Le blog de Mgr Claude DAGENS

POUR UN MINISTÈRE VRAIMENT APOSTOLIQUE DANS LE CORPS DU CHRIST

30 Octobre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Conférence donnée à Paris, au cours d’une rencontre organisée par les responsables de la revue Prêtres diocésains, le 22 octobre 2008.

 

 

I – LA SOURCE AU CŒUR DE L’ÉPREUVE

 

                        Le titre proposé, « Pour un ministère vraiment apostolique dans le Corps du Christ », comporte évidemment une intention ou un présupposé : dans les circonstances actuelles, qui sont incontestablement éprouvantes, nous avons besoin, et même un besoin urgent, d’aller aux sources de notre ministère de prêtres, de diacres et d’évêques. Et le terme apostolique désigne cette source qui nous tourne non pas vers le passé, mais vers l’origine, vers l’inspiration et l’orientation permanentes de notre ministère. En ne perdant pas de vue que ce ministère est inséparable du Corps tout entier du Christ.

            Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi d’affirmer ici deux convictions que nous n’aurons certainement aucun mal à partager :

 

                        - Première conviction : le caractère apostolique fait partie de la grande Tradition chrétienne. Il s’enracine dans la Révélation du Christ et la naissance de l’Église : les apôtres du Christ sont ces hommes appelés, choisis, encouragés pour témoigner du mystère du Christ Sauveur dans le monde et pour faire de son Église cet ensemble vivant, ce Corps, où ce mystère est accueilli, célébré, vécu et annoncé.

            Mais il y a plus : il y a aussi le déploiement de cette source apostolique à travers l’histoire de l’Église. Et il est clair que la plupart des renouveaux de l’Église sont directement ou indirectement liés à la redécouverte de cette source apostolique. C’est vrai au Moyen-Âge avec François d’Assise ou Dominique, et avec ce que l’on appelle les ordres mendiants, dont l’inspiration est puisée dans l’appel de Jésus à tout quitter pour le suivre et pour l’annoncer en vivant de Lui. C’est vrai, au XVIIème siècle, spécialement en France, avec Monsieur OLIER, saint Vincent de Paul ou saint Jean Eudes : la grande réaffirmation du sacerdoce catholique est radicalement liée au mystère du Christ et à la mission chrétienne qui a sa source dans ce mystère. Et de même au XXème siècle, avec Madeleine DELBRÊL, Jacques LOEW et les grandes fondations missionnaires d’avant ou d’après la seconde guerre mondiale : c’est le réveil de la conscience apostolique à l’intérieur de l’Église qui inspire ces initiatives et ces engagements.

            Et aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, où en sommes-nous ? Soyons d’abord réalistes, et ce sera ma seconde conviction : la mission chrétienne est aujourd’hui à l’épreuve, et de bien des manières, visibles ou cachées.

            Ce qui est le plus visible, c’est l’affaiblissement institutionnel du Corps ecclésial : vieillissement des prêtres, pénurie des vocations, perte ou oubli d’une certaine mémoire chrétienne, baisse accentuée de la pratique sacramentelle, spécialement de l’Eucharistie.

            Ce qui est moins visible, mais tout aussi réel, c’est la fatigue ressentie par certains dans ces conditions d’affaiblissement institutionnel : une fatigue physique, morale, spirituelle, qui peut aller jusqu’au découragement et même à la désespérance. Avec cette impression d’inertie ou de résignation latente, comme s’il n’y avait rien à faire, sinon à gérer notre propre pénurie.

            Mais il y a, me semble-t-il, plus grave : il s’agit d’une sorte de tension et même d’éclatement intérieur à l’Église, une tension rarement formulée de façon explicite, mais parfois intensément ressentie. Cet éclatement concerne la sacramentalité de l’Église, c'est-à-dire ce qui fait de l’Église tout entière le signe et le corps du Christ. Pour parler en termes théologiques massifs, on pourrait dire qu’il y a une sorte d’antagonisme larvé entre le sacerdoce des prêtres et le sacerdoce des baptisés. Ou, pour parler autrement, on peut exprimer ce jugement : pour concevoir l’avenir de l’Église, certains font valoir, de façon exclusive, la mission irremplaçable des prêtres, avec la conviction que tout renouveau doit partir de là, tandis que d’autres, également convaincus, militent pour une revalorisation du baptême à partir duquel des laïcs, hommes et femmes, participent de plein droit à la construction du Corps du Christ.

            Que ces deux points de vue aient une part de vérité, c’est incontestable. Mais ce qui serait grave, c’est que chacun s’affirme de façon exclusive. Alors, il y aurait risque d’un véritable éclatement intérieur au Corps du Christ, comme si la manifestation de sa sacramentalité pouvait être revendiquée par les uns sans les autres, et même par les uns contre les autres.

            Ce rapport de forces sacramentel me semble aux antipodes de la vérité chrétienne. Certes, il peut être manipulé, instrumentalisé, ou détourné par des stratégies particulières. Mais il n’a pas d’avenir pastoral parce qu’il est contraire à la profondeur du mystère chrétien. Car la profondeur de ce mystère se révèle à travers la croissance du Corps tout entier de l’Église. Et c’est cela que nous devrions discerner et reconnaître davantage, y compris dans les circonstances actuelles.

            Certes, nous sommes pauvres et affaiblis, Mais, à l’intérieur même de notre pauvreté et de notre affaiblissement, s’accomplit comme un renouvellement du tissu de la foi chrétienne et de l’Église. Je l’atteste, comme évêque d’un diocèse où l’on pratique depuis bien des années le déploiement pastoral, avec des relais paroissiaux et des équipes d’animation pastorale. Il faut s’expliquer davantage sur ce qui se passe alors : il ne s’agit pas de remplacer les prêtres par des laïcs, ni même de compenser la pénurie des prêtres par la responsabilité des laïcs. Il s’agit de faire de l’Église le signe de la Charité du Christ dans le monde, avec des prêtres, des diacres et des laïcs, hommes et femmes, qui apprennent ensemble non pas à partager des fonctions ou des pouvoirs, mais à vivre du Christ dans le monde à travers sa Parole et ses sacrements, chacun à sa place et à sa manière.

            L’enjeu commun et profond est là : ou bien on conçoit artificiellement l’Église comme une entreprise humaine, dont on cherche à réviser le fonctionnement, ou bien on accepte de vivre le mystère de l’Église dans sa vérité sacramentelle, c’est-à-dire selon cette Vérité qui vient du Christ, qui nous dépasse et qui passe par nous.

            Et l’inspiration apostolique de notre ministère a un rapport direct avec cette sacramentalité de l’Église : sous sommes du Christ pour son Corps et dans son Corps. Nous sommes constitués signes du Christ par l’ordination pour que ce Corps vive de Lui et devienne sa manifestation sensible à l’intérieur de notre humanité.

            Nous sommes chargés, investis du ministère apostolique pour faire valoir et même pour faire voir, pour rendre visible cette identité sacramentelle de l’Église au cœur même de ce qui nous blesse, ou déforme cette identité, au cœur de ces épreuves et de ces tensions que je viens d’évoquer.

            Car c’est là qu’est le défi le plus profond : il ne s’agit pas d’inventer je ne sais quelle stratégie pastorale qui ferait triompher notre cause ou nos préférences. Il s’agit de comprendre nous-mêmes que la crise actuelle du ministère apostolique, les épreuves de l’Église sont le lieu où nous devons chercher et trouver, ou retrouver la source chrétienne et apostolique sans laquelle rien ne tiendrait.

            Je voudrais aller à cette source à travers trois étapes très intimement liées les unes aux autres,  trois étapes qui me semblent aujourd’hui les plus décisives pour faire face à une situation de crise ecclésiale.

 

                        - Il faut partir du Corps du Christ en tant qu’il est un Corps infatigable.

                        - Le ministère apostolique est inséparable de ce Corps.

                        - Ce ministère apostolique  s’enracine dans l’expérience des apôtres, avec ses deux éléments constitutifs : profondeur  de la foi et largeur de la mission.

 

 

 

II – LE CORPS DU CHRIST EST UN CORPS INFATIGABLE

 

                        Nous, nous sommes capables d’être fatigués, parfois très fatigués, physiquement, moralement, spirituellement. Nous sommes tentés de baisser les bras, de désespérer de nous-mêmes et du Corps du Christ par lequel et pour lequel nous souffrons.

            Mais ce Corps nous dépasse, tout en passant par nous. Il est plus grand que nous et surtout plus vivant que nous. On peut même dire qu’il est infatigable, en tant que Corps vivant du Christ mort et ressuscité.

            Cette affirmation paradoxale, je l’ai trouvée chez un philosophe dont la pensée a sans doute été mieux reçue dans le monde des philosophes que dans celui de l’Église. Il s’agit de Jean-Louis CHRÉTIEN, qui a écrit une très belle méditation sur la fatigue, dans laquelle je trouve cette remarque qui va très loin :

            « S’il y a de l’infatigable, et un infatigable réel et incarné, il faut qu’il y ait un corps infatigable. De toute évidence, nul corps individuel, dans la condition présente, ne l’est, ni ne peut l’être…Où donc est le corps, le corps humain, en qui l’amour est effectivement infatigable ? » (Jean-Louis CHRÉTIEN, De la fatigue, Paris, 1996, p.162)  

            Nous pouvons répondre : ce Corps existe, c’est l’Église, en tant que Corps du Christ. Corps blessé, ou usé, ou réellement fatigué, sans aucun doute, et c’est notre souffrance personnelle. Mais dans ce Corps blessé, nous savons qu’une source de vie est présente, cachée, mais agissante : c’est le Christ dans la vérité de sa Pâque, c’est l’Esprit Saint qui nous relie à la Pâque du Christ à travers nos épreuves.

            Et c’est l’apôtre Paul qui a le plus fortement mis en relief cette réalité profonde de la source christique en nous. Le ministère apostolique est le haut lieu de cette révélation paradoxale :

            «  Pressés de toutes parts, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer ; pourchassés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés ; sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi  manifestée dans notre corps. Toujours en effet, nous les vivants, nous sommes livrés à la mort à cause de Jésus, afin que  la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre existence mortelle. Ainsi, la mort est à l’œuvre en nous, mais la vie en vous ! » (2 Cor., 4, 8-12).    

            C’est extraordinairement clair : le Corps du Christ ne peut pas être un système de rapports de forces ou de fonctions.  Il est infatigable parce qu’il est le signe du mystère pascal à l’œuvre en nous. Et nous, les porteurs du ministère apostolique, nous avons la responsabilité de percevoir et de faire percevoir ce paradoxe étonnant : au cœur même de nos fatigues, de nos luttes, parfois de nos révoltes ou de nos désespoirs, s’accomplit la croissance du Corps du Christ. Et ces fatigues et ces luttes elles-mêmes contribuent à cette croissance, au-delà de toute apparence mondaine.

III – LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE EST INSÉPARABLE DU CORPS TOUT ENTIER DE L’ÉGLISE

 

                                    Affirmer cela, c’est affirmer du même coup que le ministère apostolique est inséparable du Corps tout entier de l’Église et qu’il ne peut donc pas être mesuré aux capacités ou aux charismes individuels des ministres. Le ministère apostolique est du Christ pour l’Église et par l’Église. Il est  donné par l’Église à travers l’ordination. Il est vécu dans l’Église comme une participation à son mystère de communion et de mission. En tant que ministres du Christ et de l’Église, les prêtres, et aussi  les évêques et les diacres, doivent pouvoir se reposer sur la ou les communautés chrétiennes qu’ils servent et se laisser porter par l’Église tout en la portant.

            Ces affirmations peuvent paraître banales. Elles ne le sont pas, pour une bonne raison : c’est qu’à certaines périodes de l’histoire, cette relation constitutive du ministère à l’Église s’est distendue et que le ministère a pu être conçu et vécu d’une façon indépendante, autonome, soit comme une promotion sociale, une source de revenus et de bénéfices, soit comme une forme de pouvoir plus ou moins utilisé par les forces politiques ou sociales. Du Moyen-Âge au XVIème siècle, et au Concile de Trente, des réformes successives chercheront à rétablir cette relation entre le sacerdoce et le corps ecclésial.  

            Il est évident que le concile Vatican II s’est inscrit dans cette grande Tradition selon laquelle le ministère apostolique ne peut s’exercer authentiquement que dans une relation intime à la personne du Christ et au Corps de l’Église.

            «  La fidélité au Christ est inséparable de la fidélité à l’Église. La charité pastorale exige donc des prêtres, s’ils ne veulent pas courir pour rien, un travail vécu en communion permanente avec les évêques et avec leurs autres frères dans le sacerdoce. Tel sera pour les prêtres le moyen de trouver dans l’unité même de la mission de l’Église l’unité de leur propre vie ». (Presbyterorum ordinis, n.14)   

            Cette affirmation traditionnelle a certainement besoin d’être comprise aujourd’hui dans les circonstances éprouvantes auxquelles nous sommes confrontés. Car, en raison de l’affaiblissement institutionnel de l’Église, certains peuvent imaginer que c’est en manifestant la force du ministère que l’on pourra surmonter cette crise, et l’on peut donc rêver d’une manifestation exclusive de cette force, plus ou moins réduite à ses éléments extérieurs, liés aux rites et à l’exercice d’un pouvoir.

            Ce qui devrait nous prémunir  contre cette tentation, c’est le sacrement qui se trouve comme au coeur de notre ministère, comme il est au cœur de l’Église : l’Eucharistie, qui est d’abord sacrement du Christ livré pour notre salut et sacrement de l’unité de son Corps, sacrement de l’Amour reçu de Dieu par le Christ et vécu au nom du Christ dans l’Église.

            Le pape Benoît XVI, dans sa première encyclique, a mis en relief cette dimension constitutive de l’Eucharistie, sacramentum caritatis. Et il n’oubliait certainement pas ce qu’il avait écrit  jadis, en s’inspirant des Pères de l’Église et spécialement de saint Jean Chrysostome sur le lien constitutif entre le Christ qui se donne à travers le pain rompu et le Christ qui se révèle à travers des pauvres.

            Et il insistait sur cette relation intime  entre le sacrement de l’autel et le sacrement du pauvre, en écrivant : « Seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de chaque jour qu’est l’amour fraternel ». (J. RATZINGER, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p.17). 

            Le ministère apostolique nous appelle à être les garants de ce va-et-vient permanent entre l’Eucharistie et la pratique de la charité, le culte et la mission, la vie sacramentelle et la vie fraternelle. C’est par ce va-et-vient que l’Église est comme plantée dans le corps de notre humanité.

 

IV – LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE S’ENRACINE DANS L’EXPÉRIENCE DES APÔTRES.

 

                        Et il s’y enracine suivant les deux dimensions constitutives de cette expérience : la profondeur de la foi et la largeur de la mission. Ces deux dimensions sont intimement associées dès que Jésus appelle des hommes à le suivre, et d’abord Simon –Pierre, le pêcheur du lac de Galilée, et ses compagnons.

            Le récit de ce premier appel dans l’Évangile de Luc, au chapitre 5, est extrêmement révélateur ou fondateur, c'est-à-dire qu’il contient comme en germe ce qui va se déployer peu à peu à travers l’existence de ces hommes. Il en va ainsi pour Paul, à partir de la rencontre de Jésus sur le chemin de Damas.

            D’emblée, quand Dieu, quand le Christ choisit ces hommes pour se lier à eux et pour passer par eux, ces hommes sont appelés à entrer dans un double mouvement.  Et ce double mouvement est comme suggéré dans la première parole que Jésus leur adresse : « Duc in altum », avec la double traduction possible : « Avance en eau profonde » et, en même temps, « Va au large, et jetez les filets ». (Luc 5, 4).    

            Rien n’empêche désormais ces hommes de vivre inséparablement de la profondeur de la foi au Christ et de la largeur de la mission exercée en son nom.

            La profondeur de la foi : ils découvrent peu à peu cet homme nommé Jésus, ils l’écoutent, ils le suivent, ils sont associés à son travail, et ils comprennent progressivement qu’ils ne peuvent pas le connaître dans sa vérité de Fils de Dieu, de Sauveur, sans entrer eux-mêmes dans son mystère et sa mission. C’est l’apôtre Paul qui le dira plus tard avec une force saisissante : « Le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances ». (Phil. 3, 10)

            Mais, en même temps, ces hommes sont appelés à quitter leur terre et leur travail, à sortir d’eux-mêmes pour témoigner du Christ et pour fonder des communautés qui vivent de Lui, aussi bien au milieu du monde juif que du monde païen. Et l’Esprit Saint leur est donné pour exercer ce ministère de témoignage et de fondation.

            C’est clair : la largeur toujours plus grande de la mission vécue dans le monde est inséparable de la profondeur de la foi en cet homme nommé Jésus qui est le Fils du Dieu vivant, Celui que le Père envoie pour ouvrir le monde à son Alliance et à son Amour.

            Le ministère apostolique est comme au croisement ou à la charnière de ces deux dimensions de profondeur et de largeur. Mais c’est ce croisement, ou cette articulation qui demeurent difficiles, risqués, exposés à des incompréhensions et à des dérives.

            Je voudrais le montrer en  essayant de faire brièvement une lecture spirituelle de cette jonction entre la profondeur de la foi  et la largeur de la mission, et aussi des déséquilibres qui peuvent la menacer.

            Et quand je parle de lecture spirituelle, je n’ignore pas qu’il en existe d’autres que nous n’avons pas à interdire, mais à critiquer, s’il le faut, c’est-à-dire ces  lectures exclusivement politiques ou sociologiques qui appliquent à l’histoire de l’Église, à la mission chrétienne et au ministère apostolique des catégories venues de l’extérieur.

            Je ne conteste pas la légitimité de ces lectures. Mais je demande à ce que nous gardions notre liberté critique de chrétiens par rapport à elles, surtout quand elles sont fondées sur un antagonisme sommaire dont les illustrations sont nombreuses.

            Au fond, dit-on parfois, il y aurait comme des « modes » ou des « formules » missionnaires qui se succéderaient et qui s’opposeraient dans l’histoire de l’Église. Pour parler de la France, on dira ainsi qu’il y aurait eu, avant et après la seconde guerre mondiale, une période où la mission aurait privilégié la présence cachée, l’enfouissement de l’Église et de ses ministres au milieu des pauvres et des milieux populaires. Et qu’aujourd’hui, au lieu de l’enfouissement et du silence, on privilégierait  la proclamation de la foi et l’affirmation de l’identité catholique dans une société sécularisée.

            Cette lecture de notre histoire en termes de stratégies pastorales ne me semble pas absolument fausse, mais superficielle. Elle empêche de percevoir les enjeux profonds. Elle ne permet pas de comprendre pourquoi et comment nous devons joindre constamment dans nos pratiques la profondeur de la foi et la largeur de la mission. Et que cette jonction peut être compromise des deux côtés. Soit que la largeur de la mission nous  fasse oublier la dimension de la profondeur spirituelle, soit que la profondeur spirituelle se développe au détriment de la largeur de la mission.

            Car il est vrai que les deux risques existent, et qu’ils sont aussi graves l’un que l’autre et que nous devons sans cesse apprendre à les discerner. Je voudrais tenter ici ce discernement.

           

            - Il est vrai historiquement que le désir d’aller au large peut entraîner une certaine dévalorisation de la profondeur de la foi et de l’expérience spirituelle. Et je pense à ce que Madeleine DELBRÊL  écrivait en 1954, au moment de la crise des prêtres ouvriers, au Père AUGROS, Supérieur du Séminaire de la Mission de France : « Attention ! La tendance d’alliance peut l’emporter sur la tendance de salut ! » Le désir d’être allié sur le terrain social avec des incroyants peut faire oublier l’appel à vivre de Dieu et par Dieu au milieu de ceux qui refusent Dieu.

            Ne soyons pas hypocrites ! Ce risque qui consiste à se laisser dévorer par l’action pastorale est permanent. On est pris, emporté par les sollicitations, les rencontres, les urgences. On se dépense pour les autres. Mais ce dynamisme extérieur ne s’enracine plus assez dans cette relation vitale au Christ, sans laquelle notre existence s’effrite. Nous ne pouvons être des ministres authentiques du Christ que si nous continuons à être ses disciples véritables à travers la prière, la Parole de Dieu et les sacrements de l’Église, autant qu’à travers notre agir pastoral. Surtout si cet agir est limité par les circonstances et par notre fatigue.

 

            Le risque existe donc réellement que les exigences de la largeur missionnaire ne compromettent ou ne réduisent la profondeur de la foi. Il est peut-être plus difficile de parler du risque inverse : celui qui réduirait la largeur au bénéfice supposé de la profondeur. Et pourtant, ce risque existe aussi, même s’il est moins évident. Il est vrai qu’il est possible de faire de la vie spirituelle et même de la vie ecclésiale un lieu d’enfermement, du moins de séparation. Les pratiques spirituelles sont honorées et même revalorisées : piété, dévotions, pèlerinages, insistance sur les exigences de la vie sacramentelle. Cette accumulation est protectrice. Mais conduit-elle au cœur ? Conduit-elle à la personne du Christ, au témoignage vécu comme un acte spirituel et non pas comme une stratégie ?

            C’est là qu’il me semble juste de déceler un risque un peu différent, peut-être lié aux difficultés actuelles. Parce que l’Église est affaiblie, parce que le christianisme ne fait plus partie de notre paysage religieux et culturel comme il en a fait partie, certains peuvent être enclins à le manifester publiquement de façon affirmée. Le ministère des prêtres sera mis au service de cette manifestation publique du catholicisme. L’évangélisation est perçue alors comme une stratégie qui doit montrer la visibilité de l’Église dans notre société. Il y a des signes à donner, des initiatives à prendre, des rassemblements à organiser. Je ne critique pas cet aspect d’initiatives, avec l’audace qu’elles impliquent. Je pose une question : sous prétexte d’affirmer publiquement une certaine visibilité chrétienne, ne devient-on pas prisonnier de la logique dominante de notre société, celle de la consommation et de la rentabilité immédiate ? Ne réduit-on pas les interventions missionnaires à des « coups » visibles et qui doivent réussir ? Et qu’advient-il lorsqu’on échoue ? Et qui peut juger du succès véritable ?

 

            Comme pasteurs, nous sommes les garants de l’authenticité de la vie et de la mission chrétiennes, et de cette jonction vitale entre largeur et profondeur. Il y a alors un critère qui ne trompe pas : c’est celui du silence qui accompagne les gestes publics. Avons-nous assez éduqué le peuple de Dieu à ce va-et-vient entre les affirmations publiques et le silence intérieur ? Osons-nous croire à cette pratique de l’évangélisation qui passe aussi par le silence, comme Benoît XVI l’écrivait dans sa première encyclique ? 

            «  Le chrétien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il et juste de le taire et de ne laisser parler que l’Amour. Il sait que Dieu est Amour (Première lettre de Jean, 4, 7-10)  et qu’il se rend présent précisément dans les  moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer ». (Deus caritas est, n. 31)

            Le critère primordial et ultime du ministère apostolique est là : c’est celui de l’Amour de Dieu. Il s’agit pour nous d’être les serviteurs de cet Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, de telle manière que cet Amour de Dieu vienne, à travers le Corps de l’Église, à la rencontre de notre humanité et réponde à ce qui est attendu au plus profond d’elle-même.

           

            En ce jour où ont lieu les obsèques de sœur Emmanuelle, cette femme qui a vécu, contre vents et marées, de l’Amour de Dieu, il est bon que nous puissions reconnaître résolument et solidairement que des témoins privilégiés sont inséparables de cette vocation essentielle qui est celle de l’Église et la nôtre ! Mais quel combat permanent pour que cette vocation  demeure apostolique et chrétienne, c'est-à-dire  qu’elle soit du Christ pour le monde et qu’elle passe vraiment par le Corps de l’Eglise !

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