Le blog de Mgr Claude DAGENS

LE SACREMENT DU MARIAGE : LA PAROLE ET LA CHAIR

27 Septembre 2010 Publié dans #Interventions diverses

Organisée par le Service diocésain de la pastorale familiale, qu’animent Jean-Michel et Monique HITIER, une rencontre des équipes de préparation au mariage a eu lieu le Samedi 18 Septembre. Une cinquantaine de personnes étaient présentes, venant de la plupart des doyennés. Après des témoignages de couples, le Père DAGENS est intervenu pour situer la mission de ces équipes.

 

 

1. LA PRÉPARATION AU MARIAGE : RÉVÉLATRICE ET EXIGEANTE

 

            Nous partageons certainement une conviction commune : la préparation au sacrement chrétien du mariage est à la fois révélatrice et exigeante.

           

            Révélatrice du décalage qui peut exister entre ce que l’Église propose et ce que ces hommes et ces femmes semblent demander. Je dis : « semblent », parce que je constate souvent, comme vous, qu’au-delà ou en deçà des mots, il existe aussi des attentes plus ou moins cachées et souvent profondes. En particulier, l’attente et même le besoin d’être écouté, d’être reconnu, d’autant plus que la plupart de ces hommes et de ces femmes rencontrent l’Église réelle pour la première fois, et entendent la Parole de Dieu aussi pour la première fois.

            C’est pour cela que la préparation au mariage chrétien est révélatrice : elle nous donne de découvrir que des demandes mal formulées ou informulées recouvrent des attentes réelles de dialogue et de vérité.

 

            Et c’est pourquoi cette préparation au mariage est exigeante, parce qu’elle peut devenir et elle devient souvent un chemin d’évangélisation. Parler de chemin, cela signifie que nous sommes appelés à ouvrir ce chemin (et jamais à le fermer) et aussi à le jalonner, en permettant des progressions, des étapes :

                        - Il y a l’étape du premier accueil pratiqué par le prêtre, le diacre ou des laïcs mariés : c’est souvent pour ces couples une surprise, car ils s’attendaient à une leçon de morale et ils rencontrent des hommes et des femmes comme eux qui veulent aller de l’avant avec eux.

                        - Il y a ou il y aura les étapes d’une réelle initiation au mystère de Dieu et de l’Amour de Dieu : à travers des dialogues, à travers l’ouverture de la Parole de Dieu, à travers des silences et des prières partagées, à travers la messe de l’Alliance et d’autres rencontres.

 

            Sur ce chemin, nous ne sommes pas des techniciens ou des administrateurs : nous sommes des signes de Dieu, et de sa bienveillance, et ces hommes et ces femmes peuvent devenir pour nous des signes de Dieu, surtout s’ils ne sont pas familiers de la Tradition chrétienne. Signes de Dieu : c’est déjà la logique ou la dynamique sacramentelle, ce qui veut dire la jonction entre la Parole et la chair, et du côté de notre humanité et du côté de Dieu.

            C’est cette jonction que je voudrais mettre en relief dans le sacrement chrétien du mariage. Parce qu’au fond, nous-mêmes, croyants au Christ, nous ne comprenons jamais immédiatement les sacrements du Christ. Pour le dire en quelques mots, les sacrements ne sont pas des contrats entre des partenaires, mais des actes d’alliance entre Dieu et les hommes et d’une alliance qui passe par la Parole et par la chair.

            Qu’en est-il du sacrement chrétien du mariage ?

 

 

2. PAROLE HUMAINE ET PAROLE DE DIEU

 

            Il y a dans le sacrement comme un oui fondateur, un triple « oui » de l’homme et de la femme, et de Dieu, à travers la Parole qui engage la vie.

            Quels sont ces trois oui ?

           

            1. Le « oui » mutuel de la liturgie

                        Je partirai de la liturgie du mariage chrétien, parce que la liturgie n’est pas seulement l’aboutissement de la préparation. Elle est le lieu et le moment révélateurs.

            Après l’écoute de la Parole de Dieu et avant l’échange des consentements, il y a le moment décisif du dialogue, c’est-à-dire de l’échange des paroles entre l’homme et la femme, et si le prêtre ou le diacre intervient, en posant des questions, il intervient comme témoin et garant de ce dialogue qui porte sur l’essentiel : la liberté, la fidélité, l’accueil et l’éducation des enfants.

- Vous allez vous engager l’un envers l’autre dans le mariage,

est-ce librement et sans contrainte ?

- En vous engageant dans la voie du mariage,

vous vous promettez amour mutuel et respect,

est-ce pour toute votre vie ?

- Êtes-vous prêts à accueillir les enfants que Dieu vous donne

et à les éduquer selon l’Évangile du Christ et dans la foi de l’Église ?

- Êtes-vous disposés à assumer ensemble votre mission de chrétiens

dans le monde et dans l’Église ?

Ø     Ce qui fonde ces questions et les réponses données, ce n’est pas évidemment pas notre fragilité humaine. C’est la valeur même de notre parole humaine, de la parole échangée par cet homme et cette femme devant Dieu et devant des témoins humains, sous le signe d’une confiance qui nous dépasse.

Ø     Et l’on sait alors que l’on est dépassé et par la question et par notre réponse, comme le prêtre, l’évêque ou le diacre au jour de l’ordination. Et la parole humaine, alors, n’ouvre pas seulement à l’avenir. Elle ouvre à l’autre et à ce qui nous dépasse. C’est cela aussi la liturgie : non pas un acte contractuel, mais un langage sacramentel. L’homme et la femme acceptent de devenir l’un pour l’autre signe de la confiance de Dieu.

 

            2. À ce dialogue de la liturgie, il faut joindre un autre « oui », qui est devenu aujourd’hui beaucoup plus décisif qu’à d’autres époques où la « cérémonie » du mariage se suffisait à elle-même…

            C’est le « oui » de la décision initiale du mariage : cet homme et cette femme, qui souvent, vivent en couple depuis plusieurs années, ont choisi d’aller vers l’événement du mariage chrétien.

            Ils n’ont pas de mots pour le dire, mais ils savent dans leur conscience et dans leur cœur que, par ce choix, ils franchissent un seuil. Leur union va devenir publique, avec le mariage civil et le mariage religieux. Mais surtout, leur union, en devenant publique, devient un signe pour d’autres.

            Ils n’emploieront évidemment pas ces mots : mais leur « oui » initial au sacrement du mariage a une forme sacramentelle. Ils s’accordent dans une décision commune. Leur forme de vie sera peut-être la même, mais ils comprennent que cette vie, cet amour, cette relation conjugale sera comme animée par un engagement mutuel, un don mutuel. On n’est plus dans le domaine des sentiments, mais dans celui d’une alliance réelle.

            Et à ce « oui » de la décision initiale, il faut joindre les « oui » de la vie quotidienne, avec des dialogues faciles ou difficiles, des choix à faire par rapport à l’aménagement de l’appartement, à la couleur des peintures, à l’éducation des enfants… L’autre n’est pas seulement un ou une partenaire, mais il est une personne sans laquelle on ne peut pas vivre, avec laquelle on veut vivre. On ne se marie pas seulement parce qu’on aime, on se marie pour aimer…

 

            3. Et, dans le sacrement du mariage, la parole humaine, la parole de l’homme et de la femme n’est pas comme recouverte par la Parole de Dieu. La Parole de Dieu ne vient pas se superposer à notre humanité. Elle la saisit de l’intérieur et elle la renouvelle.

            C’est cela le mystère du Christ, de Dieu avec nous et en nous : il saisit tout de notre humanité, à travers un « oui » également fondateur : c’est pourquoi l’apôtre Paul se réclame du « oui » de Dieu en Jésus Christ.

            « Dieu m’en est garant : notre parole pour vous n’est pas oui et non. Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus que nous avons proclamé chez vous, moi, Silvain et Timothée, n’a pas été « oui » et « non », mais il  n’a jamais été que « oui » ! Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur « oui » dans sa personne. Aussi est-ce par lui que nous disons AMEN à Dieu pour sa gloire. » (2 Cor. 1,18-20).

            Et il ajoute un peu plus loin : et c’est ainsi que « nous coopérons à votre joie » (2 Cor. 1,24). Par le sacrement du mariage, l’homme et la femme entrent dans cette coopération au « oui » de Dieu dans le Christ : ce n’est pas seulement un acte d’adhésion, c’est un accès, par la parole, au mystère de Dieu.

 

 

3. LA CHAIR, LE DÉSIR AMOUREUX ET LE DON

 

            La chair, c’est ce qui fait de nous des êtres vivants et aimants, des personnes, des hommes, des femmes qui vivent et qui aiment, et qui, en aimant, apprennent à croire en l’autre, parfois à souffrir et à espérer en l’autre, et à donner la vie, à accueillir l’imprévu de la vie…

            Aimer, dans tous les sens de ce terme : ce terme désigne le désir amoureux, ce que l’on appelle l’éros, le phénomène érotique, et, en même temps, l’amour de don et de confiance mutuelle, jusqu’au pardon, ce qu’on appelle l’agapê.

 

            Nous revenons de loin dans ce domaine de la chair. Parce que nous subissons deux handicaps très réels et très lourds. Celui qui vient du discrédit infligé à la morale catholique et celui, très actuel, de la dissociation vécue entre l’expérience érotique et l’amour.

            - Premier handicap : la mauvaise réputation qui pèse sur ce que l’on croit être la conception catholique de l’amour, surtout depuis le XVIIIe siècle. Comme si Dieu était opposé à la chair, au corps, aux relations sexuelles. Lisez à ce sujet l’un des livres de Jean-Claude GUILLEBAUD, La tyrannie du plaisir (Le Seuil, 1998). Il y montre très bien ceci : la tradition chrétienne au sujet de l’amour, ce n’est pas la tradition puritaine, qui oppose l’éros et l’agapê, le désir et l’amour. Cette opposition-là vient de la morale bourgeoise du XVIIIe siècle, qui soumet les relations amoureuses à l’ordre social. Voyez les romans de François MAURIAC ! La tradition chrétienne, elle, a sa source dans la Bible : voyez le Cantique des Cantiques ou le livre d’Osée, ou l’Évangile, avec les dialogues étonnants de Jésus avec la femme de Samarie ou la femme adultère.

            Et lisez aussi la première encyclique de Benoît XVI « Dieu est amour » : il plaide pour la jonction entre éros et agapê, parce que « le Verbe s’est fait chair » (Jean 1,14) et qu’il a tout pris sur lui de notre condition humaine (cf. Deus caritas est, 3-15).

            - Le second handicap vient de la culture ambiante. La culture, c’est comme l’air que l’on respire. Elle est présente en nous, que nous le voulions ou non. Or ce qui domine la culture ambiante, c’est la dissociation entre relations sexuelles et amour (on peut « faire l’amour » immédiatement sans s’aimer, et on peut s’aimer sans mesurer ses performances érotiques).

            Mais l’air que l’on respire en ce domaine (voyez les chansons, ou les clips, ou les romans) est plutôt au désenchantement, au scepticisme au sujet de l’amour, avec la conscience que l’échec serait la règle. On pense non seulement qu’il n’y a pas d’amour heureux, mais que l’amour est impossible et qu’il faut se contenter de relations brèves et multiples, même si le rêve d’un amour durable reste présent dans les cœurs.

 

            Le sacrement chrétien du mariage nous appelle à découvrir ou à redécouvrir ensemble (ensemble, je veux dire avec ces hommes et ces femmes que nous accueillons, et aussi entre nous hommes et femmes mariés, ou célibataires, sans oublier les personnes divorcées) que l’amour durable est toujours fragile, mais qu’il est possible, qu’il est vivable, au-delà même de nos difficultés, et qu’il est source de vie donnée.

            L’amour est un acte de foi. On se marie pour aimer, en faisant confiance à l’autre, que l’on n’en finit pas de découvrir, et sans doute ne faut-il pas avoir peur de manifester ce qu’il y a d’original non pas dans l’amour chrétien, mais dans la pratique chrétienne de l’amour humain.

            L’homme et la femme vivent des paroles échangées, de la confiance partagée, au-delà des difficultés, et cette expérience-là saisit la chair tout entière, éros et agapê.

 

            Et surtout, la pratique chrétienne de l’amour a sa source dans le mystère du Christ. Il a tout pris sur lui de notre condition humaine, tout, les fragilités, les peurs, les joies, les moments d’exultation ou de souffrance, tout ce que l’on apprend à recevoir et à donner.

            L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Éphésiens, ose faire du mariage une analogie de l’union du Christ et de l’Église : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’une seule chair (Gen. 2,24). Ce mystère est grand : je déclare qu’il concerne le Christ et l’Église. » (Éph. 5, 31-32).

            Cette promesse-là élargit nos horizons : elle relie intimement le mystère de l’amour humain au mystère même de Dieu.

 

À Angoulême, le 18 Septembre 2010

 

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