Le blog de Mgr Claude DAGENS

POUR UN ENGAGEMENT ÉDUCATIF CHRÉTIEN DANS L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

1 Avril 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
Intervention faite le 24 mars 2007, lors d’un colloque sur l’enseignement catholique organisé par les Frères des Écoles chrétiennes au lycée saint Nicolas à Issy les Moulineaux.
 
           
I – DES CONVICTIONS PREALABLES A L’ENGAGEMENT EDUCATIF CHRETIEN
 
            1 – Nous partageons très probablement deux convictions fondamentales :
                       
                        . 1ère conviction : l’engagement éducatif doit être aujourd’hui revalorisé à frais nouveaux dans l’ensemble du système scolaire. Pourquoi ? Parce que ce système complexe est soumis à des logiques institutionnelles très fortes et parfois très contraignantes, qui sont d’ordre administratif, juridique, politique et économique. Raison de plus pour remettre ces logiques institutionnelles à leur place, en les subordonnant à la logique prioritaire de l’engagement éducatif.
            Cet engagement fait appel à l’épreuve du temps, de la durée, de la patience, et n’est pas soumis à l’exigence des résultats immédiats. Il donne la priorité aux personnes, des enfants et des jeunes aussi bien que des enseignants et  des enseignantes appelés à devenir éducateurs. Il relie en lui-même ce qui est le plus intérieur et ce qui est le plus social. Bref, il est un engagement durable, profond et large.
 
                        . 2nde conviction : l’initiation chrétienne, l’initiation à la Vérité et à l’Amour de Dieu révélés en Jésus Christ, doit s’inscrire à l’intérieur de l’engagement éducatif et cette inscription doit être reconnue et pratiquée de façon résolue et concertée à l’intérieur des établissements catholiques d’enseignement.
            Autrement dit, nous ne pouvons pas accepter le clivage qui situerait d’un côté le domaine scolaire, avec les activités d’enseignement et de formation, et de l’autre ce que l’on appelle le domaine pastoral, avec les activités de catéchèse ou de culture religieuse.
            L’initiation chrétienne constitue une orientation fondamentale, qui doit pouvoir prendre sa place et être reconnue dans la vie ordinaire des établissements catholiques, pas seulement en terme d’activités particulières, mais en terme de participation à l’engagement éducatif global de l’établissement.
 
 
            2 –       Ces deux convictions préalables demandent à être développées et explicitées davantage, précisément pour être reçues et mises en œuvre d’une façon positive, qui puisse être comprise de l’ensemble de la communauté éducative des établissements, sur trois terrains ou dans trois directions.
 
            . Premier terrain : la jonction permanente qui existe, à l’intérieur de l’engagement éducatif chrétien, entre le spirituel et le social. Pour le dire en deux mots : tout en éveillant au mystère du Dieu vivant, on participe à la construction des personnes, à la reconnaissance de leur propre valeur, de leur propre dignité, pour elles-mêmes.
            Ceci me semble aujourd’hui vital. Parce que beaucoup de personnes, et notamment des enfants et des jeunes, doutent d’elles-mêmes. Elles ont peur de l’avenir. Elles pensent, plus ou moins confusément, que les conditionnements de tous ordres auxquels elles sont soumises, par leur vie familiale ou par leur situation sociale, les déterminent pour toujours.
            Or, la foi chrétienne porte en elle une force de personnalisation, qui, du même mouvement, confirme des êtres humains dans la conscience de leur dignité, les empêche de se refermer sur eux-mêmes, et les relie à un ensemble vivant, en les situant à la fois à l’intérieur de la société et à l’intérieur du Corps du Christ, qui passe par la communauté éducative.
 
            . Mais – et c’est le second terrain de l’engagement éducatif chrétien – cette communauté éducative ne peut plus accepter ce principe de séparation qui est inscrit dans notre inconscient collectif.
            Comme s’il y avait d’un côté le domaine religieux, qui serait d’ordre privé, et de l’autre le domaine scolaire, qui serait d’ordre public. Ce clivage terrible vient évidemment de la tradition laïque, dans la mesure où elle tend à situer les religions à la marge de la société. Mais ce même clivage a été aussi intériorisé dans la tradition catholique, lorsque nous avons nous-mêmes distingué, séparé et même opposé d’un côté la vie spirituelle et de l’autre la vie sociale, d’un côté l’appartenance à l’Église, avec la prière, la participation à la messe et aux sacrements, et de l’autre les engagements politiques et sociaux, et les activités professionnelles.
            Nous revenons de loin dans ce domaine et nous revenons même de si loin que, pour inscrire à nouveau la foi chrétienne, la tradition chrétienne, la relation à l’Église à l’intérieur de la vie de nos établissements, on peut être tenté de procéder d’une manière abrupte. « Réaffirmons le catholicisme comme un principe totalisant et vérifions la référence au catholicisme chez tous les acteurs de l’enseignement catholique ! »
            On peut comprendre cette réaffirmation catégorique qui procède d’une certaine peur. Mais face à cette tendance ou à cette tentation, il faut paisiblement rappeler ceci : la vie chrétienne passe non pas par un système mais par un corps diversifié qui s’appelle l’Église et toute institution chrétienne a pour but de conduire au cœur de ce corps. C’est-à-dire à la personne de Celui en qui Dieu se révèle à nous, et il se révèle comme un Absolu non pas de domination, mais de don. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que tout être humain qui croit en Lui ne soit pas perdu, mais qu’il ait la vie éternelle… » (Jean 3, 16).
            Tout est dit dans ces paroles de Jésus à Nicodème sur le cœur de la révélation chrétienne : l’initiative de Dieu quand il nous aime, et la valeur prioritaire des personnes appelées à la vie de Dieu.
 
- Et voici le troisième terrain de tout engagement éducatif chrétien : l’existence humaine affrontée à des questions de vie et de mort, des questions qui touchent à la grammaire élémentaire de notre existence commune.
            A nous de comprendre comment la Révélation chrétienne ou judéo-chrétienne du Dieu vivant se situe ou s’inscrit sur ce terrain-là, qui est le terrain habituel de nos rencontres et de nos dialogues éducatifs.
            C’est mon expérience permanente d’évêque appelé à exercer une mission d’éducateur. Je n’en finis pas de comprendre que ces jeunes de 13 à 18 ans, et au-delà, que je rencontre – notamment en vue du sacrement de confirmation- sont porteurs de ces questions vitales :
            « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? Comment discerner le bien du mal ? A qui parler et à qui faire confiance quand on désire aimer et être aimé ? Où trouver des points d’appui et des références qui ne trompent pas ? »
            Et il ne s’agit évidemment pas de répondre à ces questions comme on répond pour un sondage, parce que ce sont des questions insondables qui touchent à ce qu’il y a de plus profond et de plus personnel dans notre conscience. Mais ce sont aussi des questions d’humanité commune que des jeunes osent exprimer avec parfois plus de liberté que des adultes.
            Il s’agit donc de nous saisir de ces questions d’humanité commune avec des jeunes et d’aller avec eux, à partir de ces questions, à la source de la Révélation chrétienne de Dieu. C’est la parole de Dieu, c’est l’Evangile qui est alors notre guide, pour comprendre que Dieu est avec nous dans les traversées du désert, dans les tempêtes, face à la mort et à la peur de la mort. Et pour comprendre en même temps comment le Christ Jésus se saisit de tout ce qui marque notre condition humaine et notre monde pour les ouvrir au mystère de Dieu. Jusqu’au pardon de la Croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (Luc 23, 34).
            L’enjeu de l’engagement éducatif chrétien, c’est ce ressourcement radical, qui conduit à la personne de Jésus et ce ressourcement passe par l’ensemble de la communauté éducative appelée à un acte de confiance. Oui, nous sommes capables de dialoguer avec les jeunes générations. A une condition : que nos communautés éducatives se reconnaissent d’abord comme des communautés éducatives, et pas seulement comme des structures qu’il faudrait faire fonctionner de manière efficace. Certes, la logique d’entreprise, avec ses exigences d’évaluation, est une logique utile, mais l’engagement éducatif chrétien inclut, à l’intérieur de cette logique, un autre élément, qui est celui de la grâce de Dieu, c’est-à-dire de ce que l’on ne maîtrise pas, mais qui nous est donné.
            Peu importe le terme de grâce ! L’important est que nos communautés éducatives comprennent ce qui leur est donné, en accueillant des jeunes porteurs de questions de vie et de mort. Ce qui nous est donné, c’est d’aller avec eux à la source de notre foi, à la foi chrétienne, non pas comme à un système qui s’impose, mais comme à une source que l’on laisse jaillir !
 
 
II – L’ENGAGEMENT EDUCATIF CHRETIEN COMME EXPERIENCE SPIRITUELLE
 
                        Nous partageons certainement ces convictions sur le caractère vital et exigeant de l’engagement éducatif chrétien. Mais savons-nous assez pratiquer cet engagement éducatif comme une expérience spirituelle ? Quelles pourraient être les lignes de force de cette expérience spirituelle ? C’est-à-dire comment aller nous-même au cœur du mystère de Dieu tout en ouvrant des chemins qui puissent y conduire des jeunes ?
 
 
            1 -        Une expérience de confiance risquée
 
                                   Tout engagement éducatif ne peut s’exercer que sur un fond de confiance risquée. Cette expérience-là traverse toute l’histoire du salut. D’une certaine manière, elle est l’expérience même de Dieu, quand il s’engage pour son peuple, d’Abraham à Jésus. Car cet engagement va se heurter à une incompréhension qui ira ou qui va en permanence jusqu’au refus.
            Ou plus exactement, l’engagement de Dieu a toujours la figure d’un signe de contradiction. Parce que cet engagement est accueilli par certains et rejeté par d’autres. C’est la notation de l’évangile de Luc qui précède le récit de la parabole des deux fils. « Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les scribes et les pharisiens murmuraient contre Lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ». (Luc 15, 2).
            Soyons clairs et réalistes : toute expérience éducative est placée sous le signe de ce risque et de cette contradiction. A nous non pas de nous justifier nous mêmes, mais de faire une lecture chrétienne de nos choix, de nos engagements, des « murmures » que nous pouvons susciter.
            Ce n’est pas seulement une affaire de morale. C’est une affaire de vérité : acceptons-nous d’être nous-mêmes comme des signes de la confiance inconditionnelle de Dieu ? L’enjeu est même sacramentel (excusez ce gros mot) : notre engagement éducatif fait de nous des signes de Dieu et de son Alliance qui est ouverte à tous, et aussi à ceux et celles qui ne la comprennent pas ou ne l’acceptent pas.
 
 
            2 -        L’ouverture à l’inattendu de Dieu
 
                                   On ne devient éducateur qu’en acceptant d’entrer dans un cheminement ininterrompu. Il y a dans l’acte éducatif chrétien comme une ouverture permanente à l’inconnu, à ce qui nous échappe, à ce qui nous dépasse chez les autres, à ce que l’on ne maîtrise pas, mais aussi au travail de Dieu.
            Cette ouverture implique ou exige une réelle dépossession, un dépouillement, un renoncement : on ne maîtrise pas l’évolution des autres, on cherche à l’accompagner, à la soutenir, à empêcher les processus de repliement et de découragement.
            A ce niveau là, il est évident que la relation à Dieu n’est pas du tout de l’ordre des techniques et des méthodes, mais d’un ordre tout aussi réel, dont l’efficacité est différente : l’ordre de l’amour par lequel on apprend soi-même à lâcher prise et à espérer en Quelqu’un d’autre que nous.
            Car dans ce principe concret de l’amour, il y a un autre élément décisif, comme pour le père de l’enfant prodigue : une ouverture à l’avenir. On sème, on s’efforce de semer, et l’on renonce à voir des résultats immédiats. Mais espérer, c’est attendre ce que l’on ne voit pas et qui pourra être donné par Dieu.
 
 
            3 -        L’action de Dieu à l’intérieur des conditionnements de l’existence
 
C’est aussi un élément constitutif de l’exigence spirituelle à laquelle tous les éducateurs chrétiens sont appelés. Nous devenons témoins, et parfois témoins privilégiés, du travail de Dieu au-dedans de tout ce qui peut conditionner une existence humaine : les éclatements familiaux, les situations de précarité, les blessures affectives et psychologiques, bref tout ce qui semble tirer des enfants, des jeunes, vers le bas, en entravant, parfois gravement, leur liberté.
            Il devrait être clair que dans cette perspective-là, face à ces conditionnements de l’existence, la Révélation chrétienne et à l’existence chrétienne. On le voit avec des catéchumènes adultes qui expliquent qu’en devenant chrétiens, ils peuvent parler d’eux-mêmes à la première personne. Mais je crois que nous pouvons le voir aussi avec des enfants et des jeunes qui savent très bien, à leur manière d’enfants et de jeunes, que devenir chrétien et se dire chrétien est un acte de liberté, et non pas un conformisme social. Je suis sûr que l’enseignement catholique pratique, parfois sans le savoir, cette ouverture permanente à la liberté de Dieu. Et souvent, c’est bien plus tard, à l’occasion des épreuves de leur vie, que des anciens de l‘enseignement catholique comprennent ce qu’ils avaient reçu de plus précieux dans leur enfance : la certitude ou le pressentiment que rien n’empêche Dieu de nous demeurer proche.
            Où en sommes-nous dans la mise en œuvre de ce principe vital de la liberté chrétienne dans nos établissements ? Vous me permettrez de répondre à cette question à ma manière et avec les convictions que je porte en moi pour l’avenir de l’enseignement catholique.
 
            - Parler ainsi de la liberté chrétienne enracinée dans la foi, c’est dire que le christianisme n’est pas un système, ancien ou moderne. Que faisons-nous pour que, dans nos établissements, la foi et l’Église apparaissent pour ce qu’elles sont en vérité, non pas des systèmes, mais des sources ? Un système est toujours tenté de s’imposer par lui-même ou de se replier sur lui-même. Une source, on la cherche, on la trouve et on la laisse jaillir.
 
            - Mais - et c’est aussi un défi - on ne garde pas une source pour soi. Quand on l’a trouvée, on y conduit les autres. Autrement dit, tous les actes de l’initiation chrétienne, en forme d’accueil, de respect, de solidarité, et aussi en forme de catéchèse et d’enseignement religieux, tous ces actes doivent s’inscrire librement dans la vie des établissements. Librement ne veut pas dire qu’on les réduirait à des démarches individuelles. L’enjeu est autre : Il est lié à ce que Marcel GAUCHET appelle le civisme chrétien, c’est-à-dire la fait de manifester la spécificité chrétienne à l’intérieur de notre société. Cela vaut pour tous les établissements catholiques d’enseignement : ils sont ouverts à tous et appelés à manifester institutionnellement la spécificité chrétienne. Il s’agit donc d’apprendre à des enfants et à des jeunes chrétiens à vivre leur foi au milieu des autres, d’une manière qui soit reconnue par l’ensemble de l’établissement.
            Merci de comprendre cet enjeu d’avenir et de tout faire, selon la tradition lassalienne, pour le faire comprendre à d’autres dans toute sa vérité !
 
                                                                                                            

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