Le blog de Mgr Claude DAGENS

Pour l’éducation et pour l’école, des catholiques s’engagent. "Courrier français", 4 mai 2007

14 Mai 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Articles

 
 
Pour l’éducation et pour l’école, des catholiques s’engagent
 
Sous la direction de Mgr Dagens, quinze auteurs (1), « tous préoccupés pour l’avenir de l’éducation dans notre société française, aussi bien dans l’enseignement public que dans l’enseignement catholique » livrent leurs réflexions dans un livre publié aux éditions Odile Jacob, Pour l’éducation et pour l’école, des catholiques s’engagent.
 
 
Les quinze auteurs de cet ouvrage que vous avez suscité, s’ils sont tous catholiques, affichent une certaine diversité de langage et d’expression. Quelle conviction commune partagent les collaborateurs de ce livre ?
Tous ceux et celles qui ont contribué à ce livre ont une réelle expérience dans le domaine de l’éducation mais avec de non moins réelles différences. Et en particulier celle-ci : certains et certaines donneront la préférence ou la priorité à l’enseignement public avec ses responsabilités, ses difficultés, d’autres à l’enseignement catholique et à l’engagement de l’Église par rapport à l’enseignement catholique.
            Mais à travers toutes ces différences très réelles, il y a une conviction commune entre nous. Cette conviction commune, c’est celle qui inspire le livre : le temps est venu de revaloriser l’engagement éducatif pour lui-même. Pourquoi ? Parce que l’éducation nationale est devenue un système très complexe aussi bien dans l’enseignement public que dans l’enseignement catholique. Ce système très complexe est soumis à des logiques institutionnelles qui sont souvent très lourdes et très contraignantes. Ce sont des logiques d’ordre administratif, juridique, politique, économique. Notre conviction profonde, c’est qu’il faut remettre ces logiques institutionnelles à leur place en les subordonnant à une logique prioritaire qui est celle de l’engagement éducatif compris et pratiqué pour lui-même.
 
Que voulez-vous dire par engagement éducatif ?
 L’engagement éducatif est d’abord un engagement durable. On ne voit pas les résultats de façon immédiate. C’est l’expérience des éducateurs et des éducatrices avec des enfants et des jeunes. Il faut du temps. On sème et on attend les germinations. On a besoin d’être soutenu pour tenir dans cet engagement durable.
            Deuxième élément : c’est un engagement qui concerne d’abord des personnes, à la fois des enfants et des jeunes et aussi des enseignants et des enseignantes qui s’y consacrent. Et j’emploie volontairement le terme consacrer. Il y a donc un besoin de donner une attention renouvelée aux personnes engagées dans le système éducatif.         Et puis, troisième élément, c’est un engagement qui est comme à la charnière entre le domaine spirituel et le domaine social. Je veux dire qu’éduquer et enseigner, c’est éveiller l’esprit à des connaissances, à des savoirs et c’est en même temps chercher à intégrer des jeunes dans la société, les préparer à un métier, leur permettre d’aller vers l’avenir. Et c’est là d’ailleurs une des grandes difficultés puisque beaucoup estiment aujourd’hui que l’avenir n’est plus porteur de promesses. Il y a donc des défis à surmonter dans ce domaine qui est à la fois spirituel, culturel et social. L’intuition majeure de ce livre, c’est que les défis auxquels est aujourd’hui confrontée l’éducation en France comme dans d’autres sociétés européennes, ne sont pas d’abord d’ordre administratif, ou juridique, ou économique, mais sont d’abord d’ordre spirituel, culturel et social. Ce sont des défis politiques au sens où ils concernent l’ensemble de la société, l’intérêt général et l’avenir de la nation, en Europe et dans le monde.
 
L’éducation est redevenue un sujet de débat politique. Quelles propositions l’Église peut-elle apporter pour l’enrichir ?
Deux éléments. D’abord, nous sommes de plain pied avec les préoccupations de toute notre société avec peut-être un élément qui tient proprement à la foi chrétienne en Dieu : nous gardons confiance. Nous croyons qu’en exerçant nos responsabilités et en manifestant nos convictions, nous participons à l’avenir de la nation. N’ayons pas peur de participer au débat public sur ces enjeux qui ne sont pas d’abord d’ordre économique,  mais qui sont d’abord d’ordre culturel, spirituel et qui concernent le dialogue avec les jeunes générations.
Et deuxièmement, osons faire valoir les ressources spécifiques de notre foi chrétienne. Première ressource, fondamentale, vitale : l’attention aux personnes, des enfants, des jeunes et aussi des enseignants et des enseignantes. L’attention aux personnes avec leur histoire, avec leurs questions, avec leurs blessures, leurs projets… Deuxième ressource propre à la foi chrétienne : une expérience de confiance risquée. Quand je parle de confiance risquée, je pense à l’expérience même de Dieu. Il s’ouvre aux hommes. Il s’adresse à son peuple. Il fait alliance avec son peuple, le peuple d’Israël d’abord, puis le peuple des baptisés, et les peuples innombrables de tous les enfants de Dieu. Il fait alliance et il fait confiance. Or, en même temps, Dieu ne cesse pas de se heurter en nous-mêmes à l’incompréhension, au refus, à l’oubli, et il garde confiance. Or cette expérience de confiance risquée est intérieure à l’engagement humain. Nous savons tous ce que nous avons reçu d’enseignants et d’enseignantes qui nous ont fait confiance et qui ont su éveiller le meilleur de nous-mêmes. 
Et puis, troisième élément : Dieu agit à l’intérieur des conditionnements de notre existence. Nous croyons que Dieu a toujours la liberté d’agir, de travailler au milieu même de ces conditionnements. Rien n’est jamais perdu. Et puis, à l’horizon, il y a le pardon et la miséricorde qui font aussi partie de l’expérience éducatrice. Nous sommes là sur un terrain d’engagement éducatif et en même temps d’expérience spirituelle. Nous savons tous qu’éduquer vraiment aujourd’hui est en même temps un acte d’espérance. On éduque au présent, mais le travail présent d’éducation ouvre sur l’avenir.
 
Vous partagez tous la conviction d’une tradition chrétienne de l’éducation. Comment faire valoir cette relation constitutive entre tradition chrétienne et engagement éducatif  dans notre société laïque et démocratique ?
Il est vrai que nous vivons, comme dans d’autres pays d’Europe, dans une société sécularisée où les références religieuses et notamment les références chrétiennes ne déterminent plus les lois et les comportements. Mais dire cela oblige-t-il à conclure que la mémoire chrétienne aurait disparu de notre univers culturel ? Je ne le crois pas. Je crois que la mémoire chrétienne, certains diront les racines chrétiennes, demeurent  inscrites dans notre inconscient collectif et même dans notre conscience nationale.
Les établissements de l’enseignement catholique sont là devant un immense défi. Comment faire pour que l’enseignement catholique, tout en étant ouvert à tous, manifeste son lien constitutif à la tradition chrétienne ? C’est un chantier, très réel que nous avons commencé à ouvrir au niveau de la Conférence des évêques de France et au niveau du diocèse d’Angoulême. Nous accueillons des enfants et des jeunes tels qu’ils sont, avec leur besoin de repères, leur état d’attente, leurs questions de vie et de mort. Dans l’enseignement catholique et dans l’enseignement public, les questions des jeunes et des enfants sont les mêmes : ce sont des questions d’humanité commune. Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? Or, nous avons la responsabilité de montrer que la révélation chrétienne de Dieu fait face à ces questions d’humanité : le sens de la vie, de la mort, de la souffrance.
            Il me semble que nous avons besoin, dans l’enseignement catholique, de revaloriser ce grand dialogue entre la révélation chrétienne de Dieu et ces questions d’humanité commune. Cela vaut pour les enfants et les jeunes, mais, bien entendu, cela vaut aussi pour les enseignants et les enseignantes. Nous sommes là sur le terrain du dialogue entre les générations, entre des adultes et, souvent de jeunes adultes, et des jeunes. Nous avons nous-mêmes besoin de comprendre que l’engagement éducatif vaut pour lui-même, avec son double versant spirituel et social et nous avons besoin de comprendre que l’Église catholique tout entière est constituée de communautés où se déploient  l’initiation permanente au mystère de Dieu et la pratique d’une vie humaine sans cesse ouverte à Dieu et aux autres.
            Dans cette communauté éducative qu’est l’Église, dans nos  paroisses, nous avons besoin de pratiquer davantage le dialogue entre générations. Nous adultes, nous avons besoin des enfants et des jeunes pour nous arrêter, nous affronter à ces questions de vie et de mort. Et réciproquement, les enfants et les jeunes ont besoin de nous, adultes, pour aller aux sources, pour se comprendre eux-mêmes, pour ne pas désespérer d’eux-mêmes. Quand les enfants disent : « écoutez nous », on peut comprendre qu’ils veulent nous dire : « éduquez nous et acceptez d’être rééduqués vous-mêmes ». Je ne cache pas que moi-même comme évêque,  je ne cesse pas d’être rééduqué par les jeunes que je rencontre, à cause de ces questions profondes de vie et de mort
 
Vous invitez à dépasser le clivage entre l’enseignement public et l’enseignement privé, en croyant que « le dialogue est toujours possible entre les pratiquants véritables de la raison et les pratiquants également véritables de la foi ». N’est-ce pas là l’espérance, ressource propre de la foi chrétienne ?
Notre livre formule un souhait : allons au-delà des guérillas d’antan. Il faut reconnaître aujourd’hui qu’il y a des collaborations réelles et fréquentes entre l’enseignement public et l’enseignement catholique. En même temps, il y a là comme un pari, que j’affirme dès les premières pages en disant : « Non aux stratégies de combat, oui à la pratique du dialogue ». Je ne crois pas qu’il y ait un rapport de force insurmontable entre la tradition laïque et la tradition catholique pour une simple raison de réalisme : c’est que l’une et l’autre sont très affaiblies. L’une et l’autre sont en quête de leurs fondements. Et là, je rejoins le diagnostic du philosophe agnostique Marcel Gauchet : l’heure est venue pour nous, catholiques, notamment à travers les établissements de l’enseignement catholique, de pratiquer ce que Marcel Gauchet appelle un civisme chrétien. C’est-à-dire : avoir une vision de l’ensemble social conforme aux valeurs religieuses tout en respectant le caractère non religieux, non chrétien de cet ensemble social.
            Nous sommes catholiques dans une société pluraliste et sécularisée mais tout en étant catholiques, nous sommes au service de tous, comme Jésus le demande à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ». Tout en vivant dans un monde où les références chrétiennes ne font plus la loi, nous restons chrétiens et nous voulons être chrétiens. Comme dit ce fameux auteur chrétien du IIe siècle à Alexandrie à son ami le païen Diognète  : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde ». Voilà la mission toujours nouvelle qui nous attend !
 
Propos recueillis par Laetitia Thomas
 
(1)   Les auteurs de cet ouvrage sont : Guy Coq, Roger Fauroux, Henri-Jérôme Gagey, Marguerite Léna, François Boëdec, Gérard Testard, Hugues Derycke, Isabelle Bocher, André Blandin, Christiane Conturie, Martine Digard, Claire Escaffre, Yves Quéré, Nicolas Renard, sous la présidence de Mgr Dagens, évêque d’Angoulême.
 
Pour l’éducation et pour l’école, des catholiques s’engagent – Éditions Odile Jacob – 25€

Partager cet article

Repost 0