Le blog de Mgr Claude DAGENS

POUR L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE ET POUR L’ÉGLISE. Une mission renouvelée à partir des charismes fondateurs

14 Janvier 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
Conférence donnée le 11 janvier 2008, à Issy les Moulineaux, lors de la session organisée par l’Union des réseaux congréganistes de l’enseignement catholique sur le thème de « La dynamique de la transmission ».
 
I – UN DOUBLE TRAVAIL DE RESSOURCEMENT ET DE DÉPLOIEMENT
 
            J’irai tout de suite au vif du sujet, en vous remerciant non seulement de m’avoir invité à cette rencontre, mais de m’associer à ce travail relativement nouveau dont vous êtes les témoins et les artisans.
            Je voudrais souligner d’emblée les enjeux de ce travail pour l’enseignement catholique et pour l’Église catholique en France. Ces enjeux me semblent doubles : ils impliquent à la fois des exigences de ressourcement et de déploiement, que nous avons la responsabilité de comprendre et de mesurer.
 
            1. Le premier terrain qui est le vôtre est celui de l’engagement éducatif et, sur ce terrain, la nouveauté consiste à reconnaître que cet engagement éducatif n’est pas seulement d’ordre professionnel. Il peut être aussi compris et pratiqué comme une véritable expérience spirituelle, et une expérience spirituelle proposable et transmissible à d’autres, à ceux et celles qui n’en connaissent pas les sources.
            Les sources, ce sont ces « charismes fondateurs » dont vos congrégations sont les héritières et les témoins à travers l’histoire, depuis le XVIIè, le XVIIIè ou le XIXè siècle. Mais c’est évidemment une nouveauté réelle d’accepter que ces charismes ne soient pas réservés à des spécialistes, qu’ils ne restent pas comme enfermés dans des institutions particulières, plus ou moins séparées, mais qu’ils puissent devenir aujourd’hui de véritables sources pour l’engagement éducatif.
            Conduire à ces sources, en partageant ces charismes fondateurs avec des laïcs, des enseignants, des enseignantes ou d’autres personnes associées à la vie de vos établissements, me semble constituer pour vous un double engagement.
 
                        - C’est d’abord, pour le dire en négatif, une façon de surmonter cette grande « rupture de traditions et de transmission » qui marque notre culture depuis une trentaine d’années, notamment dans le domaine éducatif. Lisez à ce sujet Marcel GAUCHET ou Guy COQ : vous verrez comment ces penseurs de la modernité insistent sur l’importance des héritages sans lesquels nous ne pouvons pas vivre le temps présent. Éduquer, à leurs yeux, c’est même très précisément permettre à des jeunes de s’approprier ces héritages, d’être effectivement reliés à une histoire, en renonçant au rêve inhumain d’avoir tout à inventer.
            Pourquoi ne pas le reconnaître simplement et solidairement ? Le christianisme et l’Église sont inséparables des traditions qui les constituent et ces traditions elles-mêmes ne peuvent vivre vraiment que si elles sont reçues, transmises, reconnues et partagées : vous savez bien, nous savons tous que les « maîtres » qui nous ont marqués et qui nous marquent sont ceux qui laissent passer à travers eux ce qui les dépasse. Et précisément ce qui vient de Dieu à travers Jeanne de Lestonnac, Jean Baptiste de la Salle, Jean Marie de la Mennais, et bien d’autres, et même saint Ignace ou saint Dominique, pour ne rien dire de saint Jean Eudes ou d’Antoinette Desfontaines …
 
                        - Le deuxième engagement, en forme de découverte, concerne la façon dont ces charismes fondateurs sont appelés à s’inscrire, à frais nouveaux, à l’intérieur même de l’engagement éducatif, dans ce qu’il a de plus global.
             C’est cela qui mérite sans doute le plus d’attention : il s’agit de montrer pourquoi et comment les inspirations reçues de Dieu par vos fondateurs et vos fondatrices ne concernent pas seulement leur vie spirituelle personnelle, ni même les congrégations ou les instituts qu’ils ont fondés, mais les engagements qu’ils ont suscités spécialement au service des enfants et des jeunes.
            Je parlerai tout à l’heure de ces charismes fondateurs. Mais ce que l’on peut souligner d’emblée, c’est que, dès le début, dès le moment de l’inspiration originelle, il est clair que le travail de Dieu peut et doit passer à travers l’ensemble de la tâche éducative, qu’il s’agisse d’accueillir et d’instruire des enfants plus ou moins marginalisés dans la société, ou qu’il s’agisse de reconnaître que l’évangélisation passe par le domaine de l’enseignement, de l’instruction, de la culture.
            Et il est probable que ces liens entre les charismes fondateurs et l’engagement éducatif peut être aujourd’hui perçu par des hommes et des femmes relativement jeunes qui ne viennent pas dans vos établissements pour des raisons superficielles, même s’ils ne sont pas catholiques à 150%. Ce n’est pas d’abord l’approche institutionnelle de l’enseignement catholique qui les intéresse. C’est, me semble-t-il, son, approche éducative, c’est-à-dire ce qui concerne ses raisons, son inspiration, ses fondements. Et la spiritualité liée à vos charismes fondateurs peut apparaître alors non pas comme une sorte de parfum qui planerait sur l’établissement, mais comme une inspiration vitale qui demande à être comprise et mise en pratique dans l’exercice même du travail d’éducation.
 
            2. Mais un autre élément du contexte actuel mérite d’être souligné, car ce déploiement des charismes fondateurs dans l’enseignement catholique, qui passe à travers les réseaux congréganistes, est inséparable d’un autre phénomène, qui concerne la façon dont des laïcs, hommes et femmes, sont de plus en plus associés à la vie et à la mission des instituts de vie consacrée, des congrégations de vie apostolique ou contemplative.
            Un rassemblement a eu lieu à Lourdes en octobre dernier, précisément pour manifester cet espèce d’élargissement des familles spirituelles à travers des formes relativement nouvelles d’appartenance et d’association.
            Et la Congrégation romaine pour l’éducation catholique a publié un texte d’orientation consacrée à la « mission partagée par des personnes consacrées et des fidèles laïcs », en vue « d’éduquer ensemble dans l’école catholique » (8 septembre 2007).
            Les chiffres parlent d’eux-mêmes et ils méritent attention : 82% de ces groupes de laïcs associés à des congrégations se sont constitués après 1976, plus de la moitié de ces groupes se sont formés durant les dix dernières années, et sur environ 200 de ces groupes actuellement dénombrés, près de 60 ont comme projet de « faire vivre une institution dans l’esprit des fondateurs », et cela vaut évidemment, dans une très forte proportion, pour des établissements scolaires de l’enseignement catholique.
            Je sais bien que l’on peut interpréter ce déploiement comme une « opération survie », qui permettrait de pallier le vieillissement et l’affaiblissement actuels de nos congrégations. On ne peut évidemment pas nier ce contexte d’inquiétudes pour l’avenir, avec les difficultés évidentes de renouvellement des personnes.
            Mais je suis convaincu que le travail de l’Esprit Saint ne se conforme jamais aux logiques du monde. Il me semble donc aussi évident qu’à l’intérieur des phénomènes incontestables d’usure et d’affaiblissement, se produit un phénomène nouveau : la vie spirituelle n’apparaît plus comme un domaine réservé. Elle est proposable et accessible à tous ceux et celles qui cherchent des raisons de vivre, de servir et de donner du sens et du relief à leurs responsabilités.
            J’oserai même aller plus loin : ce déploiement de la vie spirituelle ne serait-il pas aussi une façon de réagir, plus ou moins consciemment, à des tentations de repliement ou à des affirmations exclusivement et durement identitaires ? Partager des charismes avec des laïcs associés est une manière concrète de vérifier que l’Église n’est pas un bloc refermé sur lui-même, mais un Corps vivant, blessé, usé peut-être, mais vivant de la charité du Christ, qui est toujours le premier des charismes.
            Il n’y a donc pas à hésiter : vos réseaux congréganistes liés à l’enseignement catholique peuvent et doivent participer à un renouvellement intérieur de la mission chrétienne. À deux conditions :
                        - Donner forme et vie à ces charismes fondateurs.
                        - Les inscrire dans le travail actuel de l’évangélisation.
           
 
II – DONNER FORME ET VIE AUX CHARISMES FONDATEURS
 
            1. Je partirai d’un acte de foi qui me semble primordial. L’engagement éducatif vaut par lui-même. Autrement dit, il est un charisme à part entière à l’intérieur du christianisme.
            À cet égard, nous venons de loin et nous sommes les héritiers d’une longue histoire qui ne vaut pas seulement pour vos congrégations particulières, mais pour l’ensemble de l’Église. Car, comme le théologien Joseph RATZINGER l’a affirmé bien des fois, depuis son livre « Foi chrétienne hier et aujourd’hui » jusqu’à sa dernière encyclique sur l’espérance chrétienne, le christianisme, dès la période de ses origines, s’est présenté au monde non pas d’abord comme un système religieux, mais comme une Révélation qui ouvre sur une compréhension nouvelle de Dieu et du monde. Cette compréhension demande donc à être transmise et reçue à travers un enseignement.
            La preuve de cette orientation du christianisme, c’est la manière dont l’art paléochrétien représente le Christ sur les peintures des catacombes ou les sarcophages : le Christ a la figure d’un maître qui instruit ses disciples, avec les livres, les volumina qui sont à ses pieds et qui contiennent la doctrine qu’il enseigne. La foi chrétienne est ainsi dénommée vera philosophia, vera sapientia. Il y a donc, à l’intérieur de la tradition chrétienne, une exigence éducative, une responsabilité de transmission et d’enseignement.
            Ce caractère primordial passe évidemment, tout au long de l’histoire, par des initiatives multiples, qui vont des monastères et des Universités du Moyen Âge jusqu’aux congrégations de l’époque moderne qui vont s’engager dans des missions d’enseignement.
            Chacun et chacune de vous peut le vérifier à travers la fondation et l’histoire de sa propre congrégation. Avec un élément très caractéristique sur lequel je dois insister : après l’époque de la révolution, au début du XIXè siècle, il est souvent arrivé que des congrégations religieuses s’investissent de façon exclusive dans des tâches éducatives, quitte à renoncer à certaines de leurs autres missions. Ce fut le cas des Eudistes, et aussi, dans une certaine mesure, des Jésuites et des Dominicains, ou des sœurs de sainte Clotilde, qui abandonnèrent d’autres œuvres pour se consacrer à l’instruction des enfants et des jeunes, en fondant des écoles et des collèges et en estimant que leurs charismes particuliers devaient passer par cet engagement prioritaire.
            Pour être tout à fait honnête ou réaliste, il faut ajouter qu’à l’époque moderne, et en particulier à l’époque qui a précédé et suivi le Concile Vatican II, on a pu assister, ici ou là, au phénomène inverse. L’engagement éducatif a été parfois dévalorisé, au profit d’engagements sociaux. On a estimé parfois que les œuvres d’enseignement étaient sinon inutiles, du moins secondaires et qu’il valait mieux s’investir dans des formes nouvelles de présence missionnaire. Comme si ces engagements éducatifs n’étaient finalement pas conformes au charisme fondateur, qu’ils exigeaient des institutions trop lourdes, trop complexes qui pouvaient être un obstacle au rayonnement de l’Évangile.
            Il me semble que nous avons aujourd’hui dépassé ces oppositions tranchées. Pour une raison simple : c’est que l’enseignement catholique peut apparaître et être un véritable terrain de rencontre avec des jeunes très divers et donc un terrain d’évangélisation.
            Mais il nous reste à revaloriser ou à réhabiliter cet engagement éducatif pour lui-même, précisément en faisant appel aux charismes originels de vos instituts, surtout quand ils passent par des hommes et des femmes qui ont compris que l’expérience éducative est une réelle expérience spirituelle, une expression concrète de la foi et de la charité chrétiennes.
            Avec, en particulier, cet élément primordial qui empêche d’opposer l’éducatif et le social, ou bien, d’une autre façon, les activités scolaires d’enseignement et le travail de l’initiation chrétienne : on sait bien que l’éducation appelle à regarder les personnes dans leur globalité, avec ce que chacune a d’unique, et en particulier les blessures et les brisures provenant de sa vie familiale ou des situations de précarité sociale.
            Éduquer, c’est, du même mouvement, éveiller l’esprit à des connaissances nouvelles et donner à des jeunes de prendre conscience de leur place dans la société et dans l’Église. Et ce qui vaut ainsi pour les enfants et les jeunes que vous accueillez dans vos établissements, vaut aussi pour les enseignants et les enseignantes qui y prennent de nouvelles responsabilités, surtout s’ils sont relativement jeunes.
            C’est là que vous avez un défi à relever : non pas en brandissant le label catholique ou en exigeant a priori une appartenance et une pratique catholiques à 150% de la part de ces jeunes, mais plutôt en faisant valoir ce qui, dans vos charismes fondateurs, contribue à éveiller la conscience chrétienne, ou plutôt à éveiller sa propre conscience et la conscience des jeunes à partir de la confiance de Dieu. Pardonnez le gros mot : à partir de la grâce de Dieu, c’est-à-dire de ce qui est donné par Dieu, qui passe par nous et qui nous dépasse.
            La plus belle expression de cette confiance me semble se trouver dans la formule qu’employait Madeleine DANIÉLOU répondant à BERGSON qui lui demandait ce qu’était pour elle l’éducation : « Je lui ai répondu : discerner la ligne de l’élan créateur dans l’enfant et la suivre … discerner aussi la conduite de Dieu sur son âme et seconder le Maître intérieur … »
            Autrement dit, il y a une liaison étroite entre l’éducation humaine et l’initiation chrétienne, et c’est précisément cela qu’expriment vos charismes fondateurs : ce travail de Dieu qui passe par nos propres engagements éducatifs.
 
            2. L’attention à la grammaire élémentaire de l’existence humaine
            Vous ne serez certainement pas dépaysés si je m’arrête maintenant sur un terrain où ces charismes éducatifs, partagés avec des hommes et des femmes baptisés, sont appelés à se déployer dans des conditions nouvelles.
            Ce terrain est celui de « la grammaire élémentaire de l’existence humaine ». L’expression n’est pas de moi, mais je l’assume très volontiers, surtout à partir des jeunes que je rencontre en vue du sacrement de confirmation. Ce sont les lettres personnelles de ces jeunes qui m’ont appris et qui m’apprennent de plus en plus l’importance primordiale, décisive de ce terrain.
            Car ces garçons et ces filles de 14 à 18 ans, en moyenne, sont porteurs de questions de vie et de mort, de questions que, nous, adultes, nous n’osons pas toujours affronter, mais que eux évoquent sans hésiter.
            « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Comment discerner le bien du mal ? Où trouver des points de repères et des points d’appui pour avancer dans l’existence ? Et à qui faire confiance si l’on désire aimer et être aimé ? Et comment parvenir à pardonner si l’on a subi du mal, et « parfois même beaucoup de mal, et un mal que l’on cache » ? »
            Pour ces jeunes, l’initiation chrétienne se situe d’abord sur ce terrain de leur propre existence, souvent marquée par des doutes, des fragilités, des blessures parfois très profondes. Il y a donc, chez ces jeunes, contrairement à ce que l’on pense et que l’on dit parfois, un état d’attente, et non pas de refus, ni même d’indifférence.
            Mais la difficulté me semble être plutôt du côté des adultes. Car nous, nous n’osons pas toujours croire à cette attente spirituelle, et nous sommes maladroits pour y répondre.
            C’est alors, à ce niveau d’éducation fondamentale, que les charismes fondateurs peuvent être très motivants. Parce qu’ils peuvent être mis en œuvre par des membres divers d’une même communauté éducative et que cette mise en œuvre passe et doit passer d’abord par le langage des signes, et non pas par le langage des résultats immédiats, surtout s’ils ne sont exprimés qu’à travers des chiffres.
            Je reconnais la valeur de la culture d’entreprise, mais je crois aussi qu’un établissement scolaire d’inspiration chrétienne ne peut pas se contenter de cette culture d’entreprise, qui ajuste sans cesse les moyens et les résultats. Il faut aussi que soit exploitée et déployée une autre culture, précisément cette culture chrétienne qui passe d’abord par des signes, et non pas par des structures ou des résultats.
            Et les signes peuvent être multiples : il y a ceux de l’accueil, de la solidarité, de l’écoute ; il y a aussi les signes de l’intelligence que l’on éveille à des savoirs ou à des apprentissages nouveaux, et il y a aussi, en même temps, les signes particuliers que sont les sacrements de la foi, du baptême à l’Eucharistie, en passant par la confirmation. Et ces signes doivent pouvoir être proposés et reconnus dans la vie ordinaire des établissements catholiques d’enseignement. Ils ne concernent pas une élite spirituelle. Ils expriment un engagement spirituel commun.
            Je me situe évidemment ainsi dans la ligne des Assises de l’enseignement catholique lancées par Paul MALARTRE et qui demandent à être poursuivies dans un but qui doit être clair : il ne s’agit pas de refuser les logiques institutionnelles, d’ordre administratif, économique, juridique qui sont indispensables à la vie de vos établissements, mais il s’agit de les remettre à leur place, en les reliant à la logique primordiale de l’engagement éducatif, inspiré par vos charismes fondateurs, avec l’expérience spirituelle qu’ils impliquent.
 
            3. Des charismes à relier à la responsabilité pastorale des établissements
            J’espère m’être fait bien comprendre : je ne méconnais pas les exigences et les contraintes institutionnelles qui sont les vôtres, mais j’ai tenu à les situer par rapport à cet engagement éducatif primordial que des charismes fondateurs inspirent et soutiennent.
            Mais il s’agit aussi de situer l’exercice de ces charismes à l’intérieur de cet ensemble vivant qu’est l’enseignement catholique, et spécialement au niveau de la tutelle. Je fais appel ici à mon expérience d’évêque. Je sais que je suis le premier responsable de l’enseignement catholique de mon diocèse. Je me sens lié à ceux et celles qui travaillent à son service, notamment dans le cadre du Conseil de tutelle que je préside régulièrement. C’est à travers le travail de ce Conseil que doit se manifester notre commune responsabilité pastorale, selon les termes du statut de 1992 qui présente ainsi l’exercice de la tutelle :
            « C’est par l’existence et la mise en œuvre de son projet éducatif inspiré de l’Évangile et de l’enseignement de l’Église qu’un établissement catholique s’enracine dans l’Église diocésaine dont il est un élément important de la pastorale.
            Les autorités de tutelle diocésaines ou congréganistes se portent garantes devant l’évêque de l’authenticité évangélique du projet éducatif et de sa mise en œuvre dans les établissements qui relèvent de sa responsabilité pastorale. » (Statut de 1992, article 15).
            Il me semble que nous avons besoin de vérifier davantage à la fois en quoi consiste cette responsabilité pastorale et de quelle façon le partage des charismes éducatifs avec des laïcs peut contribuer à son exercice et à son déploiement.
            Il y a là – faut-il le rappeler ? – l’affirmation d’une logique d’alliance, et non pas de rapports de forces. Mais l’alliance entre toutes les tutelles sera d’autant plus réelle que chacun saura faire valoir ses raisons, son inspiration spécifique, et non pas seulement son souci plus ou moins caché de préserver des positions acquises.
            Soyons clairs et je le dirai tout à l’heure encore plus clairement : dans la situation actuelle d’affaiblissement de nos ressources humaines, nous avons besoin d’aller ensemble à la source commune, et la source, c’est le Christ Jésus, et la façon dont lui-même évoque sa mission de pasteur.
            Autrement dit, si nous acceptons que l’Évangile du Christ soit notre programme commun, alors il nous faut apprendre les uns des autres comment les charismes liés à vos congrégations et partagés avec des laïcs sont une façon de mettre en œuvre l’engagement pastoral dont Jésus Christ est le premier acteur.
                        - « Il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent » (cf. Jean 10, 14). C’est le travail quotidien de connaissance des personnes, avec le respect et l’attention qu’il implique. Et c’est un travail qui passe aussi bien par les activités d’enseignement que par l’initiation chrétienne.
                        - « Il conduit ses brebis là où elles trouvent de quoi se nourrir » (Jean 10, 4) : c’est le souci également quotidien qui consiste à répondre à l’attente des personnes, en les guidant là où nous avons autorité pour les guider, au-delà des réclamations immédiates. C’est un véritable travail de discernement qui me semble aujourd’hui essentiel et qui exige une formation permanente, avec des confrontations parfois exigeantes entre responsables.
                        - « Il défend ses brebis contre ceux qui les menacent, les loups ou les voleurs» (cf. Jean 10, 8-12). C’est le travail qui consiste à assurer un équilibre de vie et d’ordre dans les établissements, avec les décisions et les interventions que cela comporte.
            Connaître, conduire, défendre et assurer : voilà des pratiques éducatives qui s’enracinent dans la pratique de Jésus. Nous avons besoin de nous en expliquer davantage pour comprendre qu’il n’y a pas seulement des pouvoirs et des tâches à se répartir, ou des conflits à arbitrer, mais un engagement éducatif à enraciner dans la tradition chrétienne inspirée par la personne même de Jésus.
            Et, à cet égard, je pense ne pas être trop exigeant en souhaitant que vous puissiez encore davantage rendre compte de ce qu’il y a de spécifique dans notre charisme fondateur. Quelle est la figure du Christ qui en émerge ? Quels sont les traits distinctifs de l’éducation qui sont liés à cette figure ? À vous de faire entendre aussi ces musiques particulières dans l’exercice commun de la tutelle, au service du Corps du Christ.
 
 
III – INSCRIRE CES CHARISMES DANS LE TRAVAIL D’ÉVANGÉLISATION
            Je voudrais maintenant m’engager encore davantage, comme vous l’avez souhaité en me demandant en quoi ce partage et cette transmission de vos charismes éducatifs contribuent au renouvellement de l’Église et de la mission chrétienne dans notre société.
            Je voudrais répondre à votre demande à partir d’une conviction que je n’ai pas toujours l’occasion d’exprimer aussi librement que je vais le faire aujourd’hui parmi vous. Cette conviction est double :
                        - L’enseignement catholique est aujourd’hui assez largement reconnu dans la société française. Il est associé à l’éducation nationale et son existence est garantie par les lois, même s’il y a toujours des améliorations nécessaires.
                        - Mais – et voilà ma première conviction – je crois qu’il y a beaucoup de progrès à faire pour que l’enseignement catholique soit reconnu par l’Église, et effectivement associé à la vie des diocèses et des communautés chrétiennes. Dans ce but, il doit absolument manifester son identité de l’intérieur de lui-même, c’est-à-dire précisément de l’intérieur de son engagement éducatif lié à la tradition chrétienne. Vous avez un rôle majeur à jouer pour montrer que cet engagement éducatif de l’enseignement catholique a des racines spirituelles.
                        - C’est dans cette perspective ou dans ce but qu’il faut inscrire vos charismes dans le travail actuel de l’évangélisation, c’est-à-dire dans ce qui est exigé aujourd’hui et demain pour la mission chrétienne, pour l’inscription effective de l’Évangile dans une société sécularisée, oublieuse de ses racines chrétiennes, certains diront post-chrétienne.
            Face à cette situation incontestablement éprouvante, certains sont favorables à des réaffirmations fortement identitaires. On peut comprendre leurs attitudes qui correspondent à une certaine appréhension de l’avenir. Je crois qu’une autre voie nous est ouverte : manifester l’identité chrétienne à l’intérieur de ce qui travaille notre culture et notre société, précisément sur le terrain de l’éducation, de la culture, de la vie spirituelle, en formant des communautés éducatives qui vivent de la spécificité chrétienne au milieu des autres.
 
            1. L’éducation, la culture, la mémoire et la vie spirituelle constituent un terrain d’évangélisation.
                        - Je ne cache pas que je m’inspire ici de deux philosophes, dont les réflexions me semblent à la fois réalistes et stimulantes : Marcel GAUCHET et Guy COQ. L’un est agnostique et l’autre croyant, mais ils convergent sur un point fondamental. Notre culture démocratique porte en elle une lacune grave : elle tend à délier l’individu de ce qui le précède, c’est-à-dire de ce qui à la fois l’enracine dans une histoire, le relie à un héritage et contribue à lui fournir des éléments pour construire son existence.
            C’est l’analyse très poussée de Marcel GAUCHET, reprise par Guy COQ : la crise ou les crises de la transmission découlent d’un oubli ou d’un rejet du principe vital de la tradition. Aucun individu, aucun groupe humain, social ou national, ne peut vivre sans se référer à ce qui l’intègre à un mouvement qui le dépasse, qui va du passé à l’avenir. Et, à cet égard, selon Marcel GAUCHET, les institutions religieuses, et en particulier l’Église catholique, sont irremplaçables : « Dans un monde détraditionalisé, elles sont les seules institutions à entretenir un rapport direct et constitutif avec le passé, à côté des musées et des institutions patrimoniales en général. Sauf que les musées et les institutions de mémoire ne font que conserver, alors que les institutions religieuses font vivre. Elles perpétuent, entretiennent, enrichissent un immuable message venu du fond des âges. Elles sont, dans un monde détraditionalisé, le seul bastion de tradition qui surnage, parce que précisément, cette tradition ne se transmet pas seulement par la coutume et l’héritage, mais passe par l’explicitation du Livre, l’exposition de la foi et son enseignement. Elles forment le seul site où la notion de tradition conserve son sens plein et actuel. Cette singularité les désigne pour une fonction plus vaste à l’échelle de la collectivité : celle de gardienne et de passeuse de l’histoire profonde où nous avons nos origines. » (Un monde désenchanté ? , Paris, 2004, p. 246).
                        - C’est là que vous avez une responsabilité très sensible, en montrant que la référence aux charismes fondateurs est une manière non pas de conserver des traces du passé, mais d’y chercher et d’y trouver comme des sources vives, et précisément des sources de vie spirituelle chrétienne.
            Et c’est là que j’entends les avertissements de Guy COQ, exprimés récemment à Lourdes lors du rassemblement Ecclesia 2007 organisé autour de la catéchèse et de l’initiation chrétienne. Il a souligné cette réalité que nous ne voulons pas toujours reconnaître : dans la culture ambiante, il n’y a pas seulement l’indifférence religieuse, il y a aussi des propositions spirituelles plus ou moins sauvages, à base d’ésotérisme, de mysticisme, ou de satanisme. Et il ne servirait à rien de critiquer et de condamner cette séduction pour ce « spirituel sans rivages », si nous-mêmes, nous ne prenions pas les moyens de proposer et de faire vivre la spiritualité chrétienne dans ce qu’elle a de plus authentique et aussi de plus nouveau.
            Car cette spiritualité chrétienne ne repose pas d’abord sur des sentiments ou des aspirations. Elle repose sur une Alliance, sur des événements, sur des signes et sur une Parole de Vérité, d’Amour et de Vie. Et cette Parole de Vérité, d’Amour et de Vie a pris chair de notre chair, en Jésus Christ, et désormais la vie spirituelle chrétienne consiste à se laisser habiter et façonner par cette Parole.
            Je n’ai pas le temps de développer davantage, sinon pour vous adresser un appel : à vous de faire comprendre que la vie spirituelle n’est pas un domaine réservé à des spécialistes ou à une élite. Elle est proposée et proposable à tous, à commencer par les enfants et les pauvres dont il est dit, dans l’Évangile, qu’ils sont les premiers à entrer dans le Royaume de Dieu.
            2. Former des communautés éducatives qui manifestent la spécificité chrétienne
             C’est là aussi que vous avez un rôle majeur à jouer. Partager ces charismes éducatifs avec des Christifideles laïci, des hommes et des femmes baptisés. C’est une manière de participer à la mission de vos communautés éducatives, en montrant concrètement qu’elles ne sont pas seulement des institutions à faire fonctionner de façon efficace, mais des organismes vivants et dont la vie a des sources connaissables et identifiables, précisément à partir des charismes fondateurs.
            Je crois qu’il faut le reconnaître honnêtement. On ne doit pas se gargariser des termes de « communautés éducatives » et de « projets éducatifs ». Il faut avant tout en vérifier le contenu et la mise en œuvre.
            Mais cela demande, à mon avis, de véritables conversions à l’intérieur de l’Église elle-même, pour que la pastorale de l’éducation soit reconnue comme une pastorale à part entière et pour que ceux et celles qui y sont engagés soient reconnus au titre de leur engagement éducatif. Je veux dire précisément ceci : que, dans l’enseignement catholique et aussi dans nos communautés chrétiennes, des hommes et des femmes qui se donnent à cette mission et qui la pratiquent en se référant à des sources spirituelles et à des charismes fondateurs, n’aient pas peur de faire comprendre que c’est là, et pas ailleurs, que se manifeste leur participation à la vie de l’Église. On peut souhaiter que leur façon d’enseigner, d’éduquer, de soutenir des enfants et des jeunes qui doutent d’eux-mêmes, de les initier à l’amour du Christ, soit reconnue comme leur mission chrétienne dans la société.
            Avec une insistance particulière que je me permets de souligner : ce travail d’éducation spirituellement et chrétiennement fondé est ouvert à tous. Il s’adresse souvent à des jeunes qui n’ont ni racines, ni mémoire chrétiennes. Mais à ces jeunes on va donner la chance de devenir chrétiens, au milieu de ceux et celles qui ne le sont pas, et d’abord, peut-être de leurs camarades ou des membres de leurs familles.
            Autrement dit, l’enseignement catholique manifeste ainsi la spécificité chrétienne à l’intérieur d’une société qui n’est plus chrétienne. Il la manifeste institutionnellement, et il me semble qu’il est ainsi une des expressions de ce que Marcel GAUCHET appelle un « civisme chrétien », c’est-à-dire une façon pour l’Église de tenir sa place de façon réaliste et positive, en partageant les défis auxquels nous sommes tous confrontés, et notamment les défis de l’éducation, à partir des exigences mêmes de la foi chrétienne.
            Mais, en même temps, il est clair que l’enseignement catholique participe à la sacramentalité de l’Église, à ce qui fait d’elle le signe de l’Amour du Christ planté dans notre terre et ouvert à tous. Je suis convaincu que le partage de vos charismes fondateurs participe à cette sacramentalité. Surtout si l’on n’oublie pas que le premier des charismes, le plus précieux, le plus nouveau, c’est l’Amour qui se donne et qui a sa source dans le mystère du Christ ! Heureux êtes-vous si vos charismes fondateurs vous conduisent et vous reconduisent à cette source !
                                                                                 

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