Le blog de Mgr Claude DAGENS

Nos convictions chrétiennes face aux prochaines élections. "Courrier français", 16 février 2007

24 Février 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Articles

 
 
Nos convictions chrétiennes face aux prochaines élections
 
 
En collaboration avec Guy Coq, philosophe et Hugues Derycke, prêtre de la Mission de France, Mgr Dagens publie un texte à l’attention de tous en vue des prochaines élections. En abordant l’Eglise, le foi, la société, l’évêque d’Angoulême témoigne de l’engagement pris dans la Lettre aux catholiques de France, il y a dix ans.
 
Courrier Français : Pourquoi publier ce texte Nos convictions chrétiennes face aux prochaines élections, dix ans après la Lettre aux catholiques de France ?
Mgr Dagens : Ces réflexions, ces convictions chrétiennes face aux prochaines élections, présidentielles, législatives et municipales, ont valeur d’engagement. Je les livre au diocèse d’Angoulême parce que c’est mon expérience d’évêque du diocèse d’Angoulême qui me permet de les mettre en relief. Ces convictions répondent à une triple intention :
Premièrement, nous sommes en 2007, c’est-à-dire dix ans après la publication de la Lettre des évêques aux catholiques de France dont j’ai été le rédacteur. Et je voudrais pouvoir vérifier l’engagement important pris dans cette lettre : « Nous, catholiques en France, nous tenons à être reconnu non seulement comme des héritiers solidaires d’une mémoire nationale et religieuse mais aussi comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi ». Dix après, à l’occasion des élections, pouvons-nous vérifier tout cela ? Que nous sommes réellement présents dans la société française comme catholique et que nous en respectons la laïcité, c’est-à-dire que nous ne mélangeons pas les engagements politiques et les convictions chrétiennes tout en les reliant. Et, nous voulons manifester la vitalité de notre foi dans notre société.
Deuxième intention : c’est manifester concrètement de quelle manière les catholiques et les communautés catholiques sont présents à l’intérieur de la société. Et, ce n’est pas une formule. Nous ne sommes pas des spectateurs. Nous participons à la vie démocratique. Comment ? J’insiste notamment sur la présence très réelle d’hommes et de femmes catholiques au sein de conseils municipaux, au sein des associations et aussi au titre de relais paroissiaux – je pense à telle ou tel personne, des femmes que je connais qui sont en même temps conseillères municipales et relais paroissiaux. Autrement dit, les engagements ecclésiaux peuvent être reconnus comme des engagements politiques et sociaux et réciproquement, c’est-à-dire, ces hommes et ces femmes peuvent exercer ces engagements avec la force qu’ils reçoivent de leur foi chrétienne.
Troisième intention : mettre en relief les questions relativement nouvelles posées par les immigrés et l’immigration notamment la présence d’une population de tradition musulmane importante dans notre pays. Des questions nouvelles sont posées sur la coexistence de plusieurs religions, sur le caractère pluraliste de notre société, sur les dialogues interreligieux, sur la présence des chrétiens. Nous sommes une nation ancienne qui a des racines chrétiennes et qui est devenue une société démocratique et pluraliste. Qu’est-ce qu’implique cette métamorphose et comment être chrétien au milieu de ces métamorphoses qui fondent notre société. Dans ce texte, j’insiste beaucoup sur les tentations de peurs et de repliement face à l’immigration et à la mondialisation, aussi bien, d’ailleurs, dans l’Eglise que dans la société. Et j’estime que nous avons la responsabilité de résister à ces tentations de peurs et de repliement et à nous inscrire résolument et positivement à l’intérieur du tissu de notre société d’autant plus que ce tissu est déchiré et fragile, qu’il y a beaucoup de précarité aussi bien dans le monde rural que dans le monde urbain. Il y a des situations de réelle pauvreté. L’anniversaire du Secours catholique l’a manifesté.
 
C. F. : Comment les chrétiens peuvent-ils jouer un rôle dans la démocratie ?
Mgr Dagens : Dans le monde, les Etats démocratiques sont actuellement l’exception. La démocratie est toujours en état d’élaboration. E elle demande une adhésion de tous ses points et comme disciples du Christ, comme chrétiens, nous avons la responsabilité de faire vivre la société démocratique qui est la nôtre. Je me réfère à des réflexions d’un théologien allemand, Joseph Ratzinger, qui est devenu notre Pape Benoît XVI. Lorsqu’on lui demandait : « quelle est la place de l’Eglise catholique dans des sociétés démocratiques ? » Il répondait deux choses : premièrement, participer aux délibérations de cette société notamment par rapport aux questions éthiques, tout ce qui concerne le début et la fin de la vie, les souffrances liées à l’avortement, à l’euthanasie, sans oublier la place des personnes homosexuelles dans notre société. Participer aux débats de notre société sur ces sujets qui sont devenus très sensibles en raison aussi du développement des techniques médicales, des évolutions de la législation. Et deuxième point - en admettant que nous participons aux délibérations de la société globale - mobiliser les ressources spécifiques de la foi chrétienne. C’est-à-dire pratiquer nous-mêmes, de l’intérieur de l’Eglise, le respect des personnes, la fraternité réelle dans nos relations humaines et sociales. Le philosophe Marcel Gaucher, qui se dit agnostique, parle à cet égard d’ « un civisme chrétien ». Nous avons, dans notre société démocratique, un engagement réel, personnel et communautaire, et en même temps, un engagement risqué qui exige de nous d’être nous-mêmes au milieu des autres qui ne sont pas chrétiens. C’est le civisme chrétien. Ce qui veut dire oui aux dialogues, oui aux confrontations ouvertes et non aux tentations de fermeture sur nous-même, non aux tentations de peurs, de repliement, et bien entendu aux refus ou à la mise à l’écart de la grande tradition chrétienne inscrite dans le concile Vatican II.
 
C. F. : Vous abordez l’éducation nationale et l’agriculture. Quelles sont vos convictions concernant ces deux domaines auxquels la nation française est particulièrement sensible ?
Mgr Dagens : Effectivement, dans la première partie, nos convictions évoquent : « nous avons besoin de penser unité nationale à nouveau frais ». A nouveau frais, c’est-à-dire dans un contexte européen et en même temps dans un contexte mondial avec la libre circulation des biens, de l’argent, mais même temps avec des restrictions discutables à la circulation des personnes. Dans ce contexte là, penser unité nationale. Et à l’intérieur de l’unité nationale, il y a deux domaines, qui me semble actuellement très sensible et dont les acteurs se sentent souvent mal reconnus et qui en souffrent, c’est l’éducation nationale et c’est le monde rural avec notamment l’agriculture. Mais pas seulement l’agriculture dans le monde rural, on sait bien que le monde rural est devenu lui-même très complexe, très mélangé, très mixte.
Pour l’éducation nationale, je dirais deux choses :
-       La première, c’est que l’engagement éducatif qui s’adresse à des personnes, des enfants, à des jeunes et qui passent par des enseignants par des enseignantes, a une grande valeur par lui-même. Il demande à être revalorisé comme tel. Je dirais un terme qui a sa sonorité chrétienne, c’est un véritable ministère de confiance et d’exigence : former des enfants et des jeunes, éveiller leur esprit, leur liberté, leur conscience. C’est un ministère de confiance qui a besoin d’être revalorisé aussi bien dans l’enseignement public que dans l’enseignement catholique. Il y a dans l’éducation nationale une tension très forte. C’est que la tâche de l’éducation nationale depuis la IIIe République a été d’abord à l’accès à la connaissance, au savoir. Et ceci demeure. Et ceci ne peut pas être dévalorisé. Et en même temps, l’éducation nationale a aujourd’hui pour fonction d’inscrire les enfants et les jeunes dans la société, de les préparer à un métier, à une fonction, à une situation économique et sociale. Les enseignants ressentent fortement cette tension. Ils sont chargés de la transmission des connaissances et ils y tiennent. Hors, cette mission est quelque fois dévalorisée. Et en même temps, il faut tenir compte de la mission d’ordre sociale et économique de l’éducation nationale qui, elle-même, ne peut pas tout faire et ne peut pas remplacer les familles, qui sont, elles-mêmes, souvent en situation de précarité.
-       Deuxième élément : la foi chrétienne, l’Evangile du Christ, la personne du Christ, sont des sources d’inspiration pour le travail éducatif, pour l’engagement éducatif. Pourquoi ? Parce qu’en Jésus, Dieu vient s’adresser à des personnes. C’est toute la beauté de l’Evangile. Voilà des hommes, des femmes comme la femme de Samarie, la femme adultère ou le pharisien Nicodème ou le publicain Zaché. Jésus va vers eux, vers elles. Et il les révèle à eux-mêmes ou à elles-mêmes. C’est un travail d’éducation. Au cœur de l’Evangile, il y a un secret de pratique éducative.
Avec mes amis et mes collaborateurs, nous préparons un livre qui sort ces jours-ci chez Odile Jacob sur Pour l’éducation et pour l’école, des catholiques s’engagent. Pour dire que l’engagement éducatif doit être revaloriser pour lui-même et deuxième élément, que la foi chrétienne est une source d’inspiration pour l’engagement éducatif, avec relation à des personnes, en même temps travail de confiance, de patience et d’exigence. Les pères et les mères de famille le savent bien, que dès le début, le travail d’éducation, c’est être là, écouter, quelque fois se taire, quelque fois répondre à des questions et puis aimer. La grande philosophe Anna Arhent qui avait dû fuir le régime nazi et qui s’était réfugié à New York, que mon ami Guy Coq cite souvent, dit l’enjeu de l’éducation : c’est de savoir si nous aimons assez notre monde pour prendre le risque d’y engager nos enfants ou de préparer nos enfants à s’y engager eux-mêmes. Vous voyez, l’éducation est une affaire d’amour et sur ce terrain de l’éducation, de l’amour, il est évident que la foi chrétienne a quelque chose à dire qui est toujours nouveau. Ce qui est toujours nouveau, c’est que la patience de Dieu, l’amour de Dieu sont toujours les plus forts que les brisures, les difficultés, les crises.
Au sujet du monde rural, je me réfèrerais à la rencontre récente que nous avons eu le samedi 20 janvier avec un certain nombre d’hommes et de femmes catholiques de Charente et notamment des élus locaux où nous avons compris davantage ceci : le monde rural est en état de métamorphose à cause de l’évolution des techniques, à cause du fait que les exploitations agricoles sont devenues de petites entreprises avec des règles parfois extrêmement complexes et lourdes. Et, en même temps, ce monde rural est devenu un monde où se pratique la mixité sociale. On sait très bien qu’il y a de plus en plus de gens de la ville qui vont habiter dans les campagnes. Il y a dans le monde rural tous les phénomènes que l’on voit dans l’ensemble de la société. C’est cela, je crois,  qu’un diocèse comme le nôtre, qui a une dominante rurale, peut faire entendre : premièrement, qu’un diocèse à dominante rurale est comme un laboratoire des évolutions de la société globale.
 Et puis, deuxièmement, et ça, j’y tiens beaucoup comme évêque de ce diocèse, les communautés chrétiennes au milieu de ces métamorphoses techniques, sociales, politiques, inventent de nouvelles formes de présence qui ont pour nous un nom. Dans le texte, j’insiste sur ce que nous appelons la pastorale de proximité. C’est-à-dire, nous ne procédons pas par regroupement forcé de type administratif, nous agissons surtout par la présence aux personnes, à commencer par les personnes en difficulté, les personnes dont la vie est à l’épreuve pour des raisons personnelles, familiales, sociales. Le chômage, les séparations, les divorces, les recompositions familiales…  nous constatons qu’il y a de plus en plus de situations dures, et face à la dureté, nous avons besoin de nous aider les uns les autres, par la proximité. Et je crois qu’on ne le sait pas assez, nous-mêmes catholiques, que nous tenons cette responsabilité précieuse, de présence, d’amitié, de proximité, dans notre société qui est souvent si dure pour les personnes. Une société cassée - la formule n’est pas de moi - et qui casse les personnes.
Et donc nous avons besoin de participer à ce travail de réparation, on dira de soulager les situations de brisure, de fracture. Et les catholiques sont très engagés sur ces terrains d’humanité commune. Je voudrais que nous le sachions davantage- nous-mêmes catholiques, et que ceci soit davantage reconnu par la société globale. Généralement, ceci est reconnu par les élus locaux. Et l’autre jour, les deux élus locaux de Charente qui étaient présents à notre rencontre, le maire de Mansle, Michel Armand, et le maire de Montmoreau, Jean-Claude Louis, ont eux-mêmes fortement insisté sur la force qu’ils trouvaient dans la foi chrétienne pour exercer leurs responsabilités de maires. Et beaucoup d’élus locaux, d’hommes et de femmes qui portent cette responsabilité, je crois, pourrait dire le même témoignage. En Christ aide à tenir, à être au service de tous, les chrétiens ne sont pas seulement au service des chrétiens. L’église catholique dans notre société laïque, n’est pas seulement l’église des catholiques, elle est envoyée à tous.
 
C. F. : Comment voyez-vous la nation française dans le monde ?
Mgr Dagens : Deux éléments : le premier c’est que nous ne pouvons absolument pas oublier qu’il y a toujours eu des va-et-vient de migrations, d’échanges, de collaboration à tout niveau, culturel, économique et politique entre la nation française et les autres peuples du monde, spécialement du côté de l’Afrique, ou du côté de l’Asie, sans oublier l’Amérique du Sud. Je ne peux pas oublier que j’ai, moi-même, des cousins au Chili parce que j’ai eu un grand grand-oncle, que je n’ai pas connu, un frère de ma grand-mère, qui, pour des raisons de travail, c’est-à-dire le chômage, est parti au Chili et il a fondé une famille là-bas. J’ai retrouvé depuis trois ans, ces cousins du Chili et ils m’ont invité au mariage de leur enfant à la fin de cette année. L’immigration a toujours existé. C’est-à-dire qu’il y a toujours eu des liens de la France avec le monde soit que des français qui émigrent vers d’autres pays, on parle là de l’Amérique du Sud, mais je pourrais parler de l’Afrique, de l’Asie, notamment du Viêt-Nam sans oublier le Laos, le Cambodge. Et deuxièmement, il y a toujours eu également des immigrations, des immigrés venant de ces peuples du monde. D’abord de l’Europe, il y a eu au XIXe siècle des milliers d’italiens, de polonais, plus tard d’Espagnols notamment avec  la Guerre civile, qui sont venus en France. La grande tradition de la nation française est d’être, comme on dirait en américain, un « melting pot », c’est-à-dire un mélange. Il y a dans la nation française la tradition d’accueil et de compréhension, de respect des cultures. L’identité française, la spécificité française, comme d’ailleurs la spécificité européenne, et comme la spécificité romaine – je suis historien notamment du côté de l’histoire romaine – c’est la capacité d’intégration. Et d’une certaine manière, l’Eglise catholique qui a son centre à Rome à cause de Pierre et de Paul, témoins et martyrs du Christ, a hérité de la tradition romaine, cette capacité d’accueillir ce qui vient d’ailleurs. Et on ne peut pas accepter que l’on dise le contraire de la réalité. La France a été forgé par ses affluences multiples venus d’abord de l’Europe.
La France n’a pas l’importance dans le monde qu’elle a pu avoir au XIXe siècle mais elle demeure d’abord par sa puissance économique, par sa puissance commerciale, même si c’est limité. Je voudrais que l’on revalorise le rayonnement culturel avec la langue française en particulier et là, c’est un engagement politique. Faisons-nous assez pour le rayonnement de la langue française dans le monde ? La culture, c’est de l’immatériel. Ca ne se calcule pas. Mais c’est très important du point de vue de la foi catholique puisque la foi catholique est liée à la culture française et inversement que la France a indéniablement des racines chrétiennes. J’atteste que l’expérience actuelle de l’Eglise catholique en France est une référence pour d’autres pays et pour d’autres Eglises. J’étais, il y a trois semaines à Lausanne en Suisse, et j’ai été frappé que l’expérience de l’Eglise catholique en France est une référence pour la Suisse. Je ne peux pas oublier que la Lettre aux catholiques de France a été traduite en sept langues, d’abord en portugais, puis en italien, puis en hongrois, puis en allemand, puis en néerlandais, en espagnols plus tard et en anglais plus tardivement. Et quand je vais ailleurs, on me dit : « vous êtes pour nous une référence ». Pourquoi ? Et on me dit deux raisons : « parce que vous essayer de pratiquer réellement une confrontation ouverte entre la foi catholique et la culture moderne ». Alors que certains, ailleurs, décident qu’entre la foi catholique et la culture moderne, il y a aurait des relations d’antagonisme, d’opposition irréductible, nous, nous essayons - et c’est pour moi un engagement que je tiendrais jusqu’à ma mort, étant donné à la fois mes convictions, mon expérience et ma foi catholique - le dialogue exigent et permanent entre la foi catholique et la modernité. C’est une référence pour la France, nous sommes solidaires de la culture française, des questions posées par la culture française même avec ses débordements. Et puis, le deuxième élément, c’est l’Eglise catholique n’est plus un bloc et ne peut plus se considérer comme un bloc opposé à d’autres blocs. On n’oublie pas tous les débats, toutes les tensions autour de la laïcité, l’expulsion des congrégations religieuses, la menace de spoliation. C’était des épreuves extrêmement terribles, il y a un siècle, mais nous avons surmonté cela. Et l’église, aujourd’hui, ne peut plus se considérer comme un bloc. Elle est selon la dynamique de l’Evangile, comme dit Jésus : « Vous êtes le sel de la terre », et il ajoute « et si le sel perd sa saveur, avec quoi le salera-t-on ? »
 
 
C. F. : Quels sont les signes par lesquels L’Eglise catholique s’inscrit effectivement dans la société ?
Mgr Dagens : Deux choses. La première, de fait, nous avons aujourd’hui une structure de province et les provinces, pour nous la province Poitou-Charentes-Limousin, sont plus ou moins calqué sur les régions administratives, sur ce qu’on appelle précisément la région Poitou-Charentes et la région Limousin. Mais je voudrais dire que le rapport entre la structure paroissiale avec le déploiement pastoral et la structure des communautés de communes. Je crois que des élus locaux nous le disent : « vous nous avez devancés ». Alors que les communautés de communes ont des finances, nous, nous n’avons pas d’argent. Nous avons des moyens pauvres mais avec des moyens pauvres nous pratiquons ce qui est immatériel, ce qui est immatériel, le respect mutuel, la confiance, la fraternité.
Il y a deux signes qui me semble majeur, primordiaux : c’est la priorité accordée aux personnes - je le disais déjà dans ma lettre pastorale du mois de septembre – et la fraternité.  La fraternité réelle où l’on se sent solidaire les uns des autres dans un même ensemble vivant. La célébration de l’eucharistie, notamment dans les communautés paroissiale,  c’est pour que nous devenions le corps du Christ, donc que nous soyons liés les uns aux autres dans le corps du Christ et membre du même corps. Là, il y a une expérience de fraternité et je constate alors pour le coup que des personnes immigrées, venues d’ailleurs et notamment d’Afrique - je pense à la communauté catholique africaine de Charente - sont le signe très vivant de cette expérience de fraternité.Ces personnes quand elles sont présentes dans nos communautés que ce soit à Soyaux ou ailleurs, elles chantent, elles prient d’une manière qui réveillent notre manière à nous de chanter et de prier. Elles sont un don de Dieu et nos communautés paroissiales deviennent ainsi des lieux réels d’intégration. La foi chrétienne et la pratique de la foi chrétienne par la prière et par l’eucharistie ont des effets sociaux, de la même manière que la catéchèse. Dans la catéchèse, on accueille des enfants qui ont eux-mêmes des difficultés ou dont les parents ont des difficultés en tout genre et donc la catéchèse par ce travail d’accueil rend aussi un service social, elle est d’abord une éducation de la foi mais qui s’inscrit de fait dans notre société et dans ses déchirures.
 
C. F. : Qu’est-ce qui vous semble primordial aujourd’hui ?
Mgr Dagens : Ce qui me semble aujourd’hui primordial, c’est la brutalité du mal, la puissance du mal, et le mystère du mal, l’énigme du mal. En évoquant cette réalité, je veux dire deux choses, la première c’est que le mal est aujourd’hui extraordinairement public et médiatisé, selon une logique terrible que l’on voit se déployer notamment aux informations télévisées. Voici cette logique : un, il y a du mal et on en montre les signes, depuis la guerre en Irak et l’horreur contenu jusqu’à des enlèvements d’enfants, des meurtres horribles. Deuxièmement, s’il y a du mal, il doit y avoir des coupables ? Si il y a des coupables, il faut les chercher. Quand on les a cherché, si on les cherche, on doit les trouver. Et quand on les a trouvés, on les montre, on les expose. Et on organise des procès. Et donc nous sommes sous le coup de cette formidable médiatisation de l’énigme du mal. Or, la réalité du mal est une réalité très profonde et là, l’expérience chrétienne dit quelque chose de très profond. Elle dit d’abord  - et ça ce sont les textes que nous lisons en ce moment dans les lectures de la messe - ce que l’on appelle le péché originel. Nous lisions aujourd’hui (le 19 février, NDRL) le meurtre d’Abel par Caïn. Au début de l’histoire humaine, selon la Genèse, il y a un meurtre. Un frère tue son frère. Caïn tue Abel. En même temps, Caïn refuse de reconnaître sa responsabilité « Suis-je le gardien de mon frère ? » De la même manière Adam et Eve, dans le récit de la Genèse, puisque quand Dieu surprend Adam et Eve, Adam dit « c’est pas moi, c’est la femme » et la femme dit, « c’est pas moi, c’est le serpent ». Lorsqu’un jour, lors de la messe de la rentrée judiciaire, j’avais intentionnellement choisi comme Evangile, le récit du procès de Jésus dans saint Luc, où Jésus comparaît d’abord devant le sanhédrin, le tribunal juif de Jérusalem, puis le sanhédrin l’envoie au procurateur romain, Pilate, puis le procurateur romain l’envoie au roi Hérode, puis le roi Hérode le renvoie à Pilate. Autrement dit, il y a une chaîne d’irresponsabilité. Et puis ce qui est terrible également dans la présentation du mal, c’est le schéma dualiste, manichéen. Mani a été un hérétique du IIe siècle qui imaginait qu’il y avait face à face le dieu du bien et le dieu du mal. La Bible dit à ce sujet ou saint Paul dira : « la réalité du mal est très complexe ». Or, la révélation chrétienne, c’est Dieu, lui-même, s’est plongé dans l’abîme du mal. En Jésus, Dieu prend tout sur lui de notre condition humaine. Et en même temps, l’Esprit saint nous donne de discerner le bien du mal. Et puis le dernier mot de Dieu, c’est la croix et avec les dernières paroles de Jésus sur la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » C’est-à-dire, il y a comme un au delà du mal, nous ne sommes pas enfermés dans le mal. C’est pour moi un engagement capitale auquel je me livre et auquel je me livrerais jusqu’à ma mort. Je ne peux pas accepter comme disciple du Christ qu’on comprenne l’histoire, la Grande histoire humaine et nos histoires personnelles selon la seule logique des rapports de force. Nous ne pouvons pas nous enfermer dans des rapports de force face à l’expérience du mal qui est une expérience très réelle que nous faisons tous chacun à notre manière. Au nom de Jésus crucifié qui se donne, je refuse le système des rapports de force, ceci vaut pour les relations politiques, pour les relations humaines, pour les relations aux institutions humaines. Il y a une parole de Paul qui dit tout à ce sujet : « le Christ a détruit le mur de séparation entre les juifs et les païens » et ceci parle par rapport à la situation actuelle de Jérusalem et de la Terre sainte, mais ceci parle pour chacun de nous d’une manière ou d’une autre et pour toute notre société. En sa personne, il a tué la haine.
 
C. F. : Quels souhaits portez-vous par rapport aux prochaines élections ?
Mgr Dagens : Il est normal qu’il y ait des confrontations, des explications, des tensions, des différences et quelque fois très fortes dans les programmes dans le style des personnes des hommes et des femmes qui se présentent à ces élections mais jamais la haine, jamais la violence, jamais les mensonges et les coups tordus. Car j’entends la parole de Jésus que je comprends toujours davantage, « la vérité vous rendra libre ». Faire la vérité pour chacun de nous, au milieu des tensions de nos vies et de notre société, est une exigence libératrice. Et je n’oublie pas que la vérité n’est pas pour nous une valeur abstraite. La vérité, c’est quelqu’un, c’est Dieu quand il se donne. Le signe de la vérité chrétienne, c’est Jésus crucifié. Ce qui appelle comme chrétiens à pratiquer aussi vraiment comme un travail intérieur la prière, l’adoration du Christ, en particulier l’adoration de l’eucharistie. Le père Daniellou avait écrit jadis un livre dont le titre avait étonné qui s’appelait L’oraison, problème politique. Je comprends très bien : prier est aussi un acte politique en ce sens qu’en priant nous exposons au Christ, et nous laissons au Christ, faire de nous ses signes. Et nous ne sommes pas des signes perdus dans les nuages, nous sommes des signes situés sur notre terre, dans notre société française et dans notre département de Charente. Que le travail de la prière contribue aussi à l’engagement politique pour ceux et celles qui se présentent aux élections et pour nous tous, peuple de baptisés, de priants et d’aimants.
 
Propos recueillis par Laetitia Thomas

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