Le blog de Mgr Claude DAGENS

RÉFLEXIONS RAISONNABLES AVANT ET APRÈS LA MANIFESTATION DU 13 JANVIER 2013

7 Janvier 2013 Publié dans #Interventions diverses

Ces réflexions sont extraites du livre publié récemment par Mgr DAGENS : Catholiques et présents dans la société française.


 

1. La méconnaissance de la réalité catholique

 

                Il est bon de pouvoir dire, quand cela est possible, les raisons de la présence des catholiques dans la société française actuelle. Mais il faut dire aussi nos raisons de nous inquiéter et même de souffrir lorsque cette présence est soit méconnue, soit discréditée et même soupçonnée, surtout si on cherche à l’interpréter à travers des catégories brutales, sans doute présentes dans notre inconscient collectif.

                Certains continuent à considérer le catholicisme comme un bloc plus ou moins monolithique et les membres de l’Église comme des éléments de ce bloc. La qualification même de catholique retentit alors comme la dénonciation d’un danger, comme si une alliance perverse entre la religion et la politique continuait de menacer notre société.

                Il faut reconnaître que la présence de l’Islam parmi nous aggrave sans doute cette peur, car on laisse parfois entendre que tous les musulmans seraient des fanatiques, voire des terroristes en puissance, rêvant d’établir dans le monde des régimes théocratiques. Et l’ignorance aggravée des réalités religieuses accentue encore ces phobies irrationnelles, car il est facile d’identifier ce que l’on ne connaît pas avec des formes dangereuses d’aliénation, en étendant ce jugement à toute appartenance religieuse, notamment catholique.

                Peut-être nous arrive-t-il parfois, à nous, catholiques en France, d’être exagérément impressionnés par ces jugements terriblement simplistes, mais faciles à colporter. Nous n’osons pas toujours reconnaître nous-mêmes la réalité qui est la nôtre : le catholicisme est aujourd’hui devenu pluraliste, ce qui veut dire simplement que les membres de l’Église, tout en partageant la même foi et en participant aux mêmes pratiques, sont diversement orientés en politique, qu’ils sont capables d’évoluer dans leurs options et qu’ils ne se laissent pas déterminer par des mots d’ordre venus de l’extérieur. Ce pluralisme est intérieur à la plupart des communautés chrétiennes et il ne crée plus de difficultés insurmontables. Voilà la réalité.

                Mais peut-être aussi que l’acceptation de ce pluralisme est devenue parfois trop facile et qu’il serait utile de susciter des confrontations et des dialogues entre ceux et celles qui ne partagent pas les mêmes options. Non pas pour influer sur ces options, mais pour examiner leurs fondements et pour donner de quoi réfléchir en ce domaine si complexe des préférences et des évolutions politiques.

                Nos communautés chrétiennes seraient-elles incapables de pratiquer ce genre de discernement ? Ne serait-il pas possible de participer davantage à cette éducation des consciences qui est si nécessaire pour dépasser les jugements péremptoires ou préfabriqués ?

                Mais il existe une autre forme de méconnaissance de la réalité catholique : celle qui consiste à imaginer que, même si le catholicisme n’est plus un bloc, il demeure un système de pouvoir et qu’il cherche, plus ou moins directement, à peser sur la société, en la regardant de haut et en essayant de lui imposer ses préférences dans de multiples domaines, qui vont de l’ouverture des magasins le dimanche aux choix à faire face à la vie naissante, à la mort ou au mariage des homosexuels.

                De sorte que l’on ne parle plus de l’Église et de sa présence qu’en fonction de ces domaines si sensibles où les questions les plus radicales de vie et de mort ne sont plus traitées que comme des enjeux électoraux. C’est à ce niveau-là que nous-mêmes, catholiques, nous avons parfois été maladroits, en acceptant ce jeu des rapports de forces, politiquement déterminés, qui empêchent de réfléchir à partir de notre conscience, et de notre conscience façonnée par la Révélation du Dieu vivant et par tout ce qui concerne la défense de la dignité humaine, dans ce qu’elle a d’universel.

                Comment ne pas comprendre que l’Église catholique, aujourd’hui, en France, ne rêve plus de l’Ancien Régime et que, même si elle le voulait – mais elle ne le veut pas du tout – elle n’aurait pas les moyens d’influencer les milieux politiques souvent très étrangers aux réalités religieuses ?

                Mais nous, catholiques en France, nous ne devons pas nous considérer comme une citadelle assiégée, à partir de laquelle nous entreprendrions des opérations de reconquête. Car il est une conviction qui nous anime et à laquelle nous ne renoncerons pas : la foi au Dieu vivant est une source concrète d’universalisme. Ce que nous cherchons à faire valoir, ce ne sont pas les préférences ou les privilèges de l’Église : c’est ce qui fait l’humanité de chaque être humain, surtout pour des personnes qui doutent de leur humanité ou dont l’humanité trop fragile ou trop vulnérable est mise en cause, dans de multiples circonstances.

                Cela n’est pas une affaire de pouvoir. C’est une affaire de vie et de mort, de vie humaine et de mort humaine. Et ce combat-là est extrêmement concret : et il prend parfois le visage de ceux et celles qui ont été directement confrontés à ces réalités si profondément humaines et qui ne se résignent pas à l’inhumain, de Vincent de Paul à mère Teresa, et de l’abbé Pierre ou de sœur Emmanuelle à Geneviève de Gaulle ou à Jean Vanier.

                Alors les catholiques font preuve d’une grande passion, et il faut les comprendre : ils ne cherchent pas à prendre le pouvoir ou à imposer leurs positions, ils veulent dire seulement ce qui leur paraît insupportable, indigne de ce qui fait la valeur d’un être humain. Qu’il s’agisse de promouvoir les soins palliatifs, en prenant soin de ceux qui vont vers la mort, ou de donner à des personnes immigrées la possibilité de s’intégrer vraiment et progressivement à notre société, il s’agit du même combat. On peut ne pas être d’accord avec les engagements qu’entraîne ce combat. On ne peut pas ne pas reconnaître que ce combat est digne de notre humanité réelle, toujours fragile et toujours aimée de Dieu.

 

               

2. Des tensions internes au monde catholique

 

                Face à cette méconnaissance ou à cette incompréhension de ce qui inspire, la plupart du temps, la présence des catholiques dans la société française, des tensions peuvent exister à l’intérieur du monde catholique. Ces tensions ne recouvrent pas automatiquement des orientations politiques. Mais elles révèlent que des attitudes différentes, voire opposées, se manifestent parmi les membres de l’Église, les uns mettant en avant la nécessité de résister vigoureusement aux dérives de la sécularisation, les autres, sans ignorer ces dérives, en ne renonçant pas à favoriser, dans des conditions nouvelles, l’inscription de la foi chrétienne dans notre société.

 

                La tendance à la résistance et à l’intransigeance est l’expression d’un malaise réel et compréhensible qui se tourne vers les responsables politiques et aussi vers les médias quand ceux-ci manifestent leur méfiance à l’égard du catholicisme considéré de loin comme un système inhumain. Face à ces critiques parfois simplistes et répétitives, il semble normal de protester, comme René RÉMOND l’a fait dans les dernières années de sa vie, en dénonçant les excès de ce qu’il dénommait un « antichristianisme » primaire.

                Face au refus de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe et de la France, face aux pertes de mémoire historique, face aux amalgames sommaires qui dénoncent toutes les religions comme des forces obscurantistes, on ne peut pas ne pas protester, en rappelant que la Tradition chrétienne est inscrite depuis des siècles dans l’histoire de la nation française et qu’elle n’est pas du tout étrangère à des valeurs fondamentales de notre modernité, notamment pour tout ce qui concerne l’affirmation et la défense de la dignité humaine.

                Face à l’ampleur des mutations en cours, des catholiques s’inquiètent, comme les autres citoyens, et leurs inquiétudes les conduisent parfois à puiser dans leurs convictions religieuses la force de réagir. Ils sont portés alors à adopter des positions défensives, comme si l’Église devait avant tout se protéger des débordements d’une sécularisation supposée destructrice.

                Face à ces réactions intransigeantes, les responsables politiques sont capables d’adopter des attitudes différentes : ou bien ils s’opposent frontalement à ce qu’ils considèrent comme des excès dangereux, et même des menaces, ou bien ils prennent prétexte de ces réactions pour justifier les évolutions mises en cause et multiplier les lois qui les favorisent. Il est si commode et si tentant de réduire le catholicisme à ses tendances intransigeantes, comme on réduit l’Islam à ses dérives violentes.

 

                Mais, au sein des mêmes communautés catholiques, existe aussi, même s’il s’exprime de façon plus nuancée, un mouvement en profondeur qui refuse les réactions passionnelles et les instrumentalisations politiques de ces réactions, en faisant comprendre aux croyants que même les critiques injustes et abusives dirigées contre eux leur demande d’adopter le comportement que l’apôtre Pierre recommandait aux premiers chrétiens qui vivaient dans un monde radicalement, religieusement et politiquement païen : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect, afin que, sur le point même où l’on vous calomnie, ceux qui décrient votre bonne conduite dans le Christ soient confondus. » (1 Pierre 3,16).

                Il ne s’agit pas de « s’écraser » devant ceux qui traitent les catholiques comme des citoyens dangereux, dont on devrait limiter l’influence. Il s’agit de se manifester au contraire « comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi... [Car] au titre de notre citoyenneté et de notre foi, nous voulons contribuer au vouloir-vivre de notre société et y montrer activement que l’Évangile du Christ est au service de la liberté de tous les enfants de Dieu. » (Lettre aux catholiques de France, Paris, 1996, p.28-29).

                Ces affirmations ont valeur d’engagement. Elles n’impliquent pas des prises de position tonitruantes et encore moins des mots d’ordre politiques. Mais elles correspondent à des réalités, à beaucoup de formes réelles de présence de la part de  nombreux catholiques, qui demeurent convaincus d’avoir leur place à tenir dans une société régie par le principe de laïcité. À condition que ce principe soit compris tel qu’il a été voulu par la loi de 1905, surtout grâce à Aristide BRIAND et à Jean JAURÈS : non pas comme un principe d’opposition au catholicisme, mais comme un principe de régulation, qui laisserait aux religions, et tout particulièrement à l’Église catholique, la liberté d’être elle-même, en ne rêvant plus de régenter la société, mais en ne devenant pas non plus un ghetto.

                C’est toujours l’heure pour les catholiques de ne pas se replier sur eux-mêmes, ou de céder à des réflexes faits tout à la fois de peur et d’agressivité, mais d’être fidèles à ce qu’ils ont reçu de Dieu, l’appel à être au milieu de tous et au service de tous, contre vents et marées, et quoi qu’il en coûte.

 

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