Le blog de Mgr Claude DAGENS

POUR UNE PRATIQUE CHRÉTIENNE DE L’ENGAGEMENT ÉDUCATIF DANS L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

31 Août 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
 
    Conférence donnée à Brest, le 21 août 2007, pour le rassemblement de rentrée des chefs d’établissements primaires et secondaires de l’enseignement catholique du Finistère.
 
                       
                        Je voudrais aller tout de suite au cœur des convictions qui nous sont très probablement communes et que j’ai la liberté de mettre en relief.
                        Je commencerai par une conviction primordiale : l’enseignement catholique est appelé aujourd’hui à se renouveler de l’intérieur de lui-même c’est-à-dire à partir de son engagement éducatif lié à la tradition chrétienne.
            Ce renouvellement intérieur – c’est la seconde conviction – passe avant tout par des personnes effectivement liées à la vie des établissements catholiques d’enseignement : des chefs d’établissements, et aussi des enseignants et des enseignantes, sans oublier d’autres personnes associées au travail ordinaire de l’enseignement catholique.
            Mais - c’est une troisième conviction, inséparable des précédentes – ce renouvellement intérieur suppose une conscience aussi commune que possible des défis à relever pour que l’enseignement catholique n’ait pas peur d’être lui-même, c’est-à-dire de manifester sa spécificité chrétienne à l’intérieur de notre société sécularisée et en relation étroite avec la mission de l’Église catholique.
            D’où les questions plus précises auxquelles nous sommes tous affrontés et que j’aborderai avec mon expérience d’évêque et d’éducateur : à quelles conditions sommes-nous appelés à relever ces défis et à participer à ce renouvellement intérieur de l’enseignement catholique ?
            Pour approcher le plus près possible des réalités en cause, je distinguerai deux domaines :
            - un domaine institutionnel, qui concerne la mise en œuvre et la pratique de l’engagement éducatif dans les établissements catholiques d’enseignement.
            - un domaine proprement spirituel, qui concerne notre façon de vivre cette mission d’éducation comme une véritable expérience chrétienne.
 
I -        L’ENGAGEMENT ÉDUCATIF PRATIQUÉ DANS LES ÉTABLISSEMENTS                  CATHOLIQUES
 
 
                        Voici les points forts des réflexions que je vous propose :
 
                                   - Priorité à l’engagement éducatif : pourquoi ? Comment ?
                                   - Reconnaître le caractère global de cet engagement,
                                   - Le relier aux attentes et aux questions des jeunes.
 
 
                        
1. Priorité à l’engagement éducatif
 
            Je partirai d’une constatation qui me semble simplement réaliste : le système scolaire est devenu aujourd’hui un système très complexe aussi bien dans l’enseignement
catholique que dans l’enseignement public. Il est soumis à des logiques institutionnelles fortes et contraignantes, qui sont d’ordre administratif, juridique, économique, financier et politique. On ne peut pas ignorer ces logiques, mais on peut et on doit les subordonner à une logique prioritaire, qui est celle de l’engagement éducatif, lui-même inspiré par la tradition chrétienne. Cette tradition a suscité de multiples créations, notamment grâce à des congrégations religieuses, de Saint Jean Eudes et de Saint Jean Baptiste de la Salle à Madeleine DANIÉLOU, en passant par Jean-Marie de la MENNAIS et bien d’autres fondateurs moins connus.
            Pour être tout à fait honnête, il faut préciser que cette inspiration chrétienne faisait écho à des convictions vécues par d’autres éducateurs qui ne partageaient pas la foi chrétienne. Mais le temps est venu de renoncer au grand jeu des concurrences, et des affrontements d’antan, même s’ils laissent des traces, et de reconnaître aussi que la référence à la Révélation chrétienne, à l’Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ peut s’inscrire effectivement à l’intérieur de notre société actuelle, surtout si elle est oublieuse de ses racines chrétiennes.
            Quelles sont donc les lignes de force de cet engagement éducatif, ses caractères dominants ?
            - C’est d’abord un engagement durable, dont on ne mesure presque jamais les résultats de façon immédiate. Tous les éducateurs le savent : on sème et on attend, et l’on ne saura parfois que bien plus tard et ce que l’on a semé, et les effets de cette germination. Éduquer est un travail de patience et de persévérance, et qui demande aussi une réelle solidarité de la part de ceux et celles qui pratiquent cette patience.
            - Cet engagement éducatif donne la priorité aux personnes sur les structures et les fonctionnements. D’abord à la personne des enfants et des jeunes présents dans ces établissements, avec leur diversité sociale et culturelle, souvent plus grande qu’on ne l’imagine. Mais cette dimension personnelle implique aussi des enseignants et des enseignantes, surtout dans une époque de renouvellement accéléré : qu’on le veuille ou non, le travail d’éducation et d’enseignement n’est jamais neutre. Il fait appel à des convictions personnelles, humaines, spirituelles, sociales. La transmission des connaissances, des valeurs, des savoir-faire passe par des hommes et des femmes impliqués dans cette transmission.
            Et cela vaut aussi pour l’initiation chrétienne, surtout si elle est une véritable initiation, c’est-à-dire un chemin ouvert pour apprendre à devenir chrétien, pour découvrir l’Alliance de Dieu avec nous : il est évident qu’un tel apprentissage ne peut pas être un système préfabriqué, mais qu’il implique ensemble des jeunes et des adultes, avec toutes les étapes nécessaires à une telle initiation.
            - Enfin, cet engagement éducatif se situe comme à la charnière du spirituel et du social. Il éveille l’esprit, la raison, la conscience, à travers des apprentissages précis. Mais, en même temps, il donne à des enfants et à des jeunes de s’affirmer eux-mêmes, avec les capacités qu’ils portent en eux, et aussi avec leurs limites, et leurs blessures, dont ils sont parfois si conscients.
            C’est clair : en éduquant, on participe à la construction des personnes, à la reconnaissance de leur propre valeur, de leur propre dignité, surtout si elles doutent d’elles-mêmes. Et il est évident que la foi chrétienne est par elle-même une force de personnalisation, parce qu’elle donne à des êtres humains de se connaître comme des enfants de Dieu, en les empêchant de se refermer sur eux-mêmes et en les reliant à un ensemble vivant qui est d’abord constitué par la communauté éducative.
            Il me semble que dans nos établissements catholiques d’enseignement, il est aujourd’hui possible de confronter et de partager nos expériences et nos convictions sur ce terrain prioritaire de l’engagement éducatif.
 
 
 
2. Reconnaître le caractère global de l’engagement éducatif
 
                        À cet égard, un grand travail d’explication est nécessaire à l’intérieur de nos établissements. Pour une raison majeure : nous ne pouvons pas nous résigner à ce clivage auquel nous sommes parfois trop habitués, en mettant d’un côté le domaine dit scolaire, avec les activités d’enseignement, de formation et d’apprentissage technique, et de l’autre, le domaine dit pastoral ou spirituel, avec la culture religieuse, la catéchèse et l’initiation chrétienne.
            Il est vrai que ce clivage vient de loin. Il vient d’abord d’un usage restrictif de la laïcité, selon lequel les convictions religieuses se rattacheraient seulement à la vie privée, individuelle et devraient rester en marge de la vie publique et des activités sociales. Mais ce même clivage peut aussi se réclamer d’une certaine forme d’éducation catholique, en vertu de laquelle on a jadis séparé ce qui relève de l’appartenance à la société, avec les responsabilités professionnelles, les engagements politiques ou associatifs et ce qui relève de l’appartenance à l’Église, avec la participation à la messe, aux sacrements et à la prière. D’un côté, la vie sociale, de l’autre la vie spirituelle, et entre les deux, une frontière infranchissable et fortement intériorisée dans les consciences personnelles.
            Ce clivage demeure ici ou là. Il est nocif et irréaliste. Mais il peut expliquer certaines prises de positions actuelles qui voudraient réaffirmer de manière catégorique le caractère propre à l’enseignement catholique, en le concevant comme un système séparé où s’opérerait une sélection exclusivement déterminée par les règles de l’appartenance à l’Église.
            Cette réaffirmation catégorique procède d’une certaine peur. Face à cette tendance ou à cette tentation, il faut paisiblement rappeler ceci : la vie chrétienne passe non pas par un système, mais par un Corps diversifié qui s’appelle l’Église et toute institution chrétienne a pour but de conduire au cœur de ce Corps. C’est-à-dire à Dieu lui-même tel qu’il se révèle à nous, comme un Absolu non pas de domination, mais de Don : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que tout être humain qui croit en Lui ne soit pas perdu, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3, 16).
            Pour conduire à ce cœur, il y a des chemins à parcourir : ce sont ceux de l’initiation chrétienne, qui donne à des personnes la possibilité de devenir chrétiennes au milieu des autres. Et de le devenir de manière raisonnable, et non forcée. Ce qui implique de véritables dialogues entre tous ceux et celles qui participent à l’éducation des enfants et des jeunes.
            C’est aux chefs d’établissements de veiller à ces dialogues, notamment entre les enseignants, les catéchistes, les animateurs pastoraux et les familles. Et d’y veiller de manière large et intelligente : par exemple en se demandant comment l’éveil aux réalités religieuses passe par l’enseignement des diverses disciplines (lettres, histoire, enseignements scientifiques ou artistiques). Et en se demandant aussi comment les adhésions religieuses peuvent être comprises et exprimées de façon raisonnable, et non caricaturale : Que croient vraiment les chrétiens ? Que croient vraiment les musulmans ? Et pourquoi certains choisissent-ils de dire : « Je ne sais pas ou je ne suis pas croyant » ?
            Bref, il s’agit, en reconnaissant le caractère global du travail d’éducation, de montrer que l’expérience religieuse fait partie de l’existence humaine et que, par conséquent, l’initiation à la foi chrétienne ne renvoie pas seulement à des démarches individuelles, mais à la vie normale d’un établissement catholique. Des enfants et des jeunes doivent avoir la liberté d’y apprendre à devenir chrétiens au milieu des autres.
 
 
 
  3. L’initiation chrétienne liée aux attentes et aux questions des jeunes
                       
                        À une condition : que cette initiation chrétienne soit effectivement reliée aux attentes et aux questions dont des enfants et des jeunes sont porteurs. Et qu’ils sont capables d’exprimer parfois plus librement que des adultes.
            Dans mon expérience d’éducateur et d’évêque, cette rencontre est une source permanente de renouvellement. À travers les lettres personnelles que je reçois, en vue du sacrement de confirmation, je n’en finis pas de reconnaître que ces garçons et ces filles de 13 à 18 ans, même s’ils sont saturés d’informations, sont aussi libres d’aller à l’essentiel, c’est-à-dire à la grammaire élémentaire de l’existence humaine.
            « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? À qui faire confiance quand on désire aimer et être aimé ? Où trouver des points d’appui et des références solides ? » Et aussi : « Comment connaître Dieu ? Comment découvrir le Christ ? Comment prier ? Et comment pardonner, quand on a vécu des blessures humainement impardonnables ? »
            Ces jeunes sont comme tous les jeunes. Ils paraissent parfois indifférents, ou distraits, ou superficiels. Mais ils attendent – j’en suis sûr- de rencontrer des adultes qui ne vont pas répondre à ces questions comme on répond à un sondage, mais qui accepteront d’affronter avec eux ces questions d’humanité commune et d’aller avec eux à la source de la révélation chrétienne.
            L’enjeu de l’initiation chrétienne, c’est ce travail de ressourcement qui vaut pour des adultes autant que pour des jeunes. Et ce travail exige non seulement que nous soyons capables de dialoguer avec des jeunes, mais que nos établissements catholiques se reconnaissent d’abord comme des communautés éducatives, et non pas comme des structures qui devraient fonctionner de manière efficace et rentable. Certes, la logique d’entreprise est une logique utile, surtout quand elle porte en elle des exigences de précision et d’évaluation. Mais, à l’intérieur de cette logique naturelle, l’engagement éducatif chrétien inclut un autre élément : celui de la grâce de Dieu, c’est-à-dire de ce que l’on ne calcule pas et que l’on ne maîtrise pas, mais qui nous est donné par Dieu.
            C’est aussi à ce point-là que doit se manifester le caractère propre de l’enseignement catholique, dans cet esprit d’ouverture radicale au mystère de Dieu, au don de Dieu qui nous dépasse et passe par des personnes.
            Ceci vaut pour le fonctionnement des établissements : est-ce que l’on se réfère seulement à des critères de fonctionnement efficace ou est-ce que l’on reconnaît aussi l’importance de ces éléments impondérables qui passent par exemple par l’accueil d’un enfant handicapé ou par des dialogues persévérants avec des parents incapables de saisir l’évolution de leurs enfants ?
            Et de même pour l’initiation chrétienne : sommes-nous prêts à laisser tomber les schémas préfabriqués qui, hier, faisaient surtout valoir la libre spontanéité des enfants, censés             découvrir par eux-mêmes les données de la foi, et qui, aujourd’hui, voudraient nous convaincre que l’accès au mystère de Dieu ne dépendrait que du contenu d’une catéchèse obligatoire ?
            Si l’on pouvait comprendre et accepter enfin ce que le Père de Lubac a pris jadis la peine d’étudier sur les relations complexes entre la nature humaine et la grâce de Dieu. Oui, il y a en tout être humain une attente profonde inscrite en lui par Dieu et qui le rend capable d’accueillir sa Révélation. Mais, en même temps, cette Révélation de Dieu est totalement gratuite. L’homme ne l’invente pas. Elle vient d’ailleurs : du cœur de Dieu quand il s’ouvre à nous en Jésus Christ. Comme pour cette femme aux cinq maris à qui Jésus demande à boire en lui disant seulement : « si tu savais le don de Dieu… » (Jean 4, 10). Ou comme pour le riche publicain Zachée qui va être transformé par la rencontre de ce Jésus qui s’invite chez lui et qui lui annonce la nouveauté chrétienne : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu… » (Luc 19, 10).
            Et l’on sait bien, ou l’on devrait savoir davantage, que ce ministère du salut, c'est-à-dire de l’amour efficace, fait aussi partie de la pratique chrétienne de l’engagement éducatif et donc de la vie ordinaire des établissements catholiques d’enseignement…
 
 
 
II –      L’ENGAGEMENT ÉDUCATIF VÉCU COMME EXPÉRIENCE  CHRÉTIENNE
 
 
                         Cet engagement éducatif, tel qu’il est mis en œuvre dans les établissements catholiques d’enseignement, ne peut évidemment pas se réduire à une activité professionnelle. Il doit pouvoir être pratiqué comme une véritable expérience chrétienne, c’est-à-dire comme une expérience humaine qui ouvre sur la compréhension de soi-même et des autres dans la lumière de Dieu tel qu’il se révèle à nous en Jésus Christ.
            Comment cela est-il possible ? Quelles peuvent être les lignes de force de cette expérience spirituelle intérieure à tout engagement éducatif ?
 
                        Je voudrais ici bien me faire comprendre pour éviter les malentendus. Je ne cherche absolument pas à transformer tous les enseignants en animateurs pastoraux ou à faire des chefs d’établissements des espèces de guides spirituels.
            Mon intention est tout à fait différente, mais je tiens à l’expliquer. Je souhaiterais que ceux et celles qui participent à la vie et au travail de l’enseignement catholique soient reconnus dans l’Église au titre de leur engagement éducatif. Non pas au titre de telle ou telle autre activité qu’ils exerceraient, par exemple dans le cadre paroissial, dans le domaine de la catéchèse, de la liturgie ou de la solidarité. Et pas davantage au titre de leur appartenance à l’enseignement catholique, si cette appartenance se réduisait à une étiquette.
            Je voudrais – et j’estime que c’est possible et souhaitable – qu’un homme ou une femme qui paie de sa personne en enseignant dans un établissement catholique ou en y exerçant des responsabilités de direction puisse être reconnu comme tel : que l’on comprenne que son engagement éducatif au service des enfants et des jeunes, dans le cadre de l’enseignement catholique, est sa façon d’être chrétien et de participer à la mission de l’Église.
            Et, par conséquent, que nos communautés chrétiennes, nos paroisses, fassent place aux membres de l’enseignement catholique de façon institutionnelle, au titre de leur expérience et de leurs responsabilités éducatives.
            Ce qui est en cause ici, ce n’est pas l’enseignement catholique, c’est l’Église elle-même, parce qu’elle est appelée à se reconnaître tout entière comme engagée dans une mission éducative, au sens large de la proposition et de l’inscription de la foi chrétienne dans la société actuelle, qui n’est plus chrétienne.
            Et je voudrais que l’enseignement catholique, avec toutes ses composantes, se reconnaisse lui-même comme effectivement associé à cette mission éducative de l’Église et donc qu’il ait la capacité de rendre compte de son travail en termes d’expérience spirituelle, inspirée et soutenue par la foi chrétienne.
            Cela suppose des rencontres et des confrontations entre tous les acteurs de l’enseignement catholique, et aussi des dialogues effectifs avec les membres des communautés chrétiennes ordinaires. En quoi consiste donc cette expérience spirituelle à laquelle vous êtes associés, consciemment ou inconsciemment ?
 
1. L’attention aux personnes
 
                        Cette expression peut paraître trop générale et finalement creuse. Je suis pourtant persuadé qu’elle correspond à quelque chose d’essentiel et d’irremplaçable dans l’engagement éducatif. Pour une raison simple : c’est que la culture dominante se réfère avant tout à des critères quantitatifs et qu’elle tend plus ou moins à traiter, et parfois à manipuler les être humains comme des objets ou comme des pions.
            Or la personne, chez un être humain, c’est précisément ce qui dépasse toutes les données quantitatives, tous les conditionnements, ce qui est irréductible, c’est-à-dire qui ne se réduit pas à des éléments particuliers.
            Un terme exprime fortement ce caractère de dépassement: c’est le terme de « mystère » qu’il faut distinguer de l’énigme que l’on peut un jour au l’autre déchiffrer. Le mystère, chez un être humain, c’est ce qui est en lui à l’image de Dieu, c’est-à-dire qui est ouvert à l’infini et qui ne peut jamais être totalement connu ou maîtrisé.
            Tous les éducateurs le savent, et aussi les parents : éduquer, c’est accepter que les autres nous échappent, précisément parce qu’il y a en eux une part d’inconnu et d’inattendu, quelque chose qui résiste à toutes les manipulations et à toutes les compréhensions superficielles.
            En employant ce terme de « mystère », j’ai fait référence à la Révélation chrétienne de Dieu. Mais il est évident que cette attention aux personnes en tant que personnes peut être pratiquée par des hommes et des femmes qui ne partagent pas notre foi chrétienne. Ce qui signifie que l’engagement éducatif vécu comme une expérience spirituelle nous situe sur un terrain d’humanité commune, selon la dimension de la profondeur.
            Mais se tenir sur ce terrain, avec la force et la lumière de Dieu, constitue un véritable engagement qui peut avoir des conséquences pratiques. En particulier par rapport à des personnes qui ont du mal à accéder à leur propre humanité, parce qu’elles doutent d’elles-mêmes.
            Cette épreuve-là est aujourd’hui relativement fréquente. Je connais comme vous des enfants et des jeunes qui n’ont pas confiance en eux et qui se dévalorisent eux-mêmes. Comme cet enfant de dix ans qui répétait le jugement porté sur lui, peut-être par ses parents : « Je ne suis pas crédible ».
            Je suis sûr que, dans un établissement catholique, on pratique, peut-être plus qu’on ose le dire, cette attention aux autres, qui commence par le regard que l’on porte sur eux : et l’on sait à quel point le regard des autres influe sur la façon dont un être humain peut se comprendre lui-même.
            La relation éducative implique ce regard qui sait voir au-delà des apparences ou des étiquettes. Il s’agit de croire à l’humanité profonde d’un être humain pour lui permettre d’y croire lui-même et de déployer ses capacités. En réponse à une question du philosophe BERGSON qui lui demandait « Qu’est-ce que pour vous l’éducation ? », Madeleine DANIÉLOU a su exprimer d’une formule frappante cette dimension essentielle de l’éducation : éduquer, « c’est discerner la ligne de l’élan créateur dans un être et la suivre, discerner aussi la conduite de Dieu sur lui et la seconder. »
            Tout est dit dans cette formule, à la fois de ce qui est inscrit à l’intérieur d’un être humain et qui demande à être reconnu et de ce qui est donné et désiré par Dieu pour cet être, et qui demande aussi à être reconnu et éveillé.
            D’une certaine manière, tout l’engagement de Dieu, tel qu’il se déploie dans l’Évangile, a cette visée éducative. Jésus n’en finit pas d’éduquer ses disciples et aussi les hommes et les femmes qu’il rencontre. Le premier et le dernier mot de cette pédagogie de Dieu, c’est l’espérance. Dont la fameuse parabole des deux fils est la plus claire illustration (cf. Luc 15, 11 – 32). Le père n’a pas cessé d’attendre celui qui est parti au loin et qui se perd. Tous les éducateurs que nous sommes sont appelés à faire un jour ou l’autre cette expérience-là. Et l’on sait que parfois, bien des années plus tard, des hommes et des femmes se souviennent de la façon dont les éducateurs les ont sauvés, en croyant et en espérant en eux, contre toute espérance.
            Autrement dit, l’éducation est une expérience spirituelle parce qu’elle implique des actes de foi très précis, dont la source ne vient pas de nous, mais peut passer par nous.
 
2. Le travail de Dieu à l’intérieur des conditionnements de l’existence
 
                        Alors, en tant qu’éducateurs, nous devenons témoins, et parfois témoins privilégiés, du travail de Dieu au-dedans de tout ce qui peut conditionner une existence humaine, et dont des jeunes sont parfois terriblement conscients : les brisures familiales, les situations de précarité, les dialogues impossibles, les blessures affectives, bref tout ce qui semble tirer des êtres humains vers le bas, en entravant, parfois gravement leur liberté.
            Face à ces conditionnements de l’existence, la Révélation chrétienne est étonnante. Elle ne va pas dans le sens des logiques du monde qui, elles, vont le plus souvent dans le sens du déterminisme. L’action de Dieu est du côté de la liberté des hommes. Dieu a toujours la liberté d’agir au-dedans même de ces entraves parfois si lourdes.
            Il faut dire plus : le principe de liberté, l’affirmation de la liberté humaine, sont intérieurs à la Révélation chrétienne et à l’existence chrétienne. On le voit chez les catéchumènes adultes qui expliquent qu’en devenant chrétiens, ils peuvent parler d’eux-mêmes à la première personne.
            Mais nous pouvons le voir aussi chez des enfants et des jeunes qui savent très bien, à leur manière d’enfant et de jeune, que devenir chrétien et se dire chrétien est un acte de liberté personnelle, et non pas de conformisme social. L’enseignement catholique est appelé à pratiquer cette ouverture résolue à la liberté de Dieu et à la reconnaître comme un élément constitutif de la vie de ses établissements.
            Il ne s’agit pas seulement d’exercer la liberté de l’enseignement, ni même d’inscrire l’initiation chrétienne dans les programmes scolaires. Il s’agit de vérifier concrètement que l’appel à la liberté chrétienne fait effectivement partie du projet éducatif de l’établissement et que cet appel doit pouvoir être reconnu par l’ensemble de la communauté éducative, non pas comme une contrainte qui serait imposée de façon arbitraire, mais comme une proposition positive, inséparable du caractère propre de l’établissement.
            Permettez-moi d’insister pour finir sur les enjeux majeurs d’une telle insistance, qui concerne l’avenir et la place de l’enseignement catholique dans la société française et aussi dans l’Église.
            - Parler ainsi de la liberté chrétienne, enracinée dans la foi, c’est dire que le christianisme n’est pas un système, ancien ou moderne. Un système est toujours tenté de s’imposer par lui-même et de se replier sur lui-même. La foi en Dieu, tel qu’il se révèle à nous en Jésus Christ, n’est pas un système, mais une source. Une source, on la cherche, on la trouve et on la laisse jaillir. Quels moyens prenons-nous pour aller à la source de notre foi chrétienne, en laissant parfois des enfants, des jeunes ou de jeunes enseignants, qui ne sont pas du sérail catholique, nous y entraîner ?
            - Mais – et il s’agit là d’un autre défi à relever, qui est à la fois spirituel et institutionnel, et même social – on ne garde pas une source pour soi. Quand on l’a trouvée, on y conduit les autres. Autrement dit les actes et les signes de l’initiation chrétienne doivent s’inscrire librement dans la vie des établissements. Et il faut faire valoir la diversité de ces signes. Car l’initiation chrétienne commence par des gestes et des attitudes simples d’accueil, de respect, de solidarité. Elle passe aussi par le travail d’enseignement, avec tout ce qu’il comporte d’intelligence et de compétence. Sans oublier les dialogues avec les jeunes, et aussi avec leurs familles, quand c’est nécessaire, surtout pour faire face à des situations d’urgence.
            Et puis, en même temps que ces gestes d’humanité, qui sont aussi évoqués dans l’Évangile, existent ces autres signes visibles que sont les sacrements de la foi et de l’initiation chrétienne proprement dit, le baptême, la confirmation et l’Eucharistie.
            Ces gestes et ces signes ne se confondent pas avec le cursus scolaire. Mais ils ne peuvent pas non plus être réduits à des démarches individuelles. Il est normal qu’ils aient une forme visible et qu’ils s’inscrivent dans la vie des établissements.
            L’enjeu est alors d’ordre social : il doit être possible que des enfants, des jeunes, et aussi des adultes, deviennent chrétiens dans l’enseignement catholique et qu’ils aient la liberté d’en témoigner au milieu des autres. Dans le plein respect de la loi DEBRÉ, qui stipule que les établissements catholiques sont ouverts à tous et qu’ils ont institutionnellement la liberté de manifester leur caractère propre.
            Ce caractère propre, je le relierai volontiers à ce que le philosophe agnostique Marcel GAUCHET appelle le « civisme chrétien », appelé à s’exercer dans nos sociétés sécularisées, en manifestant la spécificité chrétienne aux côtés et au milieu de ceux qui ne sont pas chrétiens.
            Pour le dire autrement, l’Église catholique, à travers les établissements catholiques d’enseignement, peut aujourd’hui reconnaître qu’elle n’est pas seulement l’Église des catholiques, qu’elle est effectivement ouverte à tous, mais que cela ne l’empêche pas du tout d’apprendre à des enfants et à des jeunes, et à des adultes, à devenir chrétiens et à vivre leur foi au milieu des autres, d’une manière qui soit reconnue par l’ensemble de la communauté éducative.
            Voilà le défi à relever et l’engagement à prendre pour que l’enseignement catholique soit effectivement au service de la liberté et de la foi chrétiennes dans notre société laïque et qu’il participe à la mission éducative de l’Église tout entière !
 
           
                                                                                                        
 

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