence donnée à l’Institut Catholique de Toulouse, le 20 octobre 2007, lors d’une session des Semaines sociales sur le thème : « Devant les défis sociaux, des chrétiens s’interrogent. »
 
 
 
 
            Vous ne serez pas étonnés si je donne une forme interrogative au titre initialement prévu. La question à laquelle nous sommes confrontés est donc : « Quelle présence de l’Église catholique dans la société française ? » et cette question elle-même demande à être dédoublée. Car elle a comme deux versants que j’essaierai d’explorer successivement.
            Tout d’abord, nous avons le droit de nous demander : « De quelle présence sommes-nous effectivement capables dans notre société démocratique et pluraliste, surtout si l’on tient compte de l’affaiblissement évident de l’Église, de la perte ou de la diminution également évidentes de son influence publique ? »
            Le défi auquel l’Église est alors confrontée concerne la conscience qu’elle peut avoir de ne pas être seulement l’Église des catholiques, mais l’Église du Christ présente à l’ensemble de la société française.
            Il me semble qu’à ce niveau-là se fait sentir l’urgence d’un discernement chrétien qui tienne compte de la situation réelle de l’Église, mais qui l’encourage à déployer résolument son identité catholique.
            Mais ces premières questions concernant les capacités de l’Église à être présente à notre société ne peuvent pas être séparées des questions plus pratiques qui, elles, concernent sa façon d’exercer cette présence.
            J’aborderai ces questions avec mon expérience d’évêque. Je reste préoccupé par la tension qui demeure, à l’intérieur de nos communautés chrétiennes, entre le souci d’un ressourcement chrétien et celui d’un engagement dans la société. Je crois que le défi auquel nous sommes confrontés est de relier les deux et de montrer de façon effective qu’une alliance est possible entre ce ressourcement spirituel et cette inscription sociale de la foi et de l’Église. Ce n’est pas seulement une affaire d’organisation. C’est une affaire d’éducation.
            J’espère que vous l’aurez déjà compris. Ce qui me semble souhaitable et même urgent, ce n’est pas seulement que les catholiques aient une conscience sociale et qu’ils prennent des engagements, en tant que chefs d’entreprises ou élus locaux, ou bien pour l’accueil des immigrés ou la lutte nécessaire contre toutes les formes d’exclusion, mais que l’Église catholique, comme telle, en tous ses membres, se reconnaisse et se veuille, de l’intérieur de sa foi au Christ, effectivement présente à l’intérieur de notre société. Pas seulement pour suppléer à ses manques ou pour critiquer ses dérives, mais pour mettre la vérité et la force de l’Évangile au service de tous, et même de ceux qui les ignorent ou les refusent.
 
 
 
 I – L’URGENCE D’UN DISCERNEMENT CHRÉTIEN
 
            1. Faire face à une situation contrastée
 
            Un discernement effectif et effectivement chrétien comporte au moins deux exigences inséparables :
                        - la première consiste à regarder les réalités en face et à ne pas refuser les données objectives que nous fournissent la sociologie et l’histoire concernant la situation de l’Église dans notre société.
                        - la seconde n’est pas moins importante : elle demande à tenir compte de la manière dont des catholiques interprètent eux-mêmes ces données objectives, en les complétant par d’autres données peut-être plus difficiles à saisir de façon immédiate.
 
            Que nous ayons à faire face à un affaiblissement réel de l’Église dans notre société, c’est une évidence que les sondages soulignent avec insistance, en évoquant la baisse de la pratique religieuse, le vieillissement des prêtres, la pénurie des vocations et l’émiettement ou la perte d’une certaine mémoire chrétienne.
            Ces données incontestables sont souvent interprétées en termes d’évolution historique. En raison de cet état d’affaiblissement, certains sont portés à prédire un effacement progressif du catholicisme dans notre pays. Au mieux, ils demandent aux catholiques de se résigner à n’être plus qu’une minorité religieuse parmi d’autres.
 
            * Face à ces diagnostics préoccupants, je demande à exercer un droit d’interprétation, qui portera sur notre situation supposée minoritaire et aussi sur des phénomènes relativement nouveaux qui accompagnent ces phénomènes d’affaiblissement.
            Faut-il dire d’abord que nous sommes devenus minoritaires après avoir été majoritaires ? Ce diagnostic me semble trop rapide. Il est vrai que nous sommes beaucoup moins nombreux à nous dire publiquement catholiques. Des jeunes en font l’expérience dans le monde scolaire, aussi bien d’ailleurs dans l’enseignement catholique que dans l’enseignement public. Mais il faut reconnaître aussi que la tradition catholique demeure inscrite dans notre mémoire commune et dans notre inconscient collectif. On le voit bien quand il s’agit de restaurer des églises : les élus locaux de tout bord politique reconnaissent que ces bâtiments sont des signes publics de nos racines communes et qu’il faut donc les protéger et les entretenir.
            Ce ne sont pas alors les statistiques qui sont les plus déterminantes, et notamment le nombre des pratiquants du dimanche. C’est la conscience d’appartenir à une histoire qui nous précède et nous dépasse. Et il me semble normal qu’un discernement réaliste sur la présence chrétienne tienne compte de ces éléments symboliques autant que des évaluations statistiques.
 
            * Mais un autre élément d’interprétation doit intervenir aussi. Les signes d’affaiblissement s’accompagnent souvent de signes de renouveau en profondeur qui concernent des personnes et aussi des institutions.
            Ces personnes sont celles qui, parmi nous, s’éveillent à la foi chrétienne. Ce n’est pas seulement au nombre important des catéchumènes adultes que je pense en disant cela. C’est à la figure même de la foi qui se manifeste alors : devenir chrétien se présente comme un acte de liberté personnelle et non pas de conformisme social. Quel chemin parcouru depuis le temps où l’on opposait la tradition laïque de liberté et la tradition catholique d’autorité contraignante !
            Et tous ceux et celles qui accompagnent des catéchumènes, et aussi des enfants, de plus en plus nombreux, qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés, savent que ce travail d’initiation chrétienne comporte aussi une véritable fécondité sociale, parce qu’il donne à des personnes, adultes ou jeunes, de prendre conscience de leur dignité et de leur place dans le monde.
 
            * L’autre phénomène qui accompagne ces surgissements de la foi, c’est la recomposition du tissu intérieur de l’Église, à cause de la manière dont des prêtres, des diacres et des hommes et des femmes baptisés apprennent à partager non seulement des responsabilités pastorales, mais l’expérience vécue de la foi et de la charité chrétiennes. On ne sait pas assez, ni dans l’opinion publique, ni dans le monde catholique, à quel point grandit aujourd’hui parmi nous la conscience sacramentelle de l’Église, c’est-à-dire la conviction d’être appelés à devenir, dans notre société fragmentée, non pas un bloc monolithique, mais un Corps constitué de membres différentes et solidaires qui puisent à la même source de Vie.
            L’affaiblissement de l’Église est incontestable, mais aussi cette espèce de réforme intérieure qui passe par la vie ordinaire des paroisses et qui donne au Corps de l’Église la capacité de s’inscrire dans notre société non pas pour y exercer un pouvoir hégémonique, mais pour y déployer les ressources de l’Évangile.
            Si ce double phénomène est réel, alors, nous avons la responsabilité d’en rendre compte de manière intelligente, comme le font d’ailleurs des gens qui ne sont pas du sérail catholique. Je pense au journaliste Jean Claude GUILLEBAUD, qui, dans son dernier livre (Comment je suis redevenu chrétien, Paris, 2007), explique que deux découvertes ont marqué son évolution. Il a reconnu d’abord la pertinence intellectuelle de la Tradition chrétienne qui inspire notre modernité, beaucoup plus que nous n’osons le reconnaître, notamment en ce qui concerne le sens de la personne humaine et de sa dignité et la conception du temps de l’histoire ouvert à l’espérance. Mais il explique aussi comment l’état réel de l’Église actuelle, pauvre et vivante, l’a obligé à renoncer aux critiques ancestrales contre un catholicisme prétendu dominateur :
            « Elle était donc là cette puissante institution catholique à qui nous réservions nos flèches et nos critiques, ce catholicisme dominateur et clérical face auquel nous recommandions la méfiance ! … L’Église réelle, celle que je redécouvrais, faisait plutôt songer à ces communautés chrétiennes des premiers siècles, solidaires et joyeuses, mais tenues à l’œil par le pouvoir romain … Que l’Église catholique ait perdu sa richesse, son omniprésence et sa puissance rend assez risible l’anticléricalisme façon IIIè République qui renaît dans nos sociétés, mais cela ouvre peut-être la voie à un extraordinaire rajeunissement du christianisme … » (Jean Claude GUILLEBAUD, Comment je suis redevenu chrétien, Paris, 2007, p. 132-133).
 
            2. Relever le défi de l’universalisme chrétien
 
            Mais ce rajeunissement ne me semble possible qu’à une condition, intérieure à la conscience de l’Église. Qu’elle mette en œuvre résolument l’universalisme chrétien !
            Cet engagement-là constitue pour nous un véritable combat. Car plus l’Église mesure son affaiblissement sociologique, plus elle risque de succomber à des tentations de peur, de repliement sur elle-même et d’agressivité. Se sentir faible peut provoquer du ressentiment et parfois même de la violence. Il est alors facile de chercher des coupables de cette situation que l’on trouvera sans peine aussi bien dans la société que dans l’Église. Ces réactions à la fois défensives et agressives peuvent d’ailleurs s’appuyer sur la conviction d’un rapport de forces insurmontable entre la Tradition catholique et la modernité, comme jadis entre l’Église et l’État. Et cette tentation de l’intransigeance catholique peut inspirer aussi le projet de constituer une sorte de contre-société et de contre-culture capables de mobiliser des énergies intellectuelles et politiques.
            Face à ces tentations, notre responsabilité de croyants nous oblige à confronter notre situation non pas seulement aux données de la sociologie et aux enseignements de l’histoire, mais aussi aux appels de l’Évangile. Même si nous sommes moins nombreux, même si nous ne rêvons plus de recouvrir toute la société ou de nous imposer à elle autoritairement, allons-nous demeurer une Église missionnaire, qui s’efforce, comme l’affirmait il y a une dizaine d’années notre Lettre aux catholiques de France, de ne pas se refermer sur elle-même, en devenant un club ou un ghetto, mais de mettre en œuvre, dans des conditions nouvelles, l’appel de Jésus à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » (cf. Lettre aux catholiques de France, Paris, 1996, p. 34-35) ?
            Autrement dit, la logique chrétienne n’est pas une logique de séparation, mais une logique de présence, d’engagement, de proposition positive de la foi. C’était l’appel que le cardinal Joseph RATZINGER avait formulé avec force il y a quinze ans à Paris, lors de sa réception à l’Académie des Sciences morales et politiques. En évoquant le témoignage d’Andrei SAKHAROV résistant au système soviétique et en montrant que nos sociétés démocratiques ne peuvent pas se passer d’un certain nombre de valeurs fondamentales liées à la tradition chrétienne, il présentait ainsi la mission de l’Église :
            « L’Église se doit d’être non pas un État ou une partie d’un État, mais une communauté de conviction. Elle se doit aussi de se savoir responsable de l’ensemble et de ne pas pouvoir se limiter à elle-même. Il lui faut à partir de sa propre liberté parler à l’intérieur de la liberté de tous afin que les forces de l’histoire demeurent des forces du présent et qu’ainsi cette évidence des valeurs renaisse, sans laquelle la liberté collective n’est pas possible. » (Joseph RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paris, 2005, p. 22).
            Benoît XVI ne m’en voudra certainement pas si je rapproche ces affirmations des convictions qu’exprime le philosophe agnostique Marcel GAUCHET, lorsqu’il souhaite l’avènement d’un civisme chrétien, c’est-à-dire d’une manière de « proposer une version de l’ensemble social conforme aux valeurs religieuses, mais qui soit respectueuse, simultanément, du caractère non religieux de cet ensemble. » (Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté ?, Paris, 2004, p. 243). Et il insiste en soulignant à quel point ce civisme chrétien doit être différent du conservatisme clérical d’hier comme du progressisme clérical. Mais il se demande avec réalisme si cette conversion est possible, « au regard d’un si lourd héritage » (ibid.).
            Autrement dit, comment déployer la spécificité chrétienne à l’intérieur d’une société qui ne se réclame plus publiquement du christianisme ? Comment faire, comment penser, comment agir, comment prier pour que l’Église catholique en France ne soit pas seulement l’Église des catholiques, mais qu’elle ose vivre et proposer ce qui lui est propre au milieu de tous et au service de tous ?
 
 
II – RESSOURCEMENT DE LA FOI ET PRÉSENCE DE L’ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ
 
            1. Deux exigences inconciliables ?
 
            Ces deux termes de ressourcement et de présence ont valeur d’engagement. Mais, pour être honnête, il faut reconnaître qu’il n’est pas toujours facile de les concilier dans la pratique chrétienne. C’est donc par un examen de conscience que je commencerai ma réflexion.
            Premier élément de cet examen de conscience : un regard sur le passé récent et sur l’histoire de l’Église et de la mission chrétienne en France. Bien des fois et de bien des manières, nous avons à la fois pratiqué et conceptualisé une opposition entre deux domaines supposés étrangers l’un à l’autre : d’un côté la vie spirituelle et sacramentelle, la prière, la liturgie, l’éducation de la foi et de la vie chrétienne, de l’autre l’action sociale, les engagements politiques, les responsabilités multiples dans les organisations de la société civile, des entreprises aux grands services de l’État. Il nous est arrivé et il nous arrive encore de dresser entre ces deux domaines des cloisons terriblement étanches et d’opposer les personnes situées d’un côté et de l’autre de ces cloisons.
            Second élément, encore plus lié à l’actualité immédiate de l’Église : ne risque-t-on pas aujourd’hui de confier à des baptisés laïcs, hommes et femmes, des responsabilités exclusivement internes au Corps ecclésial et, par voie de conséquence, de les soustraire aux engagements qu’ils seraient susceptibles de prendre sur la place publique ? L’Église ne serait-elle pas en train de s’amputer elle-même de cette capacité de présence sociale qui exige une réflexion cohérente et des actions concertées ?
            À ces questions plus ou moins inquiètes, je voudrais joindre une autre question qui semble percer ici ou là, notamment chez quelques théologiens comme le Père Henri Jérôme GAGEY, quand ils mettent en cause la distinction introduite jadis par Jacques MARITAIN entre le domaine spirituel où les chrétiens agissent en tant que chrétiens et le domaine temporel où ils n’agiraient qu’en chrétiens. De sorte que – c’est l’avis exprimé par le Père GAGEY dans un article récent (cf. Pour l’éducation et pour l’école. Des catholiques s’engagent, Paris, 2007, p. 92) – en appliquant cette distinction, l’Église se priverait elle-même de tout impact direct sur la vie de la cité et renoncerait à exercer des œuvres sociales spécifiques, laissant à ses membres la liberté de s’engager personnellement en ayant recours à leur conscience.
            Faut-il renoncer à ce que la foi chrétienne et l’Église deviennent dans le monde des sources d’invention sociale, spécialement par rapport à des problèmes inédits qui concernent les situations de misère extrême, de solitude, d’exclusion ou de sous-développement, comme face aux défis à relever par rapport à la maîtrise de la mondialisation, à la remise de la dette des pays du tiers monde et aux conditions économiques et écologiques d’un développement durable ?
            Face à l’ampleur de ces défis, il ne s’agit pas seulement d’invention sociale. Il s’agit de manifester comment, à quelles conditions, au prix de quels engagements la nouveauté chrétienne peut s’inscrire à l’intérieur de nos sociétés, en n’ignorant évidemment pas la dimension internationale des problèmes à affronter.
            La nouveauté chrétienne, c’est la Révélation de Dieu qui passe par l’histoire du salut et qui se communique au monde par la médiation de l’Église, en tant qu’elle est sacrement du salut accompli dans le Christ. L’enjeu est ici à la fois spirituel et social : il s’agit de reconnaître nous-mêmes, en tant que chrétiens, que nous ne pouvons pas nous contenter d’être une force d’appoint ou un supplément d’âme pour des organisations ou des projets étrangers à la foi. Mais il s’agit aussi de comprendre comment l’humanité de Dieu révélée de façon bouleversante dans la Pâque de Jésus peut effectivement s’inscrire à l’intérieur de notre société et y susciter du neuf, même de façon très modeste.
            L’Église n’a pas de programme à présenter, mais elle a des ressources à faire valoir, en apprenant elle-même à déployer ces ressources sur le terrain de notre société commune, en n’ignorant ni les questions de vie et de mort qui l’habitent, ni le domaine si sensible des raisons et des finalités de son développement et de son avenir. C’est cette espèce de double intériorité spirituelle et sociale que je voudrais explorer maintenant.
 
            2. Des questions d’humanité commune
 
            Mon « métier » d’évêque m’apprend à percevoir, parfois de façon très intense, ces questions d’humanité commune qui touchent à la grammaire élémentaire de l’existence. Je perçois ces questions en rencontrant des personnes, jeunes ou adultes, qui sont souvent exposées à des situations de précarité sociale ou d’éclatement familiaux, ou bien à des responsabilités dans des secteurs précis, politiques ou économiques.
            Dans ces dialogues, je suis frappé par deux éléments majeurs. D’abord, une très vive conscience des conditionnements de la liberté : alors que la culture ambiante exalte les possibilités de la liberté humaine, parfois au-delà du bien et du mal, il me semble que beaucoup d’hommes et de femmes sont habituellement beaucoup plus réalistes. Ils sont très sensibles à ce qui fragilise leur existence et leurs prises de décisions.
            Et en même temps, dès que l’on peut aller au-delà des préoccupations immédiates, on perçoit des questions radicales, c’est-à-dire qui touchent aux racines mêmes de l’existence :
            « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Où trouver des points d’appui pour tenir dans ses responsabilités ? Comment distinguer le bien du mal ? Comment faire des choix sensés pour soi même et pour les autres ? »
            Nous sommes là sur un terrain d’éducation fondamentale. Et mon souhait, partagé avec d’autres acteurs de notre société, c’est que ce terrain d’éducation fondamentale apparaisse comme un terrain d’engagement commun, à l’intérieur des institutions scolaires, de l’enseignement public et de l’enseignement catholique, mais aussi à l’intérieur de la société civile et politique.
            En ce qui concerne l’Église et ses capacités spécifiques, il me semble nécessaire et peut-être même urgent de reconnaître qu’avant même d’être une institution affaiblie, elle est constituée de petites communautés éducatives, au niveau même des paroisses et que, par conséquent, toutes les activités d’éveil à la foi, de catéchèse, de formation chrétienne ont une dimension et une portée sociales.
            Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent permettre concrètement la rencontre et la jonction entre la Révélation chrétienne de Dieu et ces questions d’humanité commune que je viens d’évoquer.
            Si l’on me demandait de préciser encore de quelle façon et dans quels domaines peuvent et doivent se réaliser cette rencontre et cette jonction, je répondrai sans hésiter : dans le domaine de la théologie de la création et aussi par rapport à l’énigme du mal.
            Je m’explique très brièvement. La théologie de la création n’est pas là pour s’opposer à la théorie ou à l’hypothèse de l’évolution. Elle est là pour nous faire comprendre que notre monde tout entier n’est pas le résultat du hasard et de la nécessité, mais qu’il est enveloppé et porté par la Parole amoureuse de Dieu. Et que, dans ce monde issu en permanence de Dieu, la vie humaine ne peut pas se réduire à un matériau manipulable en fonction des possibilités des techniques bio-médicales. Ces affirmations trop brèves appellent évidemment des confrontations ouvertes qui font partie du dialogue entre la foi et la raison. À nous de pratiquer ce dialogue.
            Par rapport à l’énigme du mal, pas besoin d’insister pour souligner l’actualité des questions qui y sont liées dans notre société où le mal est à la fois terriblement refoulé à l’intérieur des consciences et terriblement exposé sur la place publique. Et quand il est exposé, c’est selon la logique implacable de la culpabilité. S’il y a du mal, c’est qu’il y a des coupables du mal, qu’il faut chercher , trouver, dénoncer et mettre en procès. De sorte que la société semble parfois devenir un champ clos d’affrontements sans fin entre des justes et des injustes, des victimes et des bourreaux.
            Face à cet engrenage infernal, le Révélation chrétienne n’est pas la solution, ni la réponse. Elle est la présence personnelle de Dieu à l’intérieur de cet engrenage. Avec les dernières paroles de Jésus crucifié : « Père, pardonne-leur ! Ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (Luc 23, 34).       
            Il y aurait beaucoup à dire, ou peut être à porter en silence, sur ce moment du pardon de Dieu, qui fait partie de la spécificité chrétienne. Pourquoi cette spécificité n’aurait-elle pas sa place au milieu des rapports de forces et parfois de peur qui marquent notre société à la fois fragile et violente ?
 
            3. Le présent et l’avenir de notre société
 
            Ces questions qui touchent à l’intériorité spirituelle ne sont pas séparables de celles qui touchent à l’intériorité sociale. Pour une raison simple : c’est que les unes et les autres sont portées par des hommes et des femmes qui tiennent leur place et exercent leurs responsabilités, non seulement avec les moyens financiers, techniques, politiques, institutionnels dont ils disposent, mais aussi avec la force de leurs consciences. Et je crois que, dans ce domaine, l’Église catholique a un rôle très sensible et très important de médiation à jouer.
            Je m’explique. Comme tous les évêques, je rencontre souvent des élus locaux ou d’autres responsables politiques ou sociaux. Qu’ils soient croyants ou non, le dialogue est facile avec eux, du moins tant que nous abordons les réalités immédiates. Nous nous accordons sans peine sur quelques valeurs communes. Nous savons que nous refusons habituellement la violence, l’insécurité, l’injustice. Mais quand vient à se poser, d’une façon ou d’une autre, la question plus sensible : « Que voulons-nous vraiment pour notre société ? », nous sommes plus embarrassés. Chacun est renvoyé à sa conscience personnelle. Et pourtant, je crois que les défis auxquels nous sommes confrontés sont à peu près les mêmes pour tous.
            « Au nom de quoi lutter contre tout ce qui déshumanise notre existence ? Pourquoi oser dire que les logiques quantitatives ne sont pas les seules à déterminer l’avenir de notre société, mais qu’il y a d’autres logiques aussi décisives, en particulier celles qui font valoir la reconnaissance et le respect intégral des personnes ? »
            C’est alors que l’on ne peut pas en rester à des généralités, mais qu’il faut pouvoir appliquer ce principe du respect des personnes à des situations particulières, qu’il s’agisse de l’embryon humain dans le ventre de sa mère, de la personne âgée ou malade en fin de vie ou des hommes et des femmes menacés d’être manipulés comme des pions en fonction des seules performances de la technique ou des lois d’un marché sans contrôle.
            Personne ne peut s’étonner que dans ces domaines si sensibles, l’Église ait une parole et une expérience, ou si l’on veut une Tradition, à faire valoir, qui touche au bien commun de notre société. Et cette Tradition chrétienne passe et doit passer par des pratiques, et pas seulement par des déclarations.
            Précisément dans deux domaines : celui de la reconnaissance des personnes et celui d’une fraternité effectivement proposée et vécue.
            Je me souviens encore d’une rencontre et d’un dialogue avec Xavier EMMANUELLI, le créateur du Samu social de Paris. Il me disait à peu près : « Nos organisations de lutte contre l’exclusion sont très actives. Mais elles obéissent à des logiques administratives et financières. À vous, les chrétiens, de pratiquer aussi, à votre manière, l’attention aux personnes ! » Cela peut paraître une évidence, mais c’est une évidence à vérifier sans cesse, y compris dans nos organismes catholiques. L’Église est appelée à déployer et à soutenir partout ce travail quotidien qui passe par l’accueil et l’accompagnement des personnes. D’autres que nous sont capables de le faire aussi bien et même mieux que nous. Mais, pour nous, ce n’est jamais une tâche parmi d’autres. C’est notre mission ordinaire qui passe à la fois par des institutions particulières et par notre comportement quotidien. Nous sommes envoyés dans le monde pour y devenir des signes vivants et efficaces de la charité du Christ. J’entends encore cette femme de mon diocèse, qui est à la fois relais paroissial et conseillère municipale, me dire un jour : « Père, je comprends maintenant que ce qui me fait agir, ce ne sont pas mes sentiments, c’est la Charité du Christ. »
            Je souhaite vivement que, dans nos institutions catholiques, cette mission primordiale soit sans relâche approfondie. Et que l’on comprenne alors qu’entre l’action sociale et l’expérience spirituelle, il n’y a pas de clivage. Et que cela vaut aussi bien dans les mouvements caritatifs qui accueillent des exclus que dans les activités de catéchèse, lorsque l’on permet à des enfants plus ou moins mal aimés de trouver dans l’Église comme une autre famille, où l’on reçoit de Dieu la force d’aimer et de pardonner.
            Le signe de la fraternité est aussi important que celui de la reconnaissance des personnes et il a de multiples dimensions, aussi bien locales qu’internationales. Nous ne savons pas toujours assez nous-mêmes, catholiques en France, à quel point nous sommes liés à d’autres peuples et à quel point nos communautés sont des lieux effectifs d’intégration sociale, grâce à la prière, à la liturgie et à l’accueil des gens de passage.
            A Toulouse comme à Angoulême, et comme dans bien d’autres régions de France, nous pratiquons cette catholicité concrète de l’Église. Sans doute faudrait-il manifester davantage l’enracinement théologal de cette catholicité. Elle a sa source vive dans la paternité de Dieu qui se révèle dans la personne de son Fils, Jésus, l’homme Jésus, qui a tout pris sur lui de notre condition humaine jusqu’à nos violences et notre mort.
            « Mon corps livré pour vous, mon sang versé pour vous … » Nous ne pouvons pas nous résigner à ce que ces paroles de vie restent sans écho ni en nous-mêmes, ni dans notre société. Il ne s’agit pas de se lamenter encore une fois sur la désaffection qui frappe le sacrement de l’Eucharistie. Inutile de s’attarder ici sur les causes multiples de cette désaffection. Il me semble seulement que nous ne pouvons pas accepter que l’on traite l’Église comme une secte fermée sur elle-même. Ce n’est pas vrai. C’est dans l’Eucharistie que nous puisons la force d’être présents dans notre société, à cause de Celui qui est venu parmi nous « chercher et sauver ce qui était perdu. » Et Jésus a dit cela à un homme riche et mal vu de ses compatriotes, le publicain Zachée de Jéricho (cf. Luc 19, 10).
            Il me semble que nous devrions établir des ponts entre la pratique du « civisme chrétien » selon Marcel GAUCHET et la pratique de l’Eucharistie. Entre le social et le spirituel, il y a le sacramentel. Il y a l’Église, sacrement et signe du salut de Dieu offert à tous les hommes.
            Et que l’on ne me dise pas trop vite que c’est là un langage réservé à la tribu catholique. Je n’oublie pas cette Eucharistie que je présidais à la cathédrale d’Angoulême, le 18 septembre 2001, une semaine après les terribles attentats de New York. A la fin de la messe, alors que j’allais remonter à l’autel, j’ai vu venir, du fond de la cathédrale, un petit homme qui traversait la nef et venait dans le chœur, jusqu’à moi. Je l’ai reconnu : c’était un des responsables de la communauté musulmane. Il m’a dit : « J’ai un message pour vous. » J’ai demandé : « Quel message ? » Et il m’a répondu : « Nous demandons pardon pour ces gens-là. »
            Et j’ai répercuté ce message, en n’oubliant pas que j’avais proclamé le récit de la Passion de Jésus dans l’Évangile de Luc, avec ses dernières paroles : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Luc 23, 34), et aussi : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ! » (Luc 23, 46).
            Rien ne peut empêcher que l’Église présente dans notre société française, comme ailleurs dans le monde, soit radicalement liée à ce mystère de don et de pardon. C’est à nous de le reconnaître. Mais il peut arriver aussi que certains, qui ne partagent pas notre foi, le reconnaissent aussi ! … Et c’est notre espérance !
                                                                                                             Claude DAGENS
                                                                                                          évêque d’Angoulême
                                                                                                     Toulouse, le 20 octobre 2007

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