Le blog de Mgr Claude DAGENS

LES PIEDS LAVÉS ET LE PAIN ROMPU. Homélie lors de la célébration du Jeudi saint, à la cathédrale d'Angoulême, le 28 mars 2013

29 Mars 2013 Publié dans #Homélies

             La fraternité chrétienne a sa source dans ces deux gestes inséparables accomplis par Jésus au cours d’une dernière rencontre avec ses amis : le lavement des pieds et la fraction du pain.

            L’heure est venue pour Jésus de « passer de ce monde à son Père » et ce grand passage, ce terrible passage de sa mort va être devancé par une ultime rencontre. C’est le jeudi soir. Jésus a réuni ses amis, les Douze, de Simon-Pierre à Thomas, pour un dernier repas, qui va s’accomplir selon la solennité et selon les rites de la Pâque juive. Tous, parce qu’ils sont juifs, savent que ce repas est un mémorial : il rappelle l’événement de la sortie d’Égypte et le sacrifice de l’agneau qui l’a précédé. C’est un acte de mémoire par lequel le peuple d’Israël se souvient de son Dieu et de son action libératrice. Et Jésus le premier participe à cet acte de foi : il va prier avec ses disciples Celui qui ne cesse pas de conduire et de délivrer son peuple. Il va se souvenir de cette nuit sainte durant laquelle Dieu est passé pour entraîner son peuple vers la liberté, vers la Terre promise.

            Jeudi saint Lavement des piedsMais cette nuit-là, à Jérusalem, un autre événement très caché va s’accomplir. Ce Jésus qui célèbre la Pâque juive va se révéler comme le créateur d’une Alliance nouvelle, comme la source vive d’une autre délivrance, intérieure à notre humanité. Il va s’offrir lui-même en sacrifice. Il va affronter sa propre mort non pas comme une fatalité ou une défaite, mais comme l’acte créateur d’un monde nouveau, où le mal et la mort sont vaincus par l’Amour sans limites par lequel il se donne.

            « Jésus, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à l’extrême. » Et cet amour va se réaliser d’abord à travers un geste simple et bouleversant : Jésus se met aux pieds de ses disciples, ces pieds sont sales, et il les lave et les essuie. Les pieds de Simon-Pierre, de Jacques, de Jean et aussi de Judas : car Judas lui aussi a vu Jésus agenouillé devant lui et il a accepté ce geste, alors que Simon-Pierre, lui, a refusé : il refuse le scandale de la Croix. Il se scandalise de cet abaissement de Jésus qu’il trouve indigne de la majesté et de la puissance de Dieu. Qui donc est Dieu pour s’abaisser ainsi à nos pieds ? Qui donc est ce Jésus s’il renonce ainsi à faire valoir les droits du Dieu tout puissant ?

            Le lavement des pieds demeure parmi nous le signe bouleversant de l’humilité de Dieu. Et ce signe vient bousculer ces idées toutes faites que l’on continue à se faire de Dieu, même parmi nous, les croyants : car nous continuons à imaginer qu’entre Dieu et nous existe un rapport de forces, Lui étant le plus fort, et parfois d’une force écrasante, et nous étant les plus faibles, écrasés à ses pieds.

            Eh bien non ! Lui a choisi de se mettre à nos pieds, avec cette force douce et désarmée par laquelle il a déjà affronté l’Adversaire, le « Prince de ce monde », Satan. Et Satan a suscité dans le cœur de Judas le refus de cette humiliation, et Simon-Pierre réagit encore avec ces idées-là, si mensongères au sujet de la Vérité de Dieu.

            Et, un peu plus tard, au cours du repas, d’autres gestes vont révéler cet incroyable don de Jeudi saintDieu qui vient se livrer entre nos mains. Jésus va rompre le pain, avec ces paroles qui engagent sa vie et sa mort : « Mon corps livré pour vous ». Entendons bien : ce n’est pas seulement le pain partagé, c’est son corps brisé par la mort et donné en nourriture de vie, c’est sa présence dans nos corps, comme une nourriture et c’est notre incorporation à son corps crucifié et ressuscité.

            Et de même avec la coupe de vin : « Mon sang versé pour vous. » Et ce vin devient pour nous et en nous le signe de l’Alliance nouvelle, il nous donne de communier à la Pâque unique de Jésus.

            Voilà que se réalise à partir de ce dernier soir à Jérusalem la jonction charnelle entre le Christ vivant et ses disciples. L’offrande du Christ Jésus nous fait entrer dans son mystère. Nous sommes appelés à participer à sa Pâque.

            Et si nous, nous ne percevons plus la profondeur de cette nouvelle Alliance, croyez-moi, les baptisés de Pâques, eux, la comprennent : ils savent qu’ils vont recevoir en eux le Christ vivant, ils se savent engendrés à une vie nouvelle, ils sont heureux de communier à la Vie même de Jésus.

            Que Dieu nous donne à tous d’être renouvelés, ce soir, dans la certitude heureuse d’être unis charnellement, sacramentellement au Christ et de devenir en Lui un seul Corps ! La fraternité chrétienne n’est pas une affaire de sentiments. Elle est une réalité sacramentelle : le Christ se livre à nous pour que nous vivions de Lui, Corps livré, Sang versé, vie donnée pour le salut du monde !

 

+Claude DAGENS

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