Le blog de Mgr Claude DAGENS

POUR QUE LA PAROLE DE DIEU VIVE EN NOUS. Ouverture de l'année diocésaine de la Parole

30 Septembre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Conférence donnée à Angoulême, le samedi 20 septembre 2008, pour le lancement de l’année de la Parole.

 

 

Avant tout, merci à ceux et celles qui ont désiré et conçu cette année diocésaine consacrée à la Parole de Dieu, et tout particulièrement à Nicole BRILLET et à Jacques BONNET !

            J’ai la mission d’ouvrir cette année qui nous engage tous. Je le ferai en exprimant d’emblée un double souhait :

 

            - Je souhaite d’abord que la Parole de Dieu, que nous allons méditer, déchiffrer, étudier, nous ouvre au mystère de Dieu, à Celui qui nous parle et qui se lie à nous en nous parlant. Que la Parole de Dieu nous fasse progresser dans la découverte de Dieu !

 

            - Je souhaite ensuite que nous apprenions à recevoir la Parole de Dieu pour en vivre, et que nous comprenions que la Parole de Dieu demande à être reçue à la fois dans nos cœurs, dans nos intelligences, dans nos existences et dans le Corps vivant de l’Église. Que la Parole de Dieu vive en nous !

 

 

I – DIEU : CELUI QUI NOUS PARLE

 

            1 – Dieu est Parole vivante

 

                        C’est  là une révélation décisive. André MALRAUX, cet homme, ce romancier qui était hanté par la question de l’Absolu, a écrit quelque part : « Les dieux du paganisme sont muets ».  On pourrait préciser : les idoles païennes demandent à être décorées, regardées, encensées ; elles captent les foules qui les exhibent.

            Le Dieu d’Abraham et de Moïse ne s’exhibe pas. Il sort de lui-même en s’ouvrant au monde et spécialement aux hommes par sa Parole. Et la Bible est comme l’histoire de cette sortie de Dieu, de cette ouverture de Dieu au monde.

            La première « sortie » de Dieu, c’est l’acte de création tel que l’évoque le livre de la Genèse : « Dieu dit : « Que la lumière soit ! »…« Dieu dit : faisons l’homme à notre image » (Cf. Gen.1, 3,26). La Parole de Dieu est d’abord créatrice : le Dieu de la Révélation biblique n’est pas un manipulateur, un démiurge. Il crée le monde, il crée l’homme et la femme en les appelant à l’existence. Sa Parole est une parole d’appel. Il crée en appelant.

            Et l’histoire du salut commence elle aussi à partir d’une parole d’appel adressée à cet homme nommé Abraham : « Dieu dit à Abraham : quitte ton pays, ta parenté et la maison de tes pères et va vers le pays que je t’indiquerai ».(Gen. 9,1). C’est cette parole d’appel qui est comme la source d’une existence nouvelle, celle du peuple élu dans l’histoire des hommes.

            Et l’on sait que, dans la Tradition juive, le terme employé pour désigner les dix commandements donnés par Dieu  à Moïse sur le Sinaï est le terme de Paroles. Dix paroles fondatrices de Dieu qui orientent l’existence du peuple de Dieu dans le monde.

            C’est donc clair : à l’origine du monde créé comme à l’origine de l’histoire humaine se trouve la Parole de Dieu, Dieu qui parle. On dira plus tard en grec : le Logos créateur, et Logos peut être traduit par deux mots français, Parole et Raison. Autrement dit, et ce sont les affirmations du théologien Joseph RATZINGER, à l’origine du monde et de l’histoire, il n’y a pas le hasard et la nécessité. Il y a une Parole fondatrice, une Raison fondatrice. Le monde et l’histoire ne peuvent donc pas être livrés à l’absurde, parce qu’ils ont leur source en Dieu qui parle et se lie à nous en parlant.

 

            2 – Dieu se dit dans l’histoire et sa Parole s’exprime dans les Écritures saintes

 

            Nous sommes là au cœur de la théologie chrétienne et judéo-chrétienne de la Révélation. Il faut lire à ce sujet les premiers chapitres de Dei Verbum, la grande Constitution conciliaire sur la Révélation.

            C’est le Père de LUBAC qui la résume ainsi : « Dieu se dit dans l’histoire ». La révélation de Dieu ne tombe pas du ciel comme un aérolithe. Elle passe à la fois par des paroles et par des actes (verba et gesta), par des événements. 

            Il faut que nous mesurions la nouveauté de cette Révélation de Dieu. La Révélation de Dieu est un événement, c'est-à-dire un acte qui survient, qui surprend, qui suscite entre Dieu et nous des relations nouvelles. La Parole de Dieu, inséparable de l’événement de sa révélation dans l’histoire, crée des liens avec nous, les hommes. D’une certaine manière, Dieu nous parle, Dieu s’adresse à nous pour se lier à nous. La Parole de Dieu est un acte d’Alliance (Berit).

            Et cette Alliance elle-même va s’inscrire non seulement sur des tables de pierre, les tables de la Loi, mais dans des livres, dans des Écritures. Et Benoît XVI a fortement insisté, dans son discours des Bernardins, sur le caractère multiple des Écritures, et de leur interprétation. C’est le contraire du fondamentalisme, qui fait de la Parole révélée un bloc.

            Les Écritures ne sont pas un bloc, elles sont multiples. Elles appartiennent à des genres littéraires différents, des récits poétiques aux récits historiques, et des chants d’amour aux méditations de sagesse. Il y a une diversité évidente des livres saints, des Écritures.

            Et ces Écritures elles-mêmes ne sont pas un matériau brut. Elles demandent à être déchiffrées, interprétées avec plusieurs niveaux de sens. C’est ce que l’on appelle l’herméneutique. Les Pères de l’Église aimaient parler des quatre sens  de l’Écriture, et le Père de LUBAC a écrit un livre superbe à ce sujet, sur l’exégèse médiévale, en montrant qu’elle distingue :

 

            - Le sens littéral, qui suit l’historicité des récits bibliques,

            - Le sens allégorique, qui fait apparaître les réalités cachées dans la lettre,

            - Le sens moral, qui nous enseigne comment vivre pratiquement de la Parole de Dieu,

            - Le sens eschatologique, qui nous appelle à désirer ce que la Parole de Dieu promet.

 

            De sorte que cette diversité des Écritures et de leurs sens oblige à préciser ceci : la religion juive et la religion chrétienne ne sont pas exactement des religions du Livre, mais des religions de la Parole, de la Parole de Dieu qui est dans l’histoire un événement de Révélation et d’Alliance. Les Écritures saintes racontent et attestent cette Révélation et cette Alliance de Dieu.


 

            3 – La Parole faite chair, sommet de la Révélation de Dieu

 

            Bien entendu, la Révélation chrétienne est radicalement enracinée dans la Bible juive, dans la première Alliance. Mais, en même temps, la Révélation chrétienne comporte une nouveauté inimaginable, absolue : la Parole s’est faite chair de notre chair. Dieu nous parle d’une façon bouleversante dans l’enfant de Bethléem, dans le baptisé du Jourdain, dans le prédicateur de Galilée, dans le Crucifié du Golgotha, dans le Ressuscité du matin de Pâques.

            Jésus est le Verbe incarné. En cet homme nommé Jésus, la Parole éternelle et créatrice de Dieu s’est inscrite pour toujours à l’intérieur de notre humanité. Je pense à Hilaire de Poitiers, ce païen cultivé et épris de sagesse du IVème siècle. Il a raconté lui-même sa conversion. Deux récits de la Bible l’ont bouleversé : le récit du buisson ardent, de Dieu qui parle à Moïse, tout en restant invisible (cf. Exode 3, 1-22), et le prologue de l’Évangile de Jean : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jean 1, 14). Il a été saisi par ce qu’il y a  d’absolument inimaginable dans cet événement charnel de Révélation.

            On peut donc dire que d’une certaine manière, la Parole de Dieu a une dimension sacramentelle, précisément en Jésus Christ et à partir de Jésus Christ qui devient lui-même le principe vivant d’interprétation de la Bible juive. Les Pères de l’Église diront : le nouveau Testament déploie ce qui était caché dans l’Ancien, et l’Ancien contient comme en germe ce qui va s’accomplir dans le Nouveau. Il y a entre les deux une relation vitale.

            Et c’est pourquoi aussi, dans la Tradition chrétienne (vous trouverez cela dans Dei Verbum, n.21), on parle des deux tables qui offrent aux croyants comme deux nourritures différentes et complémentaires : la  table de l’Eucharistie, où l’on rompt le pain de vie, et la table de la Parole, où l’on « rompt », c’est-à-dire où l’on donne et où l’on reçoit la Révélation de Dieu contenue dans les Saintes Écritures.

            Et c’est pourquoi au Concile Vatican II, les séances de travail commençaient par l’intronisation solennelle de la Parole de Dieu. On mettait la Bible ouverte devant  les évêques réunis pour que leurs débats et leurs décisions aient pour référence essentielle la Parole de Dieu, critère ultime de la foi.

 

 

II – COMMENT LA PAROLE DE DIEU VIT EN NOUS

 

                        Si la Parole de Dieu est comparable au Corps eucharistique du Christ, alors elle demande à être reçue et assimilée comme une nourriture. Comment s’accomplit cette assimilation de la Parole ?

 

            1 – Parole de Dieu et Tradition de l’Église.

                       

            Il y a un terme que je n’ai pas encore employé, mais qui est essentiel. C’est le terme de Tradition. Car la parole de Dieu, la Révélation chrétienne de Dieu, demande à être transmise. En latin : tradere, c'est-à-dire  livrer, au sens propre, et le terme de trahison a la même racine (traditor : le traître, celui qui livre). La livraison de la Parole de Dieu s’accomplit à travers le mystère pascal : Dieu se dit  à nous, se livre à nous totalement en la personne de Jésus crucifié et ressuscité. La Passion et la Résurrection du Christ sont le sommet de la Révélation chrétienne et la source inépuisable de la Tradition chrétienne.

            L’apôtre Paul dira aux Corinthiens : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, il a été mis au tombeau, il est ressuscité selon les Écritures ». (1 Cor. 15,3-4).

            Cette Tradition essentielle, vitale, s’accomplit dans l’Église des apôtres. Les apôtres et l’Église des apôtres ont reçu la mission d’annoncer ce message de révélation et de salut. mais cette tradition n’est pas un processus mécanique, mais un processus spirituel, c'est-à-dire animé par l’Esprit Saint. L’Esprit Saint  donne à l’Église à la fois d’annoncer la Tradition des apôtres et de l’assimiler intérieurement.

            Et cette assimilation implique un dynamisme continu, que la Constitution Dei Verbum exprime admirablement (n.8) :

            « Cette Tradition qui vient des apôtres se poursuit dans l’Église, sous l’assistance du Saint Esprit : en effet, la perception des choses aussi bien que des paroles transmises s’accroît, soit par la contemplation et l’étude des croyants qui les méditent en leur cœur (Luc 2, 19 et 51), soit par l’intelligence intérieure qu’ils éprouvent des choses spirituelles, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, reçoivent un charisme certain de vérité. Ainsi l’Église, tandis que les siècles s’écoulent, tend constamment vers la plénitude de la divine vérité, jusqu’à ce que soient accomplies  en elle les Paroles de Dieu ».

 

            2 – La Parole de Dieu reçue dans l’Église

 

                        Je voudrais revenir sur deux des « voies » ou des processus de réception et d’assimilation de la Parole de Dieu évoqués ainsi par le Concile : le processus d’intériorisation, d’intelligence intérieure, et la voie de la prédication. Je ferai appel pour cela aux Pères de l’Eglise et spécialement à mon ami le pape Grégoire le Grand.

            - Intelligence intérieure de la Parole : il s’agit non seulement de lire, d’écouter, mais de ruminer, de recevoir la Parole dans son cœur. Grégoire le Grand a compris cela admirablement et il ose écrire : « Eloquia divina crescunt cum legente ». Les Paroles de Dieu croissent, grandissent, se déploient avec celui qui les lit. Autrement dit, la lecture n’est pas un acte mécanique, mais un acte d’assimilation intérieure. Cela vaut pour toute la Bible. À nous de faire mémoire de ces paroles qui ont germé dans notre cœur.

- « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu ! »

« Espère en Dieu ! Soit fort et prends courage ! Espère en Dieu ! »

- « Ne crains pas ! Crois seulement ! »

- « Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît tout. »

 

            Il existe comme une naissance de la Parole de Dieu en nous. C’est l’image même de la semence : La Parole de Dieu est comme la semence ou la graine qui attend de trouver en nous des terrains favorables. Et le terrain favorable, c’est notre cœur ouvert à Dieu qui veut vivre en nous, par sa Parole.

            - Quant à la prédication, en tant qu’elle est un écho donné à la Parole de Dieu, elle fait appel à un processus analogue. Elle établit comme une communication vivante entre Celui qui parle et celui qui écoute. Et le même Esprit Saint agit et travaille des deux côtés.

            J’aime évoquer encore Grégoire le Grand à ce sujet. Il s’explique lui-même au début d’une de ses prédications : il est fatigué, il a peu préparé, il fait très chaud à Rome et , surtout, la ville est assiégée par les Lombards. Et pourtant il a confiance parce que, explique-t-il,  « vobiscum audio quod dico » : « j’entends en même temps que vous ce que je dis ».

            Autrement dit, la parole de prédication lui est donnée par l’Esprit Saint, le maître intérieur, mais le même Esprit Saint est présent aussi dans les auditeurs de la parole, de  sorte que les auditeurs deviennent pour le prédicateur comme des appels vivants à donner et à dire ce que Dieu lui inspire. C’est un même travail intérieur qui s’accomplit des deux côtés.

            Telle est la dimension spirituelle de la prédication : un acte de communication humaine animé par l’Esprit Saint.

 

 

 

            3 – La Parole de Dieu reçue dans notre diocèse de Charente

 

                        À la lumière de ces réflexions, comment progresser dans la réception de la Parole de Dieu ? Que faire pour que la Parole de Dieu vive, croisse, fructifie en nous ?

 

            - Poursuivre le travail des groupes de lecture, avec une conviction majeure : ces groupes doivent être des groupes d’initiation au mystère de Dieu par la Parole de Dieu. Autrement dit, pas des groupes réservés à une élite, à des gens qui croient déjà en Dieu, mais des groupes ouverts à ceux et celles qui cherchent le chemin de Dieu.

            Et que ces groupes soient inséparablement des groupes où l’on écoute vraiment la Parole de Dieu et où l’on s’écoute mutuellement écouter la Parole. Des groupes où la Parole de Dieu aide à prendre la parole, en faisant écho aux Paroles de la Bible. « Je crois, Seigneur, mais viens en aide à mon manque de foi. » « Seigneur, qui es-tu ? Où habites-tu ? » «  Venez et vous verrez ».

 

            - Pratiquer la Parole de Dieu et « l’ouverture des Écritures » comme les disciples d’Emmaüs : sur la route, ils ont laissé cet inconnu s’approcher d’eux et les écouter. « De quoi parliez-vous tout en marchant ?  Vous avez l’air si triste » (Luc 24, 17).

            Et ce n’est qu’après ce long dialogue sur la route que Jésus ouvre pour eux les Écritures et laisse parler l’histoire du salut, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes » (Luc 24, 27), pour leur révéler comment Dieu prend le risque de venir parmi nous et de vaincre la mort. C’est l’événement et le mystère de la Croix qui devient le haut lieu de la Révélation divine : le Verbe incarné assumant notre mort, la Parole de Résurrection jaillissant de la mort.

            Et je pense à cet homme de la maison d’arrêt d’Angoulême, ayant écouté l’Évangile de Pâques, et s’écriant : « Alors ce n’est plus la vie ou la mort, c’est la vie à partir de la mort ! »  Il avait compris l’essentiel. Il devenait chrétien.

 

            - Croire nous-mêmes à la puissance révélatrice et transformante de la Parole de Dieu. Même pour des enfants et des jeunes. Je pense à Aurélien. Il avait quatorze ans. Il m’avait écrit une lettre superbe, où il s’affirmait clairement croyant. Je lui ai demandé : « Tu lis la Bible ? » Il m’a répondu « Oui » d’une façon très assurée. Alors je lui ai demandé : « Quels passages as-tu retenus ? » Il m’a dit aussitôt : « Moïse, qui rencontre Dieu, dans le buisson ardent ». Et je lui ai demandé : « Qu’as-tu compris ? » Et il m’a répondu sans hésiter : « J’ai vu, c’est vrai ». Et il y avait dans ses paroles une assurance étonnante. Il était sûr de Dieu, comme Moïse. J’ai eu de ses nouvelles. Il continue son chemin et il se pose des questions pour son avenir.

            C’est clair : quand la Parole de Dieu est reçue en nous, elle éclaire, elle libère, elle donne d’avancer. À nous tous de partager cette belle expérience, même si nous comprenons plus tard. Mais « notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24, 32).

 

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