Le blog de Mgr Claude DAGENS

PETITE MÉDITATION SUR LA POLITIQUE ET LA RESPONSABILITÉ DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE EN CHARENTE ET AU-DELÀ

2 Février 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Interventions diverses

Discours prononcé par Mgr DAGENS lors la remise de ses insignes d'Officier de la Légion d'honneur, par M. Roger FAUROUX, le 24 janvier 2009

 

 

 

1. SOUS LE SIGNE DE L’AMITIÉ ET DE L’ESTIME MUTUELLE

 

            Chers amis,

            Je ne sais si cette tempête d’aujourd’hui annonce les difficultés qui nous attendent ou si elle est le signe de l’action puissante de l’Esprit Saint parmi nous et en nous.

            Mais ce dont je suis sûr, c’est que notre rencontre est placée sous le signe effectif de la République laïque et de l’Église catholique, et surtout sous le signe de l’amitié et de l’estime mutuelle.

            Et quand je parle d’amitié, cela vaut d’abord pour toi, Roger, en qui je reconnais aujourd’hui le représentant de l’État républicain, au titre de tes responsabilités nationales d’ancien ministre et d’ancien Président du Haut Conseil à l’Intégration, et j’en passe…

            Mais je n’oublie pas que notre amitié a d’autres raisons et d’autres racines, qui sont du côté des Pyrénées et du côté de l’École normale supérieure, et en particulier du côté de ce prêtre que nous avons connu et aimé, et de qui nous avons appris l’essentiel : à savoir que l’ordre de la charité, comme l’écrit Pascal, surpasse tous les autres, et notamment l’ordre politique.

            Et pourtant, sans renier Pascal, je dois aussi reconnaître que l’amitié et l’estime font aussi partie de l’ordre politique. Et la preuve, c’est nous, rassemblés ici aujourd’hui, au titre de nos responsabilités charentaises, avec la diversité évidente de nos convictions personnelles et de nos engagements.

            D’ailleurs, il faut préciser aussitôt ce point capital : pour exercer nos responsabilités, aussi bien dans la société que dans l’Église, ou au service de l’État, nous avons besoin d’amitié et d’estime.

            Car nous sommes tous vulnérables, d’autant plus que nous sommes exposés aux jugements du monde qui ne sont pas toujours tendres. Raison de plus pour désirer que l’amitié et l’estime fassent aussi partie de nos pratiques habituelles.            

            C’est cela que j’ai découvert et que je découvre en exerçant mon ministère d’évêque. J’aime, comme vous le savez, ces dialogues où nous pouvons évoquer nos histoires personnelles et familiales, jalonnées de satisfactions, et parfois aussi de déconvenues et d’échecs, et où nous laissons percer ce qui anime notre conscience et notre cœur, en apprenant les uns par les autres à nous tenir sur le terrain commun de notre société fragile.

            Et c’est pourquoi je voudrais vous livrer en ce jour une brève méditation sur la politique et sur la responsabilité politique de l’Église catholique en Charente et au-delà.

 

2. AVANT TOUT, LE RÉALISME

 

            Tout commence par le réalisme, et le réalisme vaut d’abord pour notre société, qui n’est pas ce que nous avions espéré pour elle il y a seulement une vingtaine d’années. Le plein emploi assuré, les situations de précarité surmontées, la croissance toujours plus marquée, ce sont aujourd’hui des rêves démentis par les dures constatations du présent.

            Je m’en voudrais d’ajouter aux lamentations qui flottent dans l’air du temps, en diabolisant la mondialisation et la crise. Mais je dois être réaliste et constater avec vous que demain et d’abord aujourd’hui ne seront pas aussi faciles que nous l’avions imaginé.

            La crise est là, et elle fait sentir ses effets, sous des formes multiples. Je pense à l’aggravation des pauvretés muettes. Je pense aussi à ceux et celles qui ont à prendre des décisions, à faire des choix, à orienter des politiques.

            Voilà notre terrain commun : celui des incertitudes actuelles. Sur ce terrain, nous avons besoin les uns des autres, chacun avec nos traditions politiques, et aussi avec nos traditions culturelles et spirituelles.

            Pour ce qui est des traditions politiques, je pourrais évoquer le pluralisme vécu en Charente, surtout si je me référais aux grandes analyses de René RÉMOND sur la diversité des droites en France, avec la famille légitimiste, la famille orléaniste et la famille bonapartiste. Mais il me faudrait évoquer aussi la diversité des gauches, avec la famille socialiste, la famille radicale-socialiste, la famille communiste, et aussi une tradition plus ou moins anarchiste qui demeure.

            Mais je voudrais faire ici, aujourd’hui, une observation qui me tient à cœur et qui va bien au-delà de l’analyse politique. Je crois que ce que nous vivons concrètement ici, chez nous, va bien au-delà de ces distinctions. Permettez-moi de le préciser à travers un paradoxe : tout au long du XIXe siècle, sous le régime dit du Concordat, nous avons vécu de très fortes oppositions entre l’Église et l’État, entre la tradition catholique et la tradition laïque.

            Aujourd’hui, surtout depuis une quarantaine d’années, sous un régime de séparation, nous pratiquons entre l’Église et l’État, surtout sur le terrain local, des relations réelles, souvent cordiales, et généralement bénéfiques pour tous. Notre rencontre d’aujourd’hui en est le signe et la preuve.

            Raison de plus pour ne pas réveiller les querelles d’antan en particulier entre les instituteurs et les curés !

            Tu te souviens certainement, Roger, de cette parole que nous avons entendue ensemble d’un éminent historien du catholicisme français, qui m’avait dit d’un ton péremptoire : « Monseigneur, vous savez qu’entre la tradition laïque et la tradition catholique, il y a des rapports de forces insurmontables ». Je suis resté muet et stupéfait. C’est toi, Roger, qui a réagi avec le sourire, un sourire qui nous ramenait à la réalité.

 

 

3. LES TENTATIONS À REFUSER

 

            Alors que faire ? Je réponds sans hésiter : refuser les tentations vivaces qui demeurent inscrites dans notre inconscient collectif. Ces tentations qui nous poussent à des attitudes d’intransigeance susceptibles d’inspirer des prises de position dominatrices et agressives. Et cela vaut des deux côtés.

            - D’un côté, ce sera l’appel au principe de laïcité pour soupçonner toutes les religions d’être dangereuses et obscurantistes. Et l’on perçoit alors ces vieux réflexes d’antan qui poussent à marginaliser les croyants et qui les contraignent à se replier sur eux-mêmes, en position défensive.

            - Mais on peut noter parfois, chez certains catholiques, une attitude analogue, c’est-à-dire dominatrice : hier, sous des formes plutôt conservatrices, aujourd’hui, sous des formes parfois progressistes, des catholiques se posent en donneurs de leçons. Ils voudraient tirer une politique, et une seule, de l’Écriture Sainte, rêvant peut-être de l’époque où le catholicisme était un bloc monolithique.

            Je crois qu’il faut résister à ces tentations, en acceptant le pluralisme intérieur au Corps du Christ, avec la diversité de ses membres, en profitant de l’air modéré que l’on respire en Charente et en favorisant résolument ce qui nous permettra de tenir ensemble sur le sol mouvant de notre histoire et de notre société actuelles.

 

 

4. DES ATTITUDES À FAVORISER

 

            Et si l’on me demandait ce qui me semble le plus important, aujourd’hui, pour que l’Église catholique exerce réellement, modestement, mais réellement sa responsabilité politique, j’emploierais surtout trois mots qui ont valeur d’engagement : le respect, la fraternité et l’humilité.

            Respect des personnes, avec ce que chacune a d’unique. Et cela vaut d’abord pour les plus fragiles et les plus exposées, dans tous les domaines de l’existence. Avec l’obligation de débusquer les situations de solitude, d’exclusion ou de désespoir.

            - Fraternité, en encourageant les communautés catholiques et les catholiques à jouer un rôle de « liens vivants » à l’intérieur d’un tissu social si souvent déchiré.

            - Quant au terme d’humilité, j’ai été profondément heureux et presque surpris de l’entendre ces jours-ci dans la bouche du nouveau président des Etats-Unis, Barack Hussein Obama. Il voulait certainement dire ainsi qu’il se sentait dépassé par la situation à laquelle il doit faire face et par la responsabilité qu’il a à exercer.

            Mais nous le sommes aussi, chacun à notre manière, surtout si nous avons conscience de la faiblesse de nos moyens. Mais justement, que grâces soient rendues à la République laïque parce qu’elle nous oblige à aller puiser à la source de ce qui fait de nous non pas des gens tentés de dominer les autres, mais des hommes et des femmes heureux de s’effacer en servant, et pour nous, chrétiens, en suivant le chemin du Serviteur de Dieu, Jésus, notre frère !

            Et tant mieux si ces mots de respect, de fraternité et d’humilité sont audibles dans l’ordre politique, tout en gardant leur saveur d’Évangile !

 

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