Le blog de Mgr Claude DAGENS

QUE VIVE LA TRADITION CATHOLIQUE DANS NOTRE SOCIETE ! Le culte, la culture et l'art. Intervention lors du "Parvis des Gentils", à l'Institut de France, le 25 mars 2011

29 Mars 2011 Publié dans #Interventions diverses

Parvis des Gentils 

 

I - NON À L’ICONOCLASME ! OUI À LA NOUVEAUTÉ CHRÉTIENNE !

 

            J’ai écouté Jean CLAIR avec attention, avec sympathie, avec passion. Je le remercie d’être parmi nous une voix forte et convaincue qui vient nous avertir de ce qui nous menace. Nous savons et nous devrions savoir davantage à quoi nous devons résister si nous voulons que la Tradition catholique soit vivante dans nos sociétés sécularisées.

            Et que l’on se rassure : je ne ferai pas ici un discours de combat, mais de réalisme, et autant que possible, de réalisme puisé aux sources de la foi catholique reçue des apôtres. Il est évident que ce réalisme est partagé par bien des personnes qui n’appartiennent pas à l’Église, mais qui ne sont pas insensibles à certaines dérives de la modernité.

            La pire de ces dérives est sans doute la dérive marchande, c’est-à-dire cette façon plus ou moins distinguée de soumettre toute réalité aux lois implacables des performances économiques. Et nous, catholiques, nous ne savons sans doute pas toujours montrer que la résistance à ces dérives marchandes oblige à un combat qui est indivisible : il vaut pour l’embryon dans le ventre de sa mère, pour la personne âgée ou malade en fin de vie, mais il vaut aussi face à tant de pratiques à travers lesquelles des êtres humains sont traités comme des objets de manipulation, au nom des impératifs des techniques ou des spéculations boursières. Les révoltes actuelles des peuples du Maghreb et du Moyen Orient ne nous révèlent-elles pas qu’une société ne vit pas seulement d’argent et de revenus financiers, mais d’abord de liberté et de dignité ?

            Quant à l’iconoclasme, au refus des images pour représenter le divin, les historiens des religions et les théologiens catholiques, surtout s’ils ont médité La Gloire et la Croix de Hans-Urs von BALTHASAR, savent bien qu’il n’est pas du tout conforme à la Révélation chrétienne de Dieu, telle qu’elle s’accomplit et qu’elle rayonne dans la personne de Jésus, le Transfiguré du Thabor, le Crucifié du Golgotha, le Ressuscité de Pâques.

            Mais, de ce point de vue-là, je dois compléter ce qu’affirme Jean CLAIR lorsqu’il évoque ce principe d’élévation qui serait intérieur à la Tradition catholique : cette élévation (je cite Jean CLAIR) de « l’obscur vers la lumière, de la matière vers l’esprit, de l’immonde vers le monde, de l’informe vers la forme. » Il est vrai que l’humanité de Dieu révélée en Jésus Christ assume tout de notre condition pour la transfigurer de l’intérieur. Mais justement, cette transfiguration n’est pas seulement une élévation : elle est, au sens propre, une assomption, et elle s’inscrit d’abord à l’intérieur de ce qu’elle vient ressaisir.

            Comme on le voit dans les clairs-obscurs de la peinture française ou italienne ou flamande : voici l’enfant dans les bras de sa mère, éclairé par une bougie, dans cette peinture de LE NAIN, voici le financier Matthieu qui répond à l’appel de Jésus venu jusqu’à lui comme un trait de lumière, dans le fameux tableau du CARAVAGE, voici le jeune homme aux pieds nus blotti dans les bras de son père, tel que le représente REMBRANDT, et voici tant de crèches modestes de nos églises qui disent silencieusement l’humilité de Dieu quand il vient parmi nous.

            Dieu n’oppose pas. Il réunit, il sauve en assumant tout, il naît et vit de notre chair, de notre sang, de nos blessures et de notre beauté intérieure. Et je vous assure que lorsque je suis invité, en tant qu’évêque, à célébrer l’Eucharistie dans une église romane restaurée de Charente, toutes les personnes qui sont là et en particulier, tous les maires et tous les élus locaux, quelle que soit leur couleur politique et même s’ils ne viennent pas régulièrement à la messe, comprennent très bien ce mystère précieux de la présence du Dieu vivant au milieu de ses enfants, à travers l’Eucharistie. Car il est certain que la vitalité de la foi chrétienne se manifeste réellement dans notre société laïque, comme Benoît XVI l’a reconnu lui-même après son voyage à Paris et à Lourdes, en septembre 2008, et nous fûmes heureux de l’accueillir à l’Institut comme l’un des nôtres.

 

 

II – LA PRÉSENCE CHRÉTIENNE DANS NOTRE SOCIÉTÉ : À QUELLES CONDITIONS ?

 

            Mais, même si je n’interviens pas ici comme un avocat de l’Église catholique, je dois préciser à quelles conditions et de quelles manières la Tradition catholique peut être réellement présente à l’intérieur de notre société actuelle, en tenant compte de notre histoire et du caractère parfois étonnant de ce que l’on appelle la « laïcité à la française ».

 

            Première condition : la reconnaissance positive de l’importance du culte, de la liturgie, de la vie sacramentelle dans la mission de l’Église. Il faut l’avouer : nous revenons de loin dans ce domaine, parce qu’il y a une quarantaine d’années, au lendemain du Concile Vatican II, certains d’entre nous, catholiques, ont laissé croire ou voulu croire que la mission dans le monde obligeait à mettre le culte à l’écart. Comme si les engagements politiques et sociaux avaient une priorité absolue et exclusive, et que l’Église présente au monde devait se séparer de l’Église célébrante et priante. Quelle erreur ! Quelle sottise ! Mais soyez rassurés : aujourd’hui, tout le monde comprend que l’accès au mystère de Dieu passe par la célébration de la foi et que les signes liés au baptême, à la confirmation, à l’Eucharistie, et aussi aux funérailles catholiques, participent de plein droit au travail d’évangélisation.

 

            Mais – c’est la seconde condition – il nous faut aussi être très attentifs à certains « chocs en retour » qui peuvent se produire, comme en réaction aux attitudes précédentes. De même que certains ont voulu hier séparer la mission du culte, d’autres aujourd’hui se plaisent, consciemment ou inconsciemment, à exalter la culture catholique, ou ce qu’ils en imaginent, en la séparant de la réalité de la foi. On fera donc grand cas des bâtiments du culte de l’époque romane, ou gothique, ou baroque, sans oublier le « gothique éternel » du XIXe siècle, mais en estimant que ces monuments vénérables appartiennent à un passé révolu. Ils doivent être restaurés, mais en vue d’élargir leur usage à des demandes culturelles diverses et parfois étranges, à des concerts en tout genre ou à des expositions.

            Soyons clairs : nous ne nous résignons pas à cette « réduction  culturelle ». Nous croyons de tout notre cœur que nos églises ne sont pas des musées, et encore moins des salles de spectacles, et que nous prenons nous-mêmes, avec nos communautés locales, les moyens de faire vivre nos églises comme des maisons de Dieu durablement plantées sur notre terre. En tenant le plus grand compte de cet avertissement qui vient du philosophe Marcel GAUCHET : « Les musées et les institutions de mémoire ne font que conserver alors que les institutions religieuses font vivre. » (Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté, Paris, 2007, p.  246 ).

            À condition que nous soyons nous-mêmes, catholiques en France, capables de comprendre que l’initiation chrétienne au mystère de Dieu passe aussi par nos églises et que nous nous engagions plus résolument et plus solidairement à pratiquer cette initiation.

 

            Ce qui exige – c’est la troisième condition – que nous ne désertions pas le terrain de l’éducation aux réalités religieuses, et même, pour parler clair, à l’expérience chrétienne de Dieu. En pratiquant cette éducation d’une façon sensée et raisonnable : car il ne servirait à rien de nous lamenter sur l’ignorance religieuse des jeunes générations et sur la présence réelle de la tradition musulmane dans notre société sécularisée, si nous-mêmes, nous n’apprenions pas davantage à aller aux sources de notre foi. En espérant aussi que le dialogue entre des catéchistes catholiques et des enseignants d’histoire, de littérature, de philosophie ou de sciences physiques, sans oublier les disciplines artistiques, soit aujourd’hui possible et que les manuels scolaires, si imparfaits qu’ils soient, y contribuent.

            Soyons encore aussi clairs que possible : il ne servirait à rien de critiquer les usages parfois négatifs et restrictifs de la laïcité, si nous-mêmes, croyants catholiques, nous ne faisions rien pour rendre compte de la nouveauté chrétienne, si souvent méconnue plus que rejetée.

            Durant dix-sept ans, de 1992 à 2009, j’ai accompagné, en tant qu’évêque, le Service français pour le dialogue avec les incroyants. J’atteste que les membres de ce service modeste, même si, au début, ils étaient plutôt des catholiques critiques, sont devenus peu à peu des hommes et des femmes convaincus d’avoir à vivre des temps nouveaux, où l’on ne peut plus rêver d’un affrontement entre la tradition laïque et la tradition catholique. L’important, c’est, après de si réelles ruptures de traditions qui valent pour tous, de nous situer sur le terrain de la grammaire élémentaire de l’existence humaine, là où se posent, pour des jeunes au moins autant que pour des adultes, des questions de vie et de mort : « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Où trouver des points d’appui qui aident à tenir et à avancer dans l’existence ? Et comment aller à la rencontre de Dieu ? Et comment trouver des raisons d’espérer plus fortes que toutes nos peurs ? »

 

            L’Église catholique a certainement de grands progrès à accomplir elle-même pour comprendre à quel point cet engagement éducatif est aussi important que d’autres engagements et pourquoi il peut constituer un terrain de rencontre entre l’enseignement public et l’enseignement catholique.

 

            À cette priorité éducative, je n’hésite pas à joindre non seulement la culture dite religieuse, mais, très explicitement, le culte catholique, la liturgie de l’Église, avec ses signes et ses gestes, et ces multiples symboles qui prennent leur plein sens dans la célébration eucharistique : la Parole proclamée et écoutée, le pain rompu, la paix échangée, le silence qui réunit, avec la musique de l’orgue.

            Je n’oublie pas que nous nous trouvons ici dans un lieu profane, mais cette réalité ne m’interdit pas du tout d’évoquer ce que le culte catholique inspire de façon habituelle aussi bien, d’ailleurs, pour ceux et celles qui y sont habitués que pour ceux et celles qui le découvrent à l’improviste.

            D’abord et avant tout, une distance réelle par rapport aux bruits du monde, surtout si ces bruits sont violents ou futiles. Nos églises accueillent ainsi beaucoup de pèlerins de passage qui, parfois, laissent des traces écrites sur des cahiers ouverts à l’entrée de la nef centrale. Et ces traces sont des appels, des cris de souffrance ou de reconnaissance, qui font aussi partie de notre patrimoine actuel.

            Et que l’on ne dise pas bêtement que ces actes de dévotion seraient les signes d’une religiosité populaire indigne de la Raison commune ! Que l’on se souvienne alors de cet ancien président de la République qui aimait faire silence à Vézelay, ou, chez lui, en Charente, à l’abbaye de Bassac, où il savait très bien que se trouvent des reliques de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Pour ne rien dire de ses passages dans la communauté de Taizé…

            Cette culture muette, où le silence domine, est aussi une culture de la rencontre de Dieu, qui, seul, sonde les reins et les cœurs. Et devant telle statue du Sacré Cœur ou de la Vierge Marie, ou de quelque autre saint, nous savons tous qu’il est possible de s’ouvrir au mystère, de percevoir l’invisible et surtout d’être saisi par cette présence de résurrection dont la source nous dépasse infiniment.

            Ces jours-ci, je suis allé prier dans une grande église de Paris. Derrière le chœur, devant la chapelle du Saint Sacrement, se trouvait cette inscription : « Si vous ne venez pas prier, n’entrez pas ! » Quelle sottise ! Il aurait fallu écrire : « Vous qui voulez prier, entrez ici ! Vous êtes attendus ! » Heureusement, tout près de là, des jeunes étaient intensément recueillis devant  une statue de saint Joseph et une autre du Sacré Cœur.

 

            Pour finir, je dois ajouter ceci qui est la vérité : nos lieux de culte catholique ne sont pas seulement destinés aux catholiques de France ! Ils sont ouverts à tous, et beaucoup le comprennent, comme ces algériens musulmans qui, il y a quelques années, avaient entamé une grève de la faim devant la cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême, une très belle cathédrale romane du XIIe siècle.

            Ils étaient là, sur le parvis, sous une tente. Je suis allé les rencontrer et je leur ai demandé : « Pourquoi êtes-vous venus ici ? » Et l’un d’entre eux, qui est devenu un ami, m’a répondu aussitôt : « Ici, c’est un lieu sacré. Il y aura toujours des gens pour nous écouter. »

            J’ai constitué un groupe de médiation. La grève de la faim a cessé aussitôt. Ces algériens ont été hébergés et régularisés. Et je les vois encore pénétrant quelques mois plus tard dans notre cathédrale pour contempler une exposition consacrée aux moines de Tibhirine. Et l’artiste avait représenté le moment de la décapitation.

            Et je revois encore ces sept hommes qui ont donné leur vie pour Dieu et pour l’Algérie. Je les revois avançant dans le brouillard, à la fin du film de Xavier BEAUVOIS, et j’ai vu ces jours-ci une image analogue sur les grilles des jardins du Luxembourg. Au milieu de bien d’autres photographies qui montrent des femmes du monde entier, du Japon au Mexique, on aperçoit, marchant aussi dans la brume, quatre moniales de Chambarand, en Isère, comme si la prière chrétienne était là, au milieu du monde, pareille à un chemin inlassablement ouvert au mystère de Dieu parmi nous…

 

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