Le blog de Mgr Claude DAGENS

NOTRE ESPÉRANCE EST À L’ÉPREUVE. COMMENT AFFRONTER CETTE EPREUVE?

19 Mai 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
Conférence donnée au Mont Roland, près de Dôle, le mardi 13 Mai 2008, au cours d’une journée de formation organisée pour l’ensemble du diocèse de Saint Claude (Jura).
 
 
I – C’EST NOTRE ESPÉRANCE CHRÉTIENNE QUI EST À L’ÉPREUVE
 
            1 – J’ai au moins deux raisons d’être avec vous pour cette journée de réflexions et d’échanges.
                         J’ai répondu à votre appel et j’ai bien compris que votre appel porte sur l’espérance chrétienne à l’épreuve. Autrement dit, j’ai à approfondir avec vous les raisons et les conséquences de cette épreuve qui nous concerne tous.
                        Je suis heureux de partager avec vous mon expérience pastorale d’évêque. En me rassurant aussitôt : malgré la distance géographique, il doit y avoir des ressemblances entre la Charente et le Jura. Et en particulier celle-ci : nous faisons tous l’expérience, chacun avec sa part de responsabilités, d’une sorte de distance, ou de tension, pour ne pas dire d’écartèlement entre deux éléments simultanés :
            - D’un côté, l’expérience de notre pauvreté : affaiblissement du corps ecclésial, vieillissement des prêtres, difficultés de renouvellement des responsables, éclatement de la mémoire chrétienne, rupture dans la transmission de la foi.
            - Et, d’un autre côté, la multiplicité des appels qui nous sont adressés : car notre société d’indifférence est traversée par des attentes spirituelles réelles et profondes. Il y a, près de nous, des gens qui demandent à être accueillis, écoutés, compris, ouverts au mystère de Dieu. Et ces gens ne sont pas des clients de l’Église. Ils sont comme des signes que Dieu nous donne. Comment reconnaître ces signes ? Comment former une Église qui, tout en reconnaissant sa pauvreté, s’engage dans le travail d’évangélisation, avec tout ce qu’il implique de rencontres, de dialogues, d’initiatives nouvelles, pratiquées et vécues avec les communautés chrétiennes ?
 
            2 – Face à ces réalités éprouvantes, je dois vous avertir : je n’ai pas de stratégie pastorale à vous proposer. Mais j’ai une certitude : nous ne pouvons affronter cette situation éprouvante pour l’Église catholique en France que si nous acceptons de nous situer résolument, et d’un même mouvement, à l’intérieur de notre société en panne d’espérance et à l’intérieure de notre foi chrétienne, de notre expérience de Dieu tel qu’il se révèle à nous en Jésus Christ.
            Et cette double expérience explique le choix que j’ai fait. Pour faire face à cette épreuve de l’espérance, je vous invite à un travail de compréhension et de ressourcement.
                       
                        - Comprendre les temps que nous vivons, la société qui est la nôtre et comprendre tout particulièrement en quoi la culture ambiante met à l’épreuve l’espérance de tous.
                        - Et, en même temps, comprendre en quoi ces épreuves sont comme des appels à aller à l’essentiel de ce que nous croyons et à déployer cet essentiel dans la vie ordinaire de l’Église. Autrement dit, mener de pair ce travail de compréhension et cet engagement pastoral.
 
II – COMPRENDRE NOTRE TEMPS ET NOUS Y ENGAGER CHRÉTIENNEMENT 
 
            Les temps actuels, en ce début de XXIème siècle, sont incontestablement ambigus, complexes, incertains, difficiles à déchiffrer, en tout cas marqués par une double réalité :
                        - D’un côté, un réel désenchantement, avec des phénomènes de peur, de désarroi, de résignation, avec aussi la tentation du « chacun pour soi » qui peut aller jusqu’à l’enfermement dans la désespérance.
            Je pense à des situations de solitude, pires que des situations de violence.
            Je pense au suicide des jeunes qui provoque des chocs immédiats, mais ces chocs sont suivis souvent d’un profond silence. On refuse de reconnaître ce qui détruit le goût de la vie chez ceux qui ont perdu des raisons de vivre. Je pense à cette parole d’un jeune d’Angoulême : « Le plus grand bonheur, ce n’est pas de se souvenir, c’est d’oublier… »
                        - D’un autre côté, on pressent une attente diffuse, un désir de ne pas s’enfermer dans l’immédiat, de vivre à l’unisson du monde, en cherchant à maîtriser et à humaniser la mondialisation.
            La crise alimentaire elle-même oblige à regarder au-delà des frontières de l’Europe et à envisager un certain nombre de révisions radicales dans la façon de penser le développement économique.
            Et l’on sait bien que la religion catholique ne peut pas ne pas encourager cette conscience planétaire. Une mondialisation de la solidarité est nécessaire. Qui peut la susciter ?
 
            Je voudrais donc prendre du recul et chercher à comprendre ce qui met l’espérance à l’épreuve et, en même temps, comment nous avons la capacité de répondre aux attentes qui se manifestent dans notre société plus ou moins désenchantée.
 
 
            1 – Face à l’irruption du mal et de la mort.
 
                        C’est sans doute le premier phénomène qui « dissout » l’espérance. C’est un phénomène très complexe, mais très frappant. Et cette irruption est souvent violente, sauvage, répercutée par les médias. Mais avec un double caractère :
 
            - D’un côté, la mort est refoulée, mise à l’écart, repoussée loin du monde des vivants. Elle est traitée médicalement comme un problème technique. Et l’on sait que l’on meurt de plus en plus souvent à l’hôpital ou dans des centres de soins précisément réservés aux mourants. Comme si la fin de vie était plus ou moins honteuse, « tabou ».
            Mais en même temps, la mort, même dans sa réalité physique, nous laisse très démunis. Elle est une épreuve pour le personnel soignant, pour le corps médical, pas seulement pour des raisons techniques ou économiques, mais pour des raisons humaines. La mort est un échec qui met en cause les performances techniques. Plus on cherche à la maîtriser, plus on fait l’expérience de cet échec. Il y a dans la mort quelque chose qui résiste à toute rationalisation : un « mystère », le mystère même d’un être humain, d’une personne humaine avec ce qu’elle a d’unique.
 
            Mais – et c’est l’autre face de la même réalité – la mort devient envahissante, omniprésente, fascinante, surtout quand elle est exposée sur la place publique, comme on l’a vu récemment avec cette femme qui avait réclamé le droit de se donner la mort.
            Et le fossé est alors immense entre l’événement personnel, irréductible de la mort et de cette surexposition médiatique dont on sait bien qu’elle est plus ou moins artificielle, ou qu’elle obéit à une logique qui n’est plus une logique humaine.
            Mais le pire dans cette surexposition de la mort, c’est que l’horizon de la mort reste la mort. Comme disait jadis STALINE au général de GAULLE : « À la fin, c’est la mort qui gagne ».
            Et il faudrait ajouter à ces événements personnels les déferlantes collectives de la mort à l’occasion d’une guerre civile, d’un génocide ou d’une catastrophe naturelle (tsunami ou cyclone).
            En face de ces déferlantes de la mort, il y a comme un double réflexe :
 
- Le réflexe de la culpabilité : s’il y a du mal qui provoque la mort, il doit y avoir des coupables. Il faut donc les chercher et les dénoncer. Et les médias se repaissent ainsi de cette espèce de dénonciation générale par laquelle on désigne les responsables du mal, à travers la logique des procès, qui opposent des victimes et des bourreaux, des innocents et des coupables. C’est cette grande symbolique du mal qui alimente dans une large mesure la présentation des nouvelles du monde.
 
- Le réflexe compassionnel de groupe, de société : face à cette accumulation de malheurs et de mort, il faut se serrer les uns contre les autres, en attendant de nouvelles catastrophes. Cette compassion est parfois émouvante, mais elle est souvent vide. Elle nous laisse démunis face à l’absurdité du mal et de la mort.
 
            Face à cette irruption parfois violente du mal et de la mort, que faire ? Qu’y pouvons-nous ? Quelles sont nos ressources ?
           
             - Partager les souffrances de tous, être avec les autres, démunis, désarmés, gardant le silence devant l’horreur du mal. Nous n’avons pas de réponses. Le christianisme n’est pas la réponse, il est la simple présence, la présence désarmée, de Dieu lui-même au milieu de l’horreur de la mort. C’est le sens même de la Croix du Christ.
             - Mais il y a aussi dans la Révélation chrétienne des ressources spécifiques que nous ne pouvons pas oublier.
            La mort est révélatrice du « mystère » dont un être humain est porteur. Elle détruit, mais elle révèle aussi. Et c’est le travail pastoral ordinaire de ceux et celles qui sont engagés dans la pastorale du deuil. Comme cette femme me racontant des dialogues significatifs avec les personnes qu’elle visite : cet homme, cette femme qui vient de mourir, qui était-il ? Où en était-il de sa relation à Dieu, de sa vie spirituelle ? Accepter d’être là , simplement, devant le mystère, devant cette profondeur cachée qui appelle le respect. Et, face à cette profondeur cachée, il y a la puissance révélatrice de la Parole de Dieu. Comme pour ce fils devant la mort brutale de sa mère, qui choisit le texte des Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur… »
 
            - Nous pouvons être aussi appelés à interrompre l’engrenage de la culpabilité, devant le mystère du mal. La question n’est pas : « qui est coupable ? », mais : « d’où peut venir la source d’une réconciliation ? » « D’où peut venir un amour plus fort que la mort ? »
            Je pense à cette réflexion d’un détenu de la Maison d’arrêt d’Angoulême devant l’événement de Pâques : « Alors, ce n’est plus la mort ou la vie, mais c’est la vie qui jaillit de la mort », et nous avons regardé vers la Croix de Jésus.
            « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». (Luc 23, 34).
            Il faut aussi oser aller jusqu’à cet essentiel de la Révélation chrétienne, avec ce qu’elle a de plus nouveau, de plus abrupt: la résurrection des morts.
 
            Comme l’a dit le philosophe Michel SERRES : « Les religions païennes sont fascinées par les cadavres. La foi chrétienne commence par un tombeau vide » : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Luc 24, 5-6).
 
            Il faut sans doute dégager plus résolument ce noyau dur de la Résurrection de toute une gangue qui l’a souvent recouvert. Le cœur du christianisme, ce n’est pas seulement l’Incarnation, la présence de Dieu à l’intérieur de notre humanité, c’est la présence pascale, le mystère pascal, victoire sur la mort et source de résurrection. Il y aurait aussi beaucoup à dire et à faire pour revaloriser l’Eucharistie comme « la source de vie », en appelant à revenir vraiment à la source, chaque fois que c’est possible et humainement désirable.
 
            2 – Face à une perception désenchantée de notre histoire
 
                        Là encore, je me situe sur le terrain commun de la culture ambiante, en tant qu’elle façonne notre mentalité, nos façons de penser le monde et de nous y situer. Spécialement par rapport à la compréhension du temps de l’histoire. Nous sommes tous dépendants d’une évolution considérable qui met à mal notre relation à l’avenir.
            Jusque dans les années 80, et spécialement dans les années qui ont suivi la 2ème guerre mondiale, nous avons bénéficié, plus ou moins consciemment, des idéologies du progrès continu. Elles favorisaient une assurance commune, collective, qui valait aussi bien pour la société que pour l’Église : demain sera mieux qu’aujourd’hui.
            Cette assurance était appuyée sur des pensées philosophiques : avant tout, le marxisme qui annonçait une société sans classes, au-delà de la révolution prolétarienne, et plus largement les conceptions du devenir historique qui valorisaient la catégorie de l’avenir : l’histoire humaine obéit à une sorte de loi d’évolution qui la conduit vers un mieux de liberté, de prospérité, de richesse, et aussi de justice et de paix.
            Économiquement, ce furent les Trente Glorieuses (45 – 75), avec la croissance continue, le plein emploi assuré et le développement promis aux peuples du tiers-monde.
            L’Église catholique a vécu ces années–là avec un élan analogue, dont le Concile Vatican II a été comme le signe public, avec un immense travail de ressourcement intérieur et une confiance profonde dans nos capacités d’engagement dans notre société, qui a inspiré en particulier les militants de l’Action catholique.
 
            Depuis une vingtaine d’années, l’horizon a changé : nous sommes passés de l’assurance à l’incertitude. De quoi demain sera-t-il fait ?
 
            C’est l’inquiétude des parents pour leurs enfants, avec l’horizon du chômage qui dure et spécialement le chômage des jeunes.
            C’est la difficulté à se projeter dans l’avenir, à voir sa propre existence au-delà de l’immédiat, avec des tentations inévitables de repliement.
            C’est la difficulté des projets politiques qui ouvriraient à des perspectives larges et stimulantes. Il faut bien reconnaître que les contraintes économiques sont lourdes et que l’État doit être modeste dans ses promesses. D’autant plus que l’horizon des élections présidentielles tend à transformer les affrontements politiques en affrontement de personnes et d’ « images » mobilisatrices.
            Quant à l’Église catholique, elle vit sa mission dans ce contexte d’incertitude, et parfois de désenchantement, qui marque notre société. Quel avenir pour le christianisme ? Sur la base des statistiques de la pratique religieuse ou du nombre de prêtres, beaucoup s’inquiètent ou sèment l’inquiétude. Et, en deçà des statistiques, il y a la lassitude rampante, la fatigue des personnes, les difficultés de renouvellement des responsables. Comment vivre de l’espérance chrétienne dans un Corps ecclésial parfois usé ou sclérosé ?
 
            Vous me pardonnerez de ne pas répondre directement à ces questions, mais de prendre du recul, parce que le recul permet de voir plus large et plus profond et, sans ignorer les difficultés actuelles, de relever ces défis concernant notre rapport à l’histoire.
            - Première manière de relever ces défis : l’histoire est une catégorie intérieure à la Révélation chrétienne. Dieu se dit dans l’histoire. Il faut relire Dei Verbum qui montre comment la Tradition chrétienne s’inscrit dans le temps des hommes. Plus exactement la Tradition chrétienne est inséparable de l’acte par lequel Dieu lui-même s’ouvre aux hommes et en s’ouvrant aux hommes, leur ouvre un chemin, à l’intérieur de l’histoire, à partir d’Abraham.
            Et cette ouverture de Dieu passe à la fois par des paroles et par des événements, et ultimement par l’événement de Jésus Christ. C'est-à-dire par ce qui surgit de Dieu à l’intérieur de notre humanité.
            Autrement dit, il y a, dans la conception chrétienne de l’histoire, un double rapport structurant :
            - Le rapport vertical qui va de Dieu aux hommes et des hommes à Dieu, le rapport de la Révélation et de la grâce.
            - Et, en même temps que ce rapport vertical, un rapport ou un mouvement horizontal : en se liant aux hommes, à commencer par Abraham, Dieu les appelle à aller de l’avant, à devenir des pèlerins, des hommes et des femmes qui avancent sur les routes du monde.
            Ce n’est pas seulement une formule. C’est une conception de l’histoire : au temps cyclique du paganisme, qui est le temps de la nature, le temps du recommencement, le christianisme, ou plutôt le judéo-christianisme, substitue un temps linéaire, un mouvement orienté. L’homme qui croit en Dieu croit que Dieu l’appelle à aller vers Lui en marchant au milieu des autres.
            Ce sera la première dénomination des chrétiens à Jérusalem (Actes 9, 2) : on les appelle les « adeptes de la Voie », c’est-à-dire des hommes et des femmes qui pratiquent l’itinérance, qui ne forment pas un bloc, mais qui vivent à la manière et à la suite de Jésus, qui s’est nommé lui-même « chemin » vers le Père.
            Pardonnez-moi de passer rapidement de cette conception chrétienne de l’histoire (qui constitue une différence considérable pour des asiatiques habitués aux catégories de recommencement et de réincarnation liées à la Tradition bouddhiste), à des perspectives pastorales.
            - Si nous sommes des « adeptes de la Voie », il nous faut pratiquer plus résolument la pastorale du cheminement chrétien. Il me semble que cette pastorale est tout à fait traditionnelle, mais qu’elle demande à entrer davantage dans nos pratiques ordinaires.
            Parler de cheminement, c’est évoquer deux réalités inséparables :
                        - Il y a d’abord la perspective primordiale d’un chemin ouvert et ouvert à des personnes, avec lesquelles nous nous engageons à parcourir ce chemin. Tout n’est pas donné à l’avance, mais nous croyons que Dieu est là, présent à ceux et celles qui acceptent de parcourir ce chemin :
            - des enfants qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés : quelles conséquences pour les parents ?
            - des jeunes qui se préparent au sacrement de confirmation comme à un acte d’alliance.
            - des hommes et des femmes qui acceptent de vivre leur préparation au mariage chrétien comme une découverte de Dieu et de son Amour.
            - des personnes qui désirent reprendre le chemin de la vie chrétienne, après des heures d’épreuves et de découvertes (notamment des divorcés remariés).
 
                        - À nous – c’est le second élément – de penser pastoralement ce cheminement, avec les étapes qu’il peut comporter, un peu comme dans la structure du catéchuménat qui est la forme primordiale du cheminement chrétien :
            - temps d’accueil désintéressé
            - temps de contact avec la Parole de Dieu
            - appel à la conversion des mœurs
            - apprentissage de la prière et de la vie sacramentelle (Eucharistie, réconciliation).
            - relation réelle avec l’Église, dans sa forme communautaire.
 
            Cette pastorale du cheminement n’est pas obsédée par les statistiques. Elle donne la priorité aux personnes qui sont là, en état d’attente, de découverte, d’initiation au mystère chrétien.
            Initiation au sens fort et précis : comme un véritable commencement, comme un engagement renouvelé, et ce travail d’initiation rejaillit sur toute l’Église qui vit sa mission non pas sous le signe de ce qui survit, et encore moins de ce qui disparaît, mais de ce qui commence, de ce qui naît, de ce qui est donné par Dieu.
            Avec cette conviction spirituelle que j’ai apprise de Madeleine DELBRÊL : « Le temps d’aujourd’hui est le temps de notre foi », parce que la foi est une passante et qu’avec elle, nous apprenons à passer avec le Christ, au lieu de nous lamenter sur les temps actuels qui seraient réfractaires à la foi. Dans ce cas, c’est nous qui sommes devenus réfractaires à la nouveauté de Dieu et qui refusons à Dieu la liberté de se dire et de se révéler dans ces temps qui sont les nôtres.
 
III – FACE AUX EXIGENCES DE L’ENGAGEMENT CHRÉTIEN DANS UNE           SOCIÉTÉ SÉCULARISÉE
 
                        C’est sans doute la donnée la plus vaste et la plus difficile à cerner. D’autant plus que des évolutions considérables marquent ces relations toujours sensibles entre l’Église catholique et la société.
            Il nous faut, ici encore, faire acte de réalisme historique.
 
                        Hier, c'est-à-dire durant le XIXème siècle et une bonne partie du XXème siècle, nous avons connu un affrontement apparemment insurmontable entre la tradition catholique et la tradition laïque, pour ne pas dire entre l’Église et l’État. C’est ce que les historiens appellent la guerre des deux France, celle des curés et celle des instituteurs.
            Cette époque est révolue, à moins de vouloir réveiller les guerres d’antan. Mieux vaut reconnaître la réalité : l’affaiblissement simultané des deux traditions. La laïcité est en quête de ses fondements, et le christianisme est affaibli, certains disent dépassé ou marginalisé.
 
            Nous sommes face à une nouvelle donne, à la fois sociale et spirituelle : une Église fragile et une société fragile. Cette nouvelle donne est porteuse de nouveaux défis remarquablement analysés par un penseur comme Marcel GAUCHET. Quelle place pour les institutions religieuses et spécialement pour l’Église catholique dans des sociétés « sorties de la religion », c'est-à-dire où les principes religieux ne structurent plus la vie sociale ?
            Le diagnostic que fait Marcel GAUCHET mérite réflexion, surtout quand il nous appelle à pratiquer un « civisme chrétien », c'est-à-dire de « proposer une vision de l’ensemble social qui soit conforme aux valeurs religieuses, tout en tenant compte du caractère non - religieux de cet ensemble ». Traduisons : il s’agit d’être chrétiens au milieu des autres, en acceptant de nous tenir dans une société qui n’est plus chrétienne et d’y témoigner de la vérité du Christ.
            Autrement dit, il y a comme une nouvelle chance, non pas pour reconquérir le terrain perdu, mais pour nous situer autrement comme catholiques. Avec une conviction primordiale : nous sommes porteurs d’une expérience sociale et spirituelle qui peut servir à toute la société, comme a cherché à le montrer notre « Lettre aux catholiques de France ».
            Dans quels domaines, à partir de quels engagements penser et pratiquer cette nouvelle inscription de la foi chrétienne dans notre société ?

 
            - Premier domaine : celui des finalités de notre société
 
                        . Tout le monde sait que l’individualisme est aujourd’hui roi, mais il faut ajouter : un individualisme plutôt inquiet que triomphant, un individualisme qui recouvre autant de détresses cachées que de projets positifs.
            Mais – et c’est aussi un constat assez général – cet individualisme dominant ne répond pas, par définition, au besoin de valeurs communes, de relations humaines, de solidarité, pour ne pas dire de fraternité. Or ce besoin de valeurs communes est évident dans une société fragmentée, émiettée, cassée et rongée par des réactions corporatistes.
            Il faut donc nous interroger sur les finalités de notre société. Avec une question que je sens venir souvent lors des rencontres avec des élus locaux : « Que voulons-nous vraiment pour notre société ? » Nous savons assez bien ce que nous ne voulons pas : la violence, l’insécurité, la corruption, le mensonge. Mais nous savons mal ce que nous voulons : à quel prix voulons-nous résister à ce qui déshumanise l’existence ? Quels engagements nous permettront de lutter contre la résignation ou le découragement qui s’insinuent en nous ? Comment faire entendre aussi cette musique originale. Il n’y a pas que des logiques quantitatives, fondées sur des résultats chiffrés, pour fonder notre développement. Il faut aussi faire place à des logiques non-quantitatives, celles qui font valoir le respect et la défense de la personne humaine, avec ce qu’elle a d’unique, d’irréductible (et cela vaut pour l’embryon dans le ventre de sa mère, comme pour la personne âgée ou malade en fin de vie ou pour des hommes et des femmes menacés d’être manipulés comme des pions, en fonction des seules performances techniques ou des lois d’un marché sans contrôle).
            Bien entendu, la réponse à ces questions passe par des engagements politiques, appuyés par des analyses et sur des choix précis.
            Je n’ignore pas ce terrain de l’action politique et sociale. Mais je voudrais ici m’en tenir au terrain de la vie de nos communautés chrétiennes et faire valoir ceci : la pratique ordinaire de la vie chrétienne, de la vie des disciples de Jésus, a des implications et des effets sociaux. Et nous devons être plus conscients de ces effets sociaux.
            À une condition : que nous renoncions à ce clivage désastreux que nous avons trop souvent introduit entre la vie spirituelle et l’action sociale. Comme s’il y avait d’un côté les pratiquants de la prière, de la liturgie et de la vie sacramentelle, et, de l’autre, les militants de l’action sociale et politique.
            Nos actes sacramentels ou liturgiques ont valeur sociale. Ils s’inscrivent, à travers la vie des personnes, dans le tissu souvent déchiré de notre société.
            C’est vrai pour la catéchèse : en accueillant des enfants pour l’initiation chrétienne, nous leur donnons la possibilité de ne plus être seuls et de pouvoir confier leur histoire familiale, souvent mouvementée.
            C’est vrai pour bien d’autres rencontres pastorales : nous pratiquons à l’égard des personnes la pastorale de la confiance, alors que ces personnes doutent souvent d’elles-mêmes. Il y a là un véritable travail éducatif, qui fait appel à la liberté, à la conscience, au cœur.
            C’est vrai aussi de la vie d’ensemble de nos communautés chrétiennes, notamment grâce au dialogue entre générations que l’on peut y pratiquer. Nos communautés sont comme des « tiers-lieux », des lieux d’éducation commune, et d’une éducation qui repose sur deux principes vitaux :
            - L’accueil et le respect de chaque personne, d’une façon intransigeante.
            - La mise en relation de ces personnes avec un Corps vivant, non pas une tribu, ou un club, et encore moins une secte, mais un Corps diversifié, une famille si l’on veut : le Corps du Christ qu’est l’Église.
 
            Écoutez les catéchumènes et entendez ce qu’ils nous disent de la foi chrétienne et de l’Église :
            - Ils ont la liberté de parler à la première personne, de « raconter leur vie » et le travail de Dieu dans leur vie.
            - Ils perçoivent l’Église comme un lieu de fraternité, c’est-à-dire un lieu où la fraternité est plus forte que les conflits…
 
            - Deuxième domaine : « la grammaire élémentaire de l’existence humaine ».
 
                        - C’est le domaine de la culture, dans son sens large et concret : la culture, c’est le milieu vital de l’existence humaine, c’est l’air que l’on respire, c’est ce qui façonne notre façon non seulement de penser et de parler, mais de nous comprendre nous-mêmes et de nous situer dans le monde et par rapport aux autres.
            Je me demande si nous sommes assez attentifs, en dehors des périodes de crise (comme l’a été la crise moderniste), à ces conditions culturelles de la mission chrétienne.
            D’autant plus que nous ne pouvons plus nous réfugier dans un a priori qui a la vie dure : il existerait un terrain culturel commun aux croyants et aux incroyants, celui de l’humanisme. Je le voudrais bien, mais je n’en suis pas sûr : c’est l’humanisme même qui est en question depuis des décennies. Qu’est-ce qui fait qu’un être humain ne doute pas de son humanité, de sa dignité humaine, surtout si cette dignité est menacée ou handicapée ? Et, de façon à la fois théorique et pratique, comment lutter contre cette déshumanisation latente qui réduit l’être humain a ses besoins, à ses intérêts, à son quant à soi, et qui en fait un objet de manipulations techniques, ou financières, ou publicitaires ?
            Qu’est-ce qui permet d’affirmer ou de faire valoir la transcendance de l’être humain, certains diraient son caractère sacré, alors que certaines publicités mettent les animaux sur le même plan que les humains ? Qu’est-ce qui permet de déployer la spécificité humaine dans une culture où dominent le calcul rationnel et les manipulations techniques ?
            Et si jamais on nous disait que ce sont là des considérations abstraites, je répondrais sans hésiter en me référant aux lettres que je reçois des jeunes, et aussi des adultes, en vue du sacrement de confirmation :
            - Pour la plupart, ces jeunes et ces adultes respirent l’air du temps. Ils doutent d’eux-mêmes. D’autant plus qu’ils portent souvent en eux des blessures profondes liées à leur histoire personnelle et familiale.
            - Depuis 20 ans que j’exerce mon ministère d’évêque, j’ai compris cela : ces jeunes et ces adultes portent en eux des questions de vie et de mort, des questions qui concernent précisément « la grammaire élémentaire de l’existence humaine ». Je les traduis à ma manière : Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? Comment discerner le bien du mal ? Où trouver des points d’appui et des points de repères pour avancer ? À qui faire confiance quand on désire aimer et être aimé ?
            - Nous sommes là sur un terrain d’humanité commune. C’est le terrain de l’évangélisation ordinaire et profonde, parce que l’évangélisation, c’est la rencontre et la jonction entre la Révélation chrétienne de Dieu et nos réalités humaines, nos attentes, nos blessures, nos projets.
 
            La conversion attendue de l’Église se trouve de ce côté-là : que l’Église tout entière, dans chacune de ses communautés, de ses services, de ses aumôneries, se comprenne elle-même comme une institution éducative, c’est-à-dire une institution qui fait appel au cœur, à la conscience, à la liberté de chacun et de tous et qui, en même temps, conduit au cœur du mystère chrétien : à Dieu qui se tient au milieu de nous, en la personne de Jésus, vivant, crucifié et ressuscité, et aussi en la personne de ceux et de celles qui sont là, près de nous, et qui attendent d’être respectés, reconnus, aimés, surtout s’ils désespèrent d’eux-mêmes.
            Nous avons ensemble un grand combat à mener pour ne jamais séparer ces deux faces de la même réalité : Dieu présent au cœur de notre humanité, et notre humanité devenant le signe de la manifestation de Dieu.
            Alors la question n’est plus : « Comment reconquérir le terrain perdu ? Quelles stratégies pastorales adopter ? Quels changements de discipline opérer dans l’Église ? » La question de fond, c’est précisément celle de l’évangélisation en profondeur, celle qui ne sépare pas la profondeur de Dieu et la profondeur de notre humanité. Et c’est à force d’espérance que l’on plonge des deux côtés.
            Cela rejoint les deux appels que lançait, de son chapitre final, notre Lettre aux catholiques de France, à partir du premier appel adressé par Jésus à Simon-Pierre, au bord du lac : « Duc in altum ! » (Luc 5,4), qui se traduit à la fois par « Avance en eau profonde ! » et « Va au large ! ».
            Deux aspects inséparables de l’évangélisation : nous plonger dans la profondeur du mystère pascal et ne pas avoir peur d’aller à la rencontre de notre humanité, de notre société inquiète et désenchantée, d’y être effectivement présents avec la certitude, ou l’espérance que Dieu nous y attend.
            Je resterai pour finir du côté du lac de Tibériade, avec l’Évangile d’aujourd’hui, qui est d’une étonnante actualité. Les apôtres sont pleins d’inquiétude : ils n’ont pas pris de pain. Ils vont manquer de pain. Ils ne voient que ce qui leur manque. Ils ne voient pas ce qui leur est donné par Jésus. Et Jésus cherche à leur ouvrir les yeux : n’ont-ils pas compris ? Qu’a-t-il fait à partir des cinq pains ? (Cf. Marc 8, 14-21).
 
            L’espérance porte en elle, constitutivement, un principe de disproportion. Il y aura toujours de grands écarts entre ce que nous sommes, ce que nous avons, et ce à quoi nous sommes appelés. Mais la grâce de Dieu travaille à l’intérieur de ces écarts. Au lieu de chercher à combler nos vides, acceptons de reconnaître la loi de la grâce, qui est celle de l’espérance : c’est à l’intérieur de nos fragilités et de nos faiblesses que Dieu travaille et que le Christ se donne ! À nous de pratiquer résolument cette éducation chrétienne de l’espérance, cette théologie en actes de la grâce de Dieu.
 

 

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