Le blog de Mgr Claude DAGENS

MYSTIQUE ET POLITIQUE : DE JEANNE D'ARC AUX TEMPS ACTUELS. Conférence à Orléans, le 6 mars 2013

22 Mars 2013 Publié dans #Conférences

           J’ai plusieurs raisons d’être parmi vous, ce soir, à Orléans, en cette année 2013 qui n’est celle d’aucun anniversaire particulier.

 

            Avant tout, je réponds à l’invitation insistante qui m’a été adressée et à ceux et à celles qui ont orchestré cette invitation, en me présentant ici avant tout comme un croyant, un croyant en l’action insensible et réelle de Dieu à l’intérieur des bouleversements de l’histoire.

            Tel est l’enjeu essentiel du titre que j’ai choisi et dans lequel l’élément principal est la conjonction de coordination « et » : « Mystique et politique : de Jeanne d’Arc aux temps actuels ». Ce qui est une manière de faire comprendre d’emblée que si la mystique concerne, à des degrés divers, l’expérience intime de Dieu vécue par certaines personnes, cette expérience de Dieu s’inscrit toujours dans l’histoire, dans la vie de nos sociétés et de nos cités. On ne peut pas accepter la devise maurrassienne « Politique d’abord » et faire comme si les juges ecclésiastiques de Rouen, en 1431, n’étaient déterminés que par de basses manœuvres plus ou moins inspirées par les Anglais et les Bourguignons. Comme Georges BERNANOS le dit avec sa passion habituelle dans son petit essai sur « Jeanne, relapse et sainte », publié en 1929, c’est-à-dire trois ans après la condamnation de l’Action française par Pie XI, les causes de la condamnation de Jeanne sont explicitement religieuses. C’est une hérétique et une schismatique qui est condamnée, et non pas une opposante aux rêves de paix entre la France et l’Angleterre.

            Autrement dit, c’est l’expérience mystique de Jeanne qui provoque le scandale. C’est cette manifestation trop forte de Dieu au milieu de toutes les ruses de la politique. L’expérience de Dieu n’est pas extérieure à notre humanité. Elle s’y insère, elle la façonne, elle la transforme, et tant pis pour ceux qui ne voudraient pas la comprendre !

            Telle est la perspective qui inspire ma réflexion de ce soir : je crois que dans notre société d’indifférence, existent de réelles attentes spirituelles. Je la vois dans mon diocèse aussi bien qu’à l’Académie française. Il est faux de penser que la sécularisation entraînerait l’exclusion des religions, et en particulier de la Tradition catholique dans notre France laïque. Au contraire : comme le républicain socialiste qu’était Charles PÉGUY l’avait bien compris, c’est l’heure d’inscrire la foi chrétienne au plus profond de notre humanité commune, au-delà de toutes les petites histoires qui concernent les apparences de l’Église ou de son organisation. C’est l’heure, comme l’écrivait BERNANOS dans son essai sur sainte Jeanne d’Arc, de tenir le temporel à pleines mains : « Que d’autres prennent soin du spirituel, argumentent, légiférant : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l’héritage des saints. » (Georges BERNANOS, Jeanne relapse et sainte, dans BERNANOS, Essais et écrits de combat, La Pléiade, 1971, p.42).

            Et le procès de Jeanne va aussitôt me conduire aux procès faits à l’apôtre Paul et à sa manière passionnée de se défendre en faisant appel à l’engagement de Dieu en Jésus Christ :

            « Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ? Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie ! Qui condamnera ? Jésus Christ est mort, bien plus il est ressuscité, lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le supplice ? Selon qu’il est écrit : “À cause de toi, nous sommes mis à mort tout au long du jour, nous avons été considérés comme des bêtes de boucherie” (Ps 44,23). Mais en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni le présent, ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur. » (Rom. 8, 31-39)

            Ces paroles de l’apôtre Paul adressées aux premiers chrétiens de Rome pourraient être prononcées par Jeanne au terme de son procès à Rouen. Elle aussi a triomphé de l’horreur du mal qu’elle a affronté. Le pire, c’est que ce mal venait des hommes d’Église qui, durant cinq mois, de janvier à mai 1431, l’ont harcelée de leurs questions, s’acharnant à lui tendre des pièges, la traitant avec un mélange d’hypocrisie et de mépris.

            Pourquoi ces juges se refusent-ils à reconnaître en elle une envoyée de Dieu ? Ou, plus radicalement, qu’est-ce que leur refus révèle de l’identité de Jeanne elle-même ? Car, à leur manière, Pierre CAUCHON et ses assesseurs ont senti ce qui, chez cette jeune fille de dix-neuf ans, échappait à leurs catégories étroites. Qui donc est-elle devant eux, surtout s’ils s’obstinent dans leur aveuglement et leur enfermement ?

            Elle est d’abord une enfant de Dieu, saisie par Dieu et répondant à ses appels. Elle est aussi une combattante dont l’action manifeste l’engagement de Dieu dans l’histoire complexe des hommes. Elle est surtout une vraie chrétienne qui fait corps avec l’Église, d’une façon transparente et passionnée.

            Voilà les grands traits de l’identité de Jeanne que je voudrais mettre en relief. Et, sans m’encombrer d’aucun scrupule d’historien, je voudrais laisser aussi la passion de Jeanne nous parler de nos temps actuels : en ce début du XXIe siècle, spécialement en France, à quels signes pouvons-nous reconnaître les nouveaux appels de Dieu qui retentissent dans notre Église et dans notre société ?

 

 

I – UNE JEUNE FILLE QUI A ÉTÉ SAISIE PAR DIEU ET QUI RÉPOND À SES APPELS

 

            Il me semble que les poètes et les romanciers, et peut-être aussi les peintres et les cinéastes (je pense à Carl DREYER, à Robert BRESSON, à Luc BESSON, à Jacques RIVETTE), encore plus que les historiens, peuvent comprendre le mystère de Jeanne. Non pas l’énigme de son origine prétendument royale. Mais cette vérité très simple : Jeanne est une jeune fille qui a été saisie par Dieu. Elle a treize ans quand elle fait l’expérience déconcertante de ces voix qui s’adressent à elle de façon personnelle. Et, à partir de ce moment, elle vit de Dieu. Son existence tout entière est radicalement liée à ses appels. Elle se laisse conduire, et elle n’a pas peur, même si elle est surprise.

            Alors se révèle ce qu’il y a d’irrésistible dans cet esprit d’enfance, quand il se conforme à Dieu, et non pas aux lois du monde. De là vient le scandale de ces juges de Rouen, ces hommes savants, prudents, roublards, rusés qui ont fini par penser que rien ne devait déranger leurs calculs. C’est une enfant qui est allée trouver le Dauphin et l’a fait sacrer roi en la cathédrale de Reims ! Cela est inadmissible. Il faut démasquer cette sorcière, qui se mêle de politique internationale. Et, face à ces juges retors, voici Jeanne qui ne sait parler que le langage de la franchise, qui est aussi le langage de la foi. « Dieu, premier servi », et tout le reste est subordonné à cet acte primordial de foi.

            Le secret de Jeanne, de son enfance à sa mort, c’est qu’elle est inconditionnellement croyante. Elle s’abandonne à Celui qui l’a appelée et qui l’a fait sortir de chez elle : « Fille de Dieu, va, va, je serai avec toi ! » Avant de prophétiser la victoire des Français, elle-même a vaincu en elle tout ce qui pouvait la retenir. Elle croit aux promesses qui lui sont faites. Elle ne fait rien sans prendre conseil de ses voix. Elle ira jusqu’au bout de sa brève mission.

            PÉGUY et BERNANOS ont saisi ce secret de Jeanne, chacun à sa manière. Et l’un comme l’autre, le premier au temps de sa passion socialiste, en 1897, le second, alors qu’il s’inspire encore de l’Action française, en 1929, ont compris que la foi de Jeanne dépasse toutes les catégories mondaines. C’est la foi des enfants et des pauvres qui n’ont rien à perdre ni rien à gagner, mais qui ont d’autant moins peur de déranger l’ordre du monde, quand cet ordre est violent ou injuste. L’esprit d’enfance atteste la liberté de Dieu qui, Lui, le premier, n’hésite pas à créer de l’inespéré en notre monde.

 

            J’ose enjamber les siècles pour évoquer l’inespéré de Dieu pour les temps actuels, où tant d’incertitudes pèsent sur notre avenir, aussi bien pour la société que pour l’Église. Mais justement, le surgissement de la foi en Dieu est d’autant plus parlant qu’il apparaît d’emblée comme une victoire implicite sur les lois du monde. Je pense aux catéchumènes d’aujourd’hui, dont beaucoup – si j’en crois mon expérience d’évêque dans le diocèse d’Angoulême – sont des hommes et des femmes généralement jeunes et marqués par les brisures et les blessures de la vie. Pour eux, l’expérience de Dieu passe aussi par ces brisures et ces blessures. Et quelle joie quand ils peuvent en témoigner à la première personne ! Leur foi naissante est vraiment une victoire sur le monde. Et ce qui vaut pour des adultes vaut aussi pour des enfants, pareils à l’un de ceux que j’ai baptisés il y a quelques années, durant la Veillée pascale. Quand je l’ai rencontré, il a montré avec fierté la croix de bois qu’il portait sur lui. Ostensible ou discrète, je ne sais, Dieu le sait ! Mais quand j’ai appris que son père s’était suicidé quelques années plus tôt, je n’ai pas eu de mal à comprendre que, pour cet enfant de douze ans, la Croix du Christ signifiait la victoire de Dieu sur la mort. C’est le plein sens du baptême.

            Et il faudrait parler aussi des étrangers venant d’Afrique ou d’Asie, ou de pays plus proches, et qui savent souvent dire spontanément à quel point la foi en Jésus Christ est pour eux une force pour vivre et pour aimer la vie. L’esprit d’enfance passe aussi par ces nouveaux venus de nos paroisses et de nos communautés, si nous savons avec eux et à cause d’eux reconnaître la nouveauté de Dieu, quand il déborde nos frontières !

            En affirmant cela, je ne prétends pas du tout que notre Église d’aujourd’hui serait pareille aux terribles juges de Jeanne à Rouen : radicalement insensible au don de Dieu. Je veux laisser entendre seulement que nous avons besoin de devenir nous aussi plus simples et plus libres dans notre façon de croire et de vivre notre foi. Au lieu de nous plaindre de tout ce qui disparaît, pourquoi ne pas voir tout ce qui germe ? Pourquoi ne pas reconnaître cette attente de Dieu qui se manifeste parmi nous ? Et pourquoi ne pas accepter que cette attente passe par des personnes qui n’appartiennent pas toujours aux familiers du christianisme : des enfants, des jeunes, des pauvres, des étrangers qui, sans savoir toujours le dire, vivent déjà du désir de Dieu ? Notre Église a donc besoin d’apprendre à s’étonner des signes que Dieu continue à lui donner. C’est sans doute cela l’esprit d’enfance, et la foi simple au Dieu vivant.

 

 

II – UNE COMBATTANTE DONT L’ACTION MANIFESTE L’ENGAGEMENT DE DIEU

 

            La jeune Jeannette est devenue chef de guerre, à dix-sept ans. Et pourtant, elle n’avait aucune aptitude militaire, comme elle le constate elle-même, ni aucun goût pour les armes. Et elle n’aura recours à aucune stratégie particulière. Sa seule stratégie, si l’on peut dire, est celle de l’espérance : ses voix lui demandent de secouer la résignation de son peuple. L’occupation anglaise est injuste. Elle doit cesser un jour ou l’autre. La paix sera possible lorsque les occupants seront rentrés chez eux : « Quant aux Anglais, la paix qu’il faut, c’est qu’ils s’en aillent dans leur pays, en Angleterre. » Et Jeanne, de Vaucouleurs à Reims, en passant par Chinon et Orléans, va donc conduire un combat de libération nationale.

            Mais alors, faut-il penser que Dieu lui-même prend parti et qu’il ne serait plus que le Dieu d’un seul peuple ? Quel est donc cet engagement de Dieu dont le combat de Jeanne est devenu le signe public ? Pour répondre à cette question, on ne peut pas se contenter des données brutes de l’histoire. Il faut accepter qu’il y ait une lecture chrétienne de l’histoire et même une théologie de l’histoire. Et le point crucial de cette théologie, c’est précisément que Dieu est Dieu et qu’il échappe à nos catégories d’hommes. En choisissant Jeanne et en l’envoyant chasser les Anglais, il n’a pas désigné le camp du bien qui serait le camp de la France et qui se constituerait pour s’opposer au camp du mal. Son engagement est infiniment plus simple, et Jeanne l’a bien compris : Dieu souffre avec ceux qui souffrent de la guerre. Il vient enrayer l’injustice. Il veut ranimer l’espérance au sein d’un peuple désespéré. Et, comme le dit fortement la première Jeanne de PÉGUY, il faut faire la guerre pour tuer la guerre et pour que vienne la paix.

 

            Jeanne la Pucelle n’incarne donc pas du tout le parti de Dieu dans l’histoire des hommes. Elle manifeste seulement la souffrance que Dieu lui-même éprouve pour tous ses enfants abîmés par l’occupation anglaise et par la peur. Qu’on le veuille ou non, cette souffrance de Dieu ne peut pas rester invisible. Elle est passée par la Croix du Christ et elle passe à travers l’histoire si enchevêtrée des hommes qui se font la guerre.

            Et, dans cet enchevêtrement terrible de calculs, d’intérêts politiques et financiers, Jeanne témoigne d’une liberté souveraine, irrésistible. De son vivant, elle a échappé à tous ceux qui auraient voulu se servir d’elle, à commencer par le roi Charles VII, et le plus étonnant, c’est que sa mémoire, à l’intérieur de notre histoire nationale, atteste le même caractère irréductible. Même si on le voulait, on ne peut pas confisquer Jeanne : elle résiste à toutes les tentatives de récupération, aussi bien politiques qu’ecclésiastiques.

            J’en ai eu la preuve aujourd’hui même, en allant revoir au Panthéon de Paris les quatre grandes fresques consacrées à Jeanne et qui représentent la bergère de Domrémy, la guerrière libérant Orléans, la femme à l’étendard lors du sacre royal de Reims, et la martyre sur le bûcher de Rouen. Et j’ai pu vérifier que ces peintures dues à l’artiste LENEPVEU datent de 1889 et qu’elles côtoient celles de PUVIS DE CHAVANNES consacrées à sainte Geneviève, quelques années plus tard.

            Autrement dit, un siècle après la Révolution française, en 1889, et vingt ans avant la béatification de Jeanne d’Arc par Pie X, en 1909, Jeanne était reconnue par la Troisième République comme un élément essentiel de notre mémoire nationale, à l’égal de Geneviève, de Charlemagne et de saint Louis. Et comme les peintres du Panthéon recevaient leur commande des dirigeants politiques de ce temps, on ne peut pas douter qu’à la fin du XIXe siècle, au Panthéon comme dans l’histoire de France de LAVISSE, Jeanne, qui n’est pas encore sainte, fait partie intégrante de l’identité nationale.

            Ici, il serait trop facile de polémiquer, en reprochant aux hommes politiques de la Ve République de ne pas être fidèles aux grandes intuitions de leurs prédécesseurs. Mais le terrain du nationalisme est toujours glissant, aussi bien du côté de l’État que du côté de l’Église. Je me bornerai à constater qu’en 1909, Pie X, en béatifiant Jeanne à Saint-Pierre de Rome, n’a pas hésité à embrasser solennellement le drapeau français apporté par des gens d’Orléans.

            Je voudrais surtout souligner que le caractère public de la foi catholique et de l’engagement chrétien fait aussi partie de notre mémoire nationale. En ce début du XXIe siècle, nous, membres de l’Église catholique qui est en France, nous ne pouvons pas nous résigner à la privatisation de notre religion.

            Peut-être faut-il nous expliquer publiquement sur les raisons positives, et non pas agressives, d’une telle attitude. Ces raisons ont été exprimées il y a quelques années dans la Lettre aux catholiques de France : « Nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens, qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi. » (Proposer la foi dans la société actuelle, 1996, p.28)

            Et puisqu’on parle aujourd’hui de signes religieux, nous avons la responsabilité de préciser à travers quels signes nous désirons être nous-mêmes dans notre nation laïque. Ces signes sont publics. Ils se pratiquent à l’intérieur de notre société, tout en étant enracinés à l’intérieur de notre foi. Ce sont les simples signes qu’appelle l’Évangile du Christ. C’est la reconnaissance de toute personne humaine dans sa dignité irréductible et le refus de traiter les personnes comme des pions ou comme des objets. C’est le désir tenace de pratiquer entre tous la fraternité des enfants de Dieu, qui commence par le respect et qui doit aller jusqu’au pardon. Et c’est aussi, inséparablement, le combat pour espérer, parfois contre toute espérance, surtout quand des logiques de violence et de peur semblent dominer le monde.

            Ces engagements chrétiens passent par des luttes. En participant à ces luttes, nous ne cherchons pas à reconquérir je ne sais quel terrain perdu. Nous cherchons simplement à être nous-mêmes, à la manière de Jeanne et de bien d’autres saints et saintes de Dieu : des témoins fidèles de l’engagement de Dieu dans notre histoire d’hommes et aussi dans l’histoire de notre nation laïque de tradition chrétienne.

 

 

III – UNE CHRÉTIENNE QUI FAIT CORPS AVEC L’ÉGLISE

 

            Jeanne aurait été condamnée par des hommes d’Église pour avoir refusé de se soumettre à l’Église. Quel mensonge !

            Son procès est la preuve, parfois insupportable, de ce mensonge dans lequel ses juges se sont enfermés, ce mensonge qui consiste à faire de l’Église la protectrice de leurs intérêts humains. Ils se servent de l’Église, ils la mettent à la remorque de leur cause, ils se prétendent serviteurs de ce qu’ils appellent l’Église militante, alors que leur militance est totalement subordonnée à leurs calculs politiques et ecclésiastiques.

            La vérité simple de l’Église rayonne dans le témoignage de Jeanne. Quand on lui demande le 17 mars 1431 : « Vous en rapporterez-vous pour vos dits et faits à la détermination de l’Église ? », elle a cette réponse imparable : « M’est avis que c’est tout un et même chose, de Dieu et de l’Église, et que de cela on ne doit pas faire difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté sur cela ? »

            C’est elle qui, à ce moment-là, dénonce le mensonge de ses juges. Ce n’est pas leur conception de l’Église qu’elle refuse, en y opposant la sienne. C’est la dissociation terrible qu’eux, ces hommes d’Église, ont opérée entre Dieu et l’Église. D’une certaine manière, l’hérésie radicale est de leur côté. Ils se sont construits une Église à leur image, une puissance de ce monde, et non pas le signe de Dieu en ce monde.

 

            Jeanne témoigne ainsi pour la vérité de l’Église inséparable de la vérité de Dieu, du Dieu fait homme en Jésus. Elle, elle a compris l’essentiel, ce qui fait tenir l’Église au milieu des remous et des mensonges du monde, et même du monde ecclésiastique.

            Et le sens de la foi, le sensus fidei du peuple chrétien ne s’y est pas trompé. Cette femme est une vraie chrétienne totalement fidèle à l’Église et au pape. Et même si son procès de canonisation ne sera ouvert qu’au XIXe siècle, en 1869, à Orléans, grâce à Monseigneur DUPANLOUP, il faut bien reconnaître que le témoignage de Jeanne avait été conservé dans la mémoire catholique des Français. Sa vie, ses combats, sa condamnation, sa mort attestent qu’elle est un signe de Dieu au milieu du peuple des baptisés.

            D’une certaine manière, la béatification de 1909, par Pie X, ainsi que la canonisation de 1920, par Benoît XV, ne feront que reconnaître ce qui était déjà inscrit dans le cœur des croyants et sans doute aussi de ceux qui sont à distance de la foi. L’Église ne se confond jamais avec les hommes d’Église, surtout quand ils sont des traîtres à l’Évangile. L’Église rayonne en la personne de ceux et celles qui l’aiment, parce qu’ils ont compris, dans leur chair, quel est vraiment le Corps du Christ, le corps souffrant et glorifié du Christ. Et la gloire passe toujours par la Croix, comme pour Jeanne elle-même, qui, jusqu’à son dernier souffle, reste fille de l’Église en restant passionnément attachée à la personne de Jésus.

 

            Le concile Vatican II nous a reconduits à cette source. Mais il faut du temps pour le reconnaître. Il y faut peut-être le temps de ces dépouillements laborieux dont nous faisons aujourd’hui l’expérience avec l’Église de chez nous, en France. Car il ne faut pas se le cacher : notre Église est affaiblie institutionnellement, ses ressources sont limitées, ses restructurations parfois difficiles.

            Mais j’atteste comme évêque que, dans cette situation de pauvreté indiscutable, s’accomplit dans l’Église un renouvellement profond. Nous apprenons à être plus solidaires les uns des autres dans la foi partagée et aussi plus chrétiens dans le monde. De façon encore plus radicale, on peut dire que l’Église, en vivant ces multiples dépouillements, vérifie davantage ce qui est son fondement et sa raison d’être : la charité du Christ, l’Amour de Dieu manifesté en Lui, le Seigneur de la Croix et de la gloire.

            Vienne le temps où cette expérience spirituelle pourra être partagée avec ceux et celles qui cherchent des sources de vérité et de vie ! Mais dès maintenant, nous ne devons pas avoir peur d’attester, avec l’apôtre Paul et avec Jeanne d’Orléans, que « rien ne pourra nous séparer de l’Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ ». Là est le cœur de la foi et de l’Église. Et cette affirmation radicale ne dépend pas de nos sentiments ou de nos rêves, elle est liée à l’engagement de Dieu pour nous, et, par nous, pour tous ceux et celles qui attendent des signes ! Et les signes sont donnés.

            Et comme BERNANOS l’écrivait de façon splendide à la fin de son petit essai : « Nous en avons assez pour devenir des saints. Que d’autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons trop à faire d’arracher chaque heure du jour, une par une, à grand peine, chaque heure de l’interminable jour, jusqu’à l’heure attendue, l’heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, ô Mort si fraîche, ô seul matin ! » (Op. cit., p.42)

            Vive en nous le mystère de Pâques, puisque toute la mystique a sa source en ce mystère et que ce mystère vécu devient en nous comme la nouvelle loi d’un monde nouveau, mort et résurrection, humiliation et relèvement !

             

+ Claude DAGENS

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