Le blog de Mgr Claude DAGENS

QUELLE PLACE ACCORDER AUX RELIGIONS DANS UN ÉTAT PLURIEL ?

25 Octobre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Intervention donnée au cours d’une table ronde organisée par l’Association des écrivains croyants d’expression française, à Paris, au Collège des Bernardins, le dimanche 19 octobre 2008.

 

On pourrait discuter les termes de la question posée pour cette table ronde.

            - Faut-il accorder une place aux religions, selon une logique de concession politique, ou faut-il reconnaître cette place, selon une logique de réalisme historique ?

            - Faut-il parler d’État pluriel, ou plutôt d’État laïque, en montrant que la laïcité comporte à la fois des exigences et des limites plus marquées que le terme de pluralisme ? Et puis, ne faut-il pas évoquer plus résolument la société, dans laquelle nos religions sont présentes, autant que l’État ?

 

            Nous pourrions nous saisir de ces questions. Mais ce n’est ni le moment, ni le lieu. J’ai donc choisi une autre voie qui fait écho au discours prononcé ici même, le 12 septembre, par le pape Benoît XVI, qui a choisi de parler non pas des racines chrétiennes de l’Europe, mais des racines culturelles de l’Europe et qui a évoqué la genèse de la culture monastique du Moyen Âge en montrant qu’à la source de cette culture, il y a la recherche de Dieu.

            Autrement dit, l’enjeu majeur de la présence des religions dans notre société est un enjeu avant tout culturel et spirituel, et non pas institutionnel et politique.

            Je voudrais insister sur ces enjeux culturels et spirituels à travers deux remarques qui ont valeur d’engagement.

                        - Nous avons tous besoin de pratiquer à l’égard de nos traditions religieuses un travail de ressourcement approfondi.

                        - Nous sommes appelés aussi, dans le contexte actuel, à situer nos traditions sur le terrain de notre humanité commune, fragile, incertaine, inquiète.

 

 

1 – UN TRAVAIL DE RESSOURCEMENT

 

                        Je représente ici la tradition catholique, l’Église catholique. Parler de Tradition, c’est parler aussi d’histoire. Et il est évident que l’histoire du catholicisme en France est une histoire complexe, avec des époques heureuses et des époques malheureuses.

            Il est aussi évident que la mémoire catholique reste une mémoire blessée par ce que l’on a appelé la guerre des deux France, qui s’est déployée surtout après la Révolution française, durant le XIXème siècle, avec l’affrontement d’un courant révolutionnaire et républicain, et d’un courant catholique et monarchiste. La séparation entre l’Église et l’État s’inscrit évidemment dans le contexte de cet affrontement, de même que la condamnation de l’Action française par le pape Pie XI en 1926.

            Je ne me risquerai pas à revenir sur cette histoire douloureuse. Je voudrais plutôt affirmer une conviction positive : nous avons besoin, nous catholiques en France, non pas de perdre notre mémoire, mais de l’élargir, et d’aller chercher nos références non pas seulement au XIXème siècle, mais bien avant, et jusqu’à l’époque des origines chrétiennes, l’époque d’Irénée de Lyon, au IIème siècle, ou de Martin de Tours, au IVème, lorsque la présence chrétienne se déploie dans un monde païen. Et je le dis parce que j’ai moi-même mes racines culturelles et spirituelles à cette époque-là : j’ai enseigné l’histoire des origines chrétiennes et j’ai consacré ma thèse de Doctorat au pape saint Grégoire le Grand qui, à la fin du VIème siècle, est le témoin de l’effondrement de l’Empire romain et l’inspirateur d’une culture nouvelle fondée sur la méditation de la Parole de Dieu.

            Et j’aime alors me ressourcer, comme je l’ai appris de mon maître le professeur Henri-Irénée MARROU, dans ce petit écrit du début du IIIème siècle, adressé à un païen nommé Diognète, à qui son ami chrétien explique la mission des chrétiens dans le monde :

            « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est enfermée dans le corps, mais c’est elle qui soutient le corps. Les chrétiens sont dispersés dans toutes le cités du monde, ce sont eux pourtant qui soutiennent le monde ».

            Voilà le fondement de la mission chrétienne : non pas une stratégie de conquête, mais la simple conscience d’être liés à l’humanité entière, et d’avoir à exercer une vocation universelle.

            Je souhaite de tout mon cœur de croyant et d’évêque que nous cultivions davantage cette conscience ouverte, pas seulement pour être ouverts au monde, mais d’abord pour témoigner de l’ouverture sans limites de Dieu à tous les hommes et à tous les peuples de ce monde. Cela s’appelle l’Amour.

 

2  - NOUS TENIR SUR LE TERRAIN DE NOTRE HUMANITÉ COMMUNE

 

                        Et l’Amour de Dieu nous engage à nous tenir résolument au milieu des autres, et à le faire avec réalisme, c’est-à-dire en entendant les questions de vie et de mort, dont nos contemporains sont porteurs, des jeunes autant que des adultes.

            C’est cela que j’ai voulu mettre en relief dans mon dernier livre : « Méditation sur l’Église catholique en France : libre et présente ». Je plaide et je continuerai à plaider pour ce travail d’évangélisation ordinaire dont la source devrait être une évidence : entre Dieu et notre humanité, il existe non pas un rapport de forces, ni de rivalité ou d’antagonisme, mais un rapport d’Alliance, en hébreu Berit. Et ce rapport d’Alliance s’enracine dans la grammaire élémentaire de l’existence humaine. Or cette grammaire est aujourd’hui en question. Et je le vois à travers des jeunes que je rencontre.

            Comme cette fille de quatorze ans qui, en demandant le sacrement de confirmation, m’a parlé des sévices sexuels qu’elle a subis durant six ans de la part de deux hommes de sa famille. Et quand je lui ai demandé d’écrire elle-même, comme les autres jeunes, quelques paroles qu’elle pourrait adresser à l’assemblée présente pour le sacrement de confirmation. Elle a écrit ceci : « Il faut regarder en face les épreuves de la vie, ne pas les contourner. Dieu est plus grand que ces épreuves. Il nous guidera à dire pardon à ceux qui nous ont fait du mal, beaucoup de mal, et un mal que l’on cache. »

            Voilà la grammaire élémentaire de l’existence humaine : le pardon plus fort que le mal !

            Et si jamais on me disait que cette conviction-là est réservée à une élite spirituelle, alors, je raconterais une autre histoire vraie. C’était en 2001, huit jours après les terribles attentats de New York. Je présidais l’Eucharistie dans la cathédrale saint Pierre d’Angoulême, qui était comble. Et voici qu’à la fin de la messe, je vois s’avancer du fond de l’Église un homme que j’ai reconnu : c’était un des responsables de la communauté musulmane. Il vient vers moi et il me dit à l’oreille : « J’ai un message pour vous ». « Quel est ce message ? » Et il me répond : « Nous demandons pardon pour ces gens-là ».

            Et j’ai proclamé ce message, avec d’autant plus de conviction que j’avais choisi comme Évangile le récit de la mort de Jésus selon saint Luc, avec cette parole étonnante, sur la Croix :

                        «  Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font… » (Luc 23, 34).

 

                        Que l’on ne nous demande pas alors de faire des distinctions subtiles entre les cultes, la laïcité et la politique ! Ce que nous savons bien, c’est qu’en étant des croyants, nous sommes des témoins de ce qui nous dépasse, de Celui qui nous dépasse et que les blessures et les violences du monde nous obligent, contre vents et marées,  à pratiquer ce témoignage.

            Et tant mieux si ce témoignage passe aussi par nos écrits, par nos livres, par nos paroles ! Mais on doit savoir que s’il passe par nos écrits, il passe aussi par nos cœurs et par nos silences !

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