Le blog de Mgr Claude DAGENS

LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE DES PRÊTRES ET LA PASTORALE DU CHEMINEMENT CHRÉTIEN. Convictions et questions d'un évêque

19 Mars 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
  Conférence donnée le 11 Mars 2008 à Aix-en-Provence, lors d’un rassemblement des prêtres du diocèse organisé dans le cadre d’une démarche synodale.
 
 
I – C’EST LA PASSION DU MINISTÈRE APOSTOLIQUE QUI NOUS MOTIVE
 
            1 – Nous sommes confrontés à des défis communs
                        J’aurais pu m’inquiéter en venant d’Angoulême à Aix-en-Provence. Mais j’ai surmonté cette inquiétude pour une raison simple que vous comprendrez facilement : je suis convaincu que, du Sud-Ouest au Sud-Est de la France, nous sommes confrontés à des défis communs.
            Au sens propre et fort de ce terme de défis, qui suggère des difficultés réelles, des risques graves pour l’avenir, des obstacles profonds, mais, en même temps, des possibilités nouvelles, des appels à entendre, des chances à saisir.
            Concernant la mission des prêtres (et aussi des diacres et des évêques) dans notre Église et dans notre société, on peut tout aussitôt mettre en relief ces défis :
            - Il est incontestable que nous devons faire face à une situation d’affaiblissement institutionnel que les statistiques soulignent imperturbablement : baisse de la pratique religieuse et de ce que l’on appelle la « sacramentalisation », vieillissement des prêtres, pénurie des vocations.
            Et à ces indices quantitatifs, qui correspondent à des évolutions visibles, inscrites dans la sociologie du catholicisme, il faut ajouter d’autres indices moins visibles, mais relativement bien connus de nous, pasteurs, parce que nous les éprouvons dans notre chair : fatigue physique, sentiment de dispersion et de surcharge, tentations de découragement et parfois de désespérance. Comme le dit à peu près l’apôtre Paul dans ses lettres, nous souffrons dans notre chair pour nous-mêmes et pour le Christ.
            Mais en même temps que nous ressentons cet affaiblissement du Corps ecclésial, nous sommes témoins – c’est là qu’est le paradoxe- d’un autre phénomène, ou d’un ensemble de phénomènes, sans doute moins visibles, mais tout aussi réels, qui manifestent comme un renouvellement intérieur du tissu de la foi et de l’Église.
            L’opinion publique ne le sait pas et parfois aussi l’opinion catholique. Il se passe quelque chose dans nos paroisses, dans nos communautés chrétiennes lorsque des prêtres et des laïcs, des hommes et des femmes baptisés, apprennent à porter ensemble la charge de la mission chrétienne. Pas seulement en partageant des responsabilités pastorales, mais en vivant de façon solidaire l’expérience chrétienne dans ce qu’elle a d’essentiel.
            Je peux en témoigner comme évêque à travers des rencontres récentes. Jeudi dernier, lors de la grande journée du presbyterium, nous avons fait le point sur la mise en œuvre des Équipes d’animation pastorale, à partir de notre synode de 2005. Des prêtres ont témoigné, et aussi un laïc, professeur de l’enseignement public. Et c’est lui qui nous dit ceci avec une force contenue et même avec émotion :
            « Cette pratique des Équipes d’animation pastorale, c’est pour nous une véritable expérience spirituelle. J’ai compris ainsi ce que disait l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! ». Et il a expliqué comment d’autres personnes, des femmes en particulier, se sentent alors reconnues dans leurs capacités de servir et d’aimer, surtout si elles ont été marquées par les épreuves de la vie dans ce domaine.
            Et nous comprenons alors, s’il le fallait, que cette participation des laïcs à la mission chrétienne n’est pas une façon plus ou moins déguisée de surmonter la pénurie de prêtres. C’est une façon réelle de déployer la sacramentalité de l’Église, c’est-à-dire de vivre ensemble le mystère de l’Église en tant que Corps et signe du Christ, chacun à partir des sacrements reçus, les uns à partir du baptême, les autres à partir de l’ordination.
 
            2 – Nous sommes appelés à revaloriser le ministère apostolique
 
                        Comme pasteurs, comme ministres de l’Église, nous avons la responsabilité de faire valoir et de même de faire voir, de rendre visible ce double phénomène qui marque le Corps ecclésial tout entier : à la fois l’affaiblissement et le renouvellement, ou plus exactement de comprendre ceci : c’est à l’intérieur même de ce qui nous affaiblit et nous éprouve que nous faisons l’expérience du travail de Dieu, dans ce Corps que nous formons et que nous servons.
            En mettant, s’il le faut, les points sur les i à partir d’un double principe qui fait partie intrinsèque de la réalité chrétienne et catholique dans ce qu’elle a de plus essentiel.
                        .Premier principe : celui du Corps infatigable qu’est le Corps du Christ en tant que Corps du Christ. L’expression n’est pas de moi. Elle est du philosophe Jean-Louis CHRÉTIEN, dont la pensée a été peut-être mieux reçue dans le monde des philosophes que dans celui de l’Église. En tout cas, dans une très belle méditation sur la fatigue, ce penseur chrétien écrit  ceci :
            «  S’il y a de l’infatigable, et un infatigable réel et incarné, il faut qu’il y ait un corps infatigable. De toute évidence, nul corps individuel, dans la condition présente, ne l’est, ni ne peut l’être…Où donc est le corps, le corps humain, en qui l’amour est effectivement infatigable ? » (Jean-Louis CHRÉTIEN, De la fatigue, éd. de Minuit, Paris, 1996, p.162).
            Vous devinez la réponse : ce corps existe, c’est le Corps du Christ, c’est l’Église vivante. Autrement dit, nous, nous sommes capables d’être fatigués, parfois très fatigués, physiquement, moralement, spirituellement. Mais nous sommes appelés à nous reposer sur et dans ce Corps infatigable dont le Christ est la tête, et ce Corps nous dépasse, tout en passant par nous.
            Et c’est pourquoi aussi, nous devons nous battre intelligemment pour comprendre et pour faire comprendre que l’Église n’est pas une entreprise humaine. Elle est du Christ, elle naît sans cesse du Cœur infatigable du Christ qui s’ouvre au monde pour le renouveler. Et nous sommes associés à ce travail, même quand nous sommes fatigués.
            Et si vous préférez le langage de l’ecclésiologie à celui de la phénoménologie, alors, il est possible de faire entendre autrement la même réalité essentielle. Ce sera comme le second principe que j’ai annoncé : le ministère apostolique, parce qu’il vient du Christ, et qu’il est au service de son Corps, ne peut pas être un ministère seulement individuel, qui ne serait mesuré qu’aux capacités et aux charismes des personnes. Il est du Christ pour l’Église et par l’Église. Il est donné par l’Église à travers l’ordination. Il est vécu dans l’Église comme une participation à son mystère de communion et de mission. En tant que ministres de l’Église, les prêtres, et aussi les diacres et les évêques, doivent pouvoir se reposer sur la ou les communautés chrétiennes qu’ils servent, et se laisser porter par l’Église tout entière.
            Mine de rien, ce principe ecclésial va très loin. Il empêche d’être prêtre, ou diacre, ou évêque, à son compte ou d’être condamné à une réussite permanente, qui recouvrirait une individualisation forcenée et dangereuse du ministère. Disons-le calmement et fortement, comme le fait le grand texte conciliaire Presbyterorum ordinis : la logique essentielle du ministère apostolique comporte inséparablement une relation constitutive au Christ et une relation constitutive à l’Église :
            « La fidélité au Christ est inséparable de la fidélité à l’Église. La charité pastorale exige donc des prêtres, s’ils ne veulent pas courir pour rien, un travail vécu en communion permanente avec les évêques et avec leurs autres frères dans le sacerdoce. Tel sera, pour les prêtres, le moyen de trouver dans l’unité même de la mission de l’Église l’unité de leur propre vie ». (Presbyterorum ordinis, 14).
            Ces affirmations peuvent paraître banales. Elles ne le sont pas, pour une bonne raison : c’est qu’à partir du Moyen-Âge et jusqu’au XVIème siècle au moins, cette relation constitutive des prêtres à l’Église n’était pas du tout une évidence, alors qu’elle était inscrite dans la grande Tradition apostolique des premiers siècles. On pourrait montrer à quel point le ministère sacerdotal avait été mis à l’écart du Corps ecclésial. Raison de plus pour revaloriser aujourd’hui, dans des conditions nouvelles, ce qu’il y a d’essentiel, de vital, de fondateur dans le ministère apostolique : il est du Christ, dans l’Église et avec l’Église, pour le monde.
            Disons-le encore dans notre jargon habituel et toujours nouveau : nous sommes appelés par l’Église, envoyés par l’Église, pour que l’Église soit vraiment le Corps du Christ. Et nous sommes chargés par notre ministère de conduire à la source de ce façonnement du Corps, et la source, c’est l’Eucharistie, parce qu’elle est le sacrement de l’Amour du Christ à travers son sacrifice et sa Pâque. Et, comme le disaient les Pères de l’Église, on ne peut pas séparer le sacrement de l’autel du sacrement du pauvre. On ne peut pas séparer le Christ qui vient à nous à travers le signe du pain rompu, du Christ qui vient à nous à travers les pauvres qui sont à notre porte et près de nous.
            Si bien que « seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de chaque jour qu’est l’amour fraternel » (Joseph RATZINGER, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p.17).
            Autrement dit, le ministère apostolique nous appelle à être les garants de ce va-et-vient permanent entre la foi et la charité, la vie sacramentelle et la vie fraternelle, le culte et la mission.
 
 
II – DÉPLOYER LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE DANS TOUTES SES DIMENSIONS
 
                        Je suis, comme vous, réaliste : je sais bien que la conscience de notre affaiblissement peut provoquer des réactions de peur et de repliement. Mais la logique du défi consiste à refuser ces réactions et à pratiquer le ministère apostolique dans toute sa vérité, avec toutes ses dimensions.
 
            1 – La profondeur de la foi et la largeur de la mission
                       
                        Notre référence primordiale pour comprendre et pour mettre en œuvre le ministère apostolique, c’est l’Évangile et ce sont les apôtres eux-mêmes, tels que l’Évangile les présente : en état de conversion permanente.
            Ces hommes, Simon-Pierre et les autres, sont avant tout appelés par Jésus. C’est l’appel de Jésus qui les constitue dans leur identité nouvelle d’apôtres. Cela apparaît fortement dans l’Évangile de Luc, avec le récit de la première rencontre et du premier appel. Nous sommes au bord du lac de Galilée, le lieu de leur travail habituel. Ils ont pêché toute la nuit sans rien prendre : expérience de l’échec. Passe Jésus qui les voit et qui s’associe à eux : il monte dans leurs barques et après avoir annoncé la Parole à la foule, il leur demande de consentir à un geste inattendu qui ouvre sur l’avenir : « Jetez les filets ! » (Luc 5, 4).
            Il y a surtout l’appel adressé d’abord à Simon-Pierre, mais acceptons que Simon soit alors le prototype des autres : « Duc in altum ! » Et l’on sait que cette expression supporte deux traductions : « Avance en eau profonde » ou « Va au large ».
            Que l’on me permette de penser et de dire que chacune de ces deux traductions suggère une dimension constitutive du ministère apostolique : la profondeur et la largeur, la profondeur de la foi au Christ et la largeur de la mission dans le monde.
            Il n’est pas difficile de le montrer en évoquant l’histoire de Simon-Pierre et des autres. Ces hommes appelés par Jésus vont être comme embarqués dans une double découverte ininterrompue : ils découvrent Jésus et le suivent, ils sont peu à peu associés à son travail et surtout ils vont comprendre progressivement qu’ils ne peuvent pas le connaître dans sa vérité d’Envoyé de Dieu, de Fils de Dieu, de Sauveur, sans entrer eux-mêmes dans son mystère et dans sa mission. Comme le dira l’apôtre Paul, ils vont apprendre à le « connaître, Lui, avec la puissance de la résurrection et la communion à ses souffrances ». (Phil. 3, 10).
            Mais, en même temps, ces hommes sont appelés à sortir d’eux-mêmes, à quitter leur terre et leur travail, et aller au loin porter et annoncer l’Évangile du Christ et constituer des communautés qui vivent de cet Évangile. La largeur toujours plus grande de la mission vécue dans le monde est inséparable de la profondeur de la foi donnée à cet homme nommé Jésus en qui ils ont reconnu Celui qu’envoie le Père pour ouvrir le monde à son Alliance.
            Le ministère apostolique se trouve comme au croisement de ces deux dimensions de profondeur et de largeur. Mais justement, c’est ce croisement qui demeure difficile, risqué, exposé à des incompréhensions et à des dérives.
            Je voudrais le montrer de façon aussi réaliste et aussi honnête que possible. En parlant d’honnêteté, je veux dire que je me refuse à ces schématisations historiques qui veulent simplifier les choses de la foi et qui voudraient faire entendre ceci : il y aurait comme des « modes », ou des « formules » missionnaires qui se succèderaient dans l’histoire de l’Église, en s’opposant les unes aux autres.
            Pour parler de la France, on dira ainsi qu’il y eut, au lendemain de la guerre, dans les années 1945-1960, l’époque de l’enfouissement, de la présence cachée de l’Église et de ses ministres au milieu des pauvres et des milieux populaires. Et qu’aujourd’hui, à l’enfouissement, aurait succédé non seulement la proposition de la foi, mais la proclamation de la foi, l’affirmation assurée de l’identité catholique dans notre société sécularisée.
            J’ai du mal, comme historien, à accepter ces présentations péremptoires. Mais je ne peux pas refuser non plus la réalité, à condition que cette réalité soit susceptible aussi d’une lecture spirituelle et chrétienne.
            Cette lecture-là doit être également réaliste et elle permet de reconnaître ceci : oui, le désir d’aller au large peut entraîner une certaine dévalorisation de la profondeur de la foi. La sortie du « ghetto clérical » peut tenir lieu de projet pastoral, et, comme l’écrivait jadis Madeleine DELBRÊL au Père AUGROS, Supérieur du Séminaire de la Mission de France, au sujet des prêtres-ouvriers, la tendance d’alliance politique avec les communistes peut l’emporter sur la « tendance de salut », c’est-à-dire sur l’appel à vivre de Dieu et par Dieu au milieu de ceux qui refusent Dieu.
            Ne soyons pas hypocrites ! Ces risques existent, et pas seulement aux époques héroïques où se déployait le dynamisme missionnaire de l’Église de France. À certaines heures, dans certaines circonstances où le travail pastoral nous déborde, notre relation personnelle au Christ peut avoir à en souffrir. Exercer le ministère apostolique, en nous dépensant pour les autres, ne nous dispense jamais de demeurer des disciples de Jésus et de demeurer des chrétiens, des hommes qui continuent d’apprendre à s’enraciner dans le mystère du Christ, à travers la prière, la Parole de Dieu et les sacrements de l’Eglise.
            Je viens d’évoquer ce premier déséquilibre possible, celui qui fait pencher du côté de la largeur missionnaire au détriment de la profondeur spirituelle. Peut-on déceler aussi le risque opposé, la profondeur au détriment de la largeur ? Sans doute aussi, car il est possible de faire de la vie spirituelle un lieu sinon d’enfermement, du moins de séparation. Piété, dévotions diverses, pratiques sacramentelles sont au rendez-vous : mais il manque le cœur, la communion à la charité du Christ. À chacun de juger !
            Mais je voudrais détecter un risque un peu différent, peut-être plus lié aux temps actuels. Parce que le christianisme ne fait plus partie de notre paysage religieux et culturel comme il en a fait partie, certains peuvent être enclins à le manifester publiquement de façon affirmée. L’évangélisation est perçue alors comme une stratégie qui doit montrer fortement la visibilité du catholicisme dans notre société. Il y a des signes à donner, des initiatives à prendre, des rassemblements à réaliser. Je ne critique pas cet aspect d’initiatives et d’audace qu’elle implique. Je pose simplement une question : sous prétexte d’affirmer publiquement la foi, ne devient-on pas prisonnier de la logique dominante de notre société, celle de la consommation ? Ne réduit-on pas les innovations missionnaires à des « coups » visibles et qui doivent réussir ? Et qu’advient-il lorsque l’on échoue ? Et qui peut juger du succès véritable ?
            Il me semble que, comme pasteurs, nous sommes les garants de l’authenticité de la mission chrétienne. Et il y a alors un critère qui ne trompe pas : c’est celui du silence, de la présence cachée qui accompagne les gestes publics. Osons-nous assez éduquer le peuple de Dieu à ce va-et-vient entre les affirmations publiques et le silence intérieur ? Osons-nous croire assez à cette pratique de l’évangélisation qui passe aussi par le silence, comme Benoît XVI l’écrivait dans sa première encyclique :
            « Le chrétien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de le taire et de ne laisser parler que l’amour. Il sait que Dieu est Amour (Cf. Jean 4, 8) et qu’il se rend présent précisément dans les moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer » (Deus caritas est, 31). À nous d’apprendre cette gratuité de l’amour, en formant des communautés où l’on s’encourage à y croire et à la pratiquer !
 
2 – Ce qui est le plus intérieur à la pratique chrétienne peut s’inscrire dans la société
 
                        En déployant ainsi notre ministère apostolique dans toutes ses dimensions, selon la largeur de la mission et selon la profondeur de la foi, nous sommes des éducateurs du peuple de Dieu. Ce travail d’éducation permanente est au service de la communion de l’Église.
                        Je m’explique selon deux perspectives :
            - Nous avons, comme pasteurs, la responsabilité de susciter des dialogues entre des membres divers de l’Église sur le terrain de l’expérience chrétienne, de la foi et de la charité vécues.
            - Nous devons aussi montrer résolument que l’expérience chrétienne a une dimension sociale, que les pratiques chrétiennes s’inscrivent dans notre société et la transforment.
 
            . Le premier travail est une évidence. Dieu sait et nous aussi que les membres de nos communautés sont divers non seulement par l’éducation, les situations sociales, les cultures et les opinions politiques, mais aussi par la façon de concevoir et de pratiquer la vie chrétienne.
            Mais il faut reconnaître aussi que le dialogue est possible entre tous, plus qu’à d’autres époques, et en particulier à cette époque pas si ancienne où l’on opposait les pratiquants de la vie spirituelle et les militants de l’action sociale, l’Église ad intra, celle de la prière, de la liturgie et des sacrements, et l’Église ad extra, celle des engagements politiques et humanitaires, de la présence au milieu des pauvres et des humiliés.
            Ces clivages terribles sont dépassés. Le ministère apostolique peut et doit donc aujourd’hui susciter entre tous des échanges et des confrontations ouvertes. Non seulement pour que chacun raconte ses expériences, mais pour que l’on puisse comprendre les uns par les autres comment se réalise la jonction entre la Révélation chrétienne de Dieu et l’existence humaine concrète. Et pour cela, on a le droit d’aller dans les deux sens : de la Révélation chrétienne à l’existence humaine, et de l’existence humaine à la Révélation chrétienne.
            Il faut peut-être du temps pour pratiquer ce va-et-vient. Mais quand on y parvient, alors on comprend la profondeur et la largeur du mystère de l’Église. Certains vivent d’abord du Christ en le recevant et en l’adorant dans l’Eucharistie. D’autres le reconnaissent à travers des activités d’écoute et de présence, au Secours catholique ou au service des malades. Mais l’important, c’est le va-et-vient, c’est cette espèce de circulation permanente dont nous sommes les témoins chacun pour notre part. Prêtres, évêques, diacres, nous sommes au service de cette circulation permanente de la Révélation, par des portes d’entrée différentes.
 
            . L’expérience chrétienne s’inscrit dans notre société. En particulier, les actes de l’initiation chrétienne ont une portée sociale. Le savons-nous assez ?
                        - Il n’est pas difficile de le montrer concrètement. Ces enfants qui viennent à la catéchèse, surtout s’ils y viennent d’eux-mêmes, entraînés par des camarades, vont s’ouvrir au mystère de Dieu et de son Amour. Nous ne savons pas ce qui est ainsi semé en eux et qui germera plus tard. Mais nous pouvons comprendre que ces enfants, tout en s’initiant à la foi, ne se sentent plus seuls, surtout s’ils souffrent de brisures familiales. Pour le dire en termes distingués, la catéchèse produit ainsi du lien social.
            . Ces jeunes qui se préparent au sacrement de confirmation, ou ces jeunes couples qui désirent se marier à l’Église, ils doutent souvent d’eux-mêmes, et ils vont pouvoir trouver dans l’Église des ressources de confiance qu’ils ne soupçonnaient pas. Il me semble que nous ne mesurons pas assez les effets profonds et durables de cette pédagogie de la confiance que nous pratiquons ainsi.
            . Et il faudrait évoquer aussi la pastorale du deuil. C’est une pastorale de proximité et d’amitié dont nous ne pouvons pas toujours mesurer les effets, mais je suis persuadé que ces pratiques pastorales laissent des traces chez des personnes et que ces traces, parfois, ont des suites. Il y a des nouveaux départs dans l’existence chrétienne qui ont été possibles à partir de la célébration des obsèques, parce que le mystère pascal a fait son œuvre.
            Qui pourrait aujourd’hui méconnaître cette portée humaine et sociale des signes de Dieu qui passent par l’Église ? Notre ministère apostolique fait de nous les témoins privilégiés de cette évangélisation ordinaire. Mais rien ne nous empêche de croire nous-mêmes, à partir de ces expériences, à la profondeur et à la largeur du mystère chrétien tel qu’il s’inscrit dans notre société. Il est clair que l’Église catholique n’est pas seulement l’Église des catholiques : elle est le signe du Christ Sauveur présent au cœur de notre société. Et nous sommes au service de cette révélation concrète.
 
 
III – INSCRIRE NOTRE MINISTÈRE APOSTOLIQUE DANS UNE PASTORALE    DU CHEMINEMENT CHRÉTIEN
 
                        Je partirai d’une conviction qui me semble facile à comprendre et à partager : l’Église catholique qui est aujourd’hui en France n’est pas un bloc, plus ou moins affronté à d’autres blocs. Elle se reconnaît elle-même comme un Corps, blessé peut-être ou usé, mais un Corps vivant de la vie du Christ et formé de membres solidaires.
            Nous savons cela. Mais nous savons moins que ce Corps vivant demeure en chemin, ou, comme le dit la Tradition chrétienne, en pèlerinage dans l’histoire des hommes. Nous ne devons pas oublier que la première dénomination appliquée aux chrétiens par les gens de Jérusalem au moment de la naissance de l’Église est celle d’ « adeptes de la Voie » (Act. 9,2). Il est probable que ces gens de Jérusalem, même s’ils ne connaissaient pas le contenu du christianisme, avaient compris que les chrétiens sont des gens en mouvement, des gens qui se rencontrent, qui circulent et qui se réclament d’un certain Jésus, lequel s’était révélé lui-même comme le « chemin » vers le Père.
            Il me semble que nous avons besoin de valoriser et de pratiquer cette pastorale du cheminement chrétien, de la vie chrétienne comme chemin ouvert par Jésus Christ, le Fils, et qui, si nous scrutons le récit des disciples d’Emmaüs, nous pouvons faire valoir les grandes lignes de cette pastorale.
            Avec une indication préalable : je ne me contenterai pas de distinguer les trois étapes de ce récit (le dialogue sur la route – l’ouverture des écritures – et la halte eucharistique au village), je voudrais que nous puissions, pour chacune de ces trois étapes, nous situer à la fois du côté des deux disciples brisés par la mort de Jésus et du côté de Jésus lui-même qui va les conduire progressivement de la désespérance à la foi. Comme si l’expérience et la pratique du ministère apostolique nous autorisait à nous reconnaître en même temps avec notre humanité réelle, blessée, et avec notre responsabilité de témoins du Christ ressuscité.
 
            1 – Le dialogue sur la route (Luc 24, 13-24)
 
                        - Il est incontestable – c’est une part réelle de notre vie – qu’il nous arrive, comme à ces deux hommes, d’être vaincus par des événements de violence et de mort. Il nous arrive de nous retrouver seuls et désemparés sur la route, tentés par le découragement. Ce découragement est provoqué par des chocs, par des échecs, par des souffrances que nous sommes appelés à partager avec ceux et celles qui se confient à nous. Nous sommes alors exposés à la tentation sinon du désespoir, du moins du désenchantement, du désarroi, avec le sentiment incoercible d’être dans le brouillard.
            Et il peut arriver aussi – soyons réalistes – que ce désenchantement profond soit lié à la situation de l’Église. Nous avions rêvé, surtout après le concile Vatican II, qu’en ayant un visage plus humain, l’Église aurait plus de chance de convertir le monde et d’y proposer l’Évangile. Et à nos yeux, ce printemps de l’Église n’est pas venu, et cette déception continue parfois à nous habiter.
            Face à cette épreuve, à ces épreuves, nous avons besoin de nous demander simplement : qui est à côté de nous ? qui comprend notre détresse profonde ? où sont nos amis véritables ? qui acceptera de nous écouter ?
            Soyons clairs : notre ministère apostolique comporte ce besoin vital d’amitié humaine, de compréhension, de compagnonnage. Il faut absolument que nos relations pastorales soient aussi des relations désintéressées où nous puissions nous confier à des gens qui nous comprennent. Le visage humain de l’Église passe aussi par cette humanisation des relations pastorales, qui doit devenir davantage un souci porté par notre Église et nos communautés.
            - Mais tout en étant du côté des disciples, avec notre humanité blessée, le ministère apostolique nous situe aussi du côté de Jésus qui s’approche de ces deux hommes, qui les écoute et qui leur parle. Mais pour Jésus aussi, ce dialogue est une épreuve, d’une autre manière. Il est là, il est proche, et il n’est pas reconnu. Et le fait de ne pas être reconnu ne l’empêche pas de continuer la route.
            Ne pas être reconnu : voilà aussi une part constitutive de notre ministère lié à la mission de l’Église entière. C’est l’expérience de la patience missionnaire, de cette proximité qui ne se lasse pas. Même si nous ne sommes pas compris et accueillis, nous ne renonçons pas à rester près de ceux et celles que nous accompagnons.
            C’est là que le mystère et la mission de l’Église s’éclairent d’une lumière qui n’est pas de ce monde. Les résultats immédiats ne sont pas notre règle. Tant mieux si l’on nous comprend ! Mais si l’on ne nous « reconnaît » pas, cela ne nous empêche pas d’être là, à la manière de Jésus, témoins de l’engagement de Dieu qui continue à souffrir à nos côtés.
 
            2 – L’ouverture des Écritures (Luc 24, 25 – 27).
 
                         Voici la seconde étape, au cours de laquelle Jésus ouvre les Écritures et révèle à ces deux hommes le mystère de la Croix, c’est-à-dire la victoire mystérieuse de l’Amour de Dieu qui passe par la mort de son Fils.
            - Si nous nous situons d’abord du côté de ces deux hommes, il faut simplement constater que, tout en étant des juifs croyants, ils ont besoin d’une profonde éducation. Ils n’ont pas compris les signes : « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire ce qu’ont annoncé les prophètes ! » (Luc 24, 25).
            Ou, plus exactement, ils n’ont compris les événements de Jérusalem que d’une façon humaine, mondaine. Ils les ont interprétés comme l’échec de Dieu, l’échec des promesses messianiques. Reconnaissons que nous aussi, nous avons besoin de consentir à cette lecture spirituelle, prophétique, des événements de nos vies et de la vie de l’Église : là où le monde ne perçoit que des rapports de forces, nous, dans la foi, nous sommes invités à vérifier le paradoxe chrétien. La force de Dieu passe à travers nos faiblesses humaines. « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Luc 24, 26).
            Rien ne nous dispensera de faire ce travail de lecture et de compréhension pour nous-mêmes et pour l’Église. C’est une lecture pascale qui nous est alors proposée : au milieu des passivités de notre existence et de l’histoire humaine, où sont les signes de résurrection ? Comment l’action du Christ se manifeste-t-elle ? Comment la vie de Dieu germe-t-elle au cœur même de ce qui est marqué par la mort ?
            - Nous pouvons nous situer maintenant du côté de Jésus, en reconnaissant le travail d’éducation que nous avons à pratiquer pour les croyants, en proposant vraiment la Parole de Dieu comme un outil de lecture et de compréhension.
            J’atteste que, dans mon diocèse, c’est un progrès considérable que nous constatons lorsque nous nous mettons à lire la Parole de Dieu avec des couples qui se préparent au mariage. Pour la plupart, c’est leur premier contact avec la Révélation chrétienne. Ils ne savaient pas, ils découvrent.
            Et ce chemin catéchuménal peut être aussi ouvert à d’autres, notamment pour des jeunes confirmands, ou pour des groupes divers qui apprennent à connaître Dieu en l’écoutant. Ce « ministère de la Parole » se présente aujourd’hui sous des aspects très divers. L’homélie ne suffit pas. Osons-nous assez faire en sorte que la Parole de Dieu soit reçue comme une source de compréhension et de vie ?
 
            3 – La halte eucharistique (Luc 24, 28 – 35).
                        Voici la dernière étape du chemin, celle qui ouvre sur l’avenir. C’est une étape sans paroles, avec le geste du pain rompu et l’illumination qu’il va provoquer ensuite. Le signe eucharistique est comme un point de départ : « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent… À l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem » (Luc 24, 31-33).
            Acceptons encore d’être du côté de ces deux hommes. Ils ont entendu la Parole de révélation. Mais ils ont besoin de signes. La halte au village est un premier signe, et puis, il y aura l’autre signe, inattendu, celui de la fraction du pain, à travers lequel va percer pour eux la lumière de Résurrection qui éclaire tout le chemin parcouru.
            Nous avons besoin de nous familiariser davantage avec le langage des signes. Nous sommes très tributaires du langage dominant de notre société : celui des résultats visibles et chiffrés. Or le langage eucharistique, et plus largement le langage des sacrements, est d’un autre ordre : il parle au-delà des apparences, il ouvre sur l’invisible, il fait appel à l’intelligence du cœur.
            Nous qui faisons appel – avec raison – à l’intelligence de la foi, nous ne pouvons pas renoncer à l’intelligence du cœur : nous avons à vivre pour nous-mêmes le vie et la mission de l’Église comme faites de haltes significatives et gratifiantes. Comment la célébration de l’Eucharistie devient-elle pour nous une source de paix ? Comment en faire davantage un moment différent où nous n’avons pas à tout maîtriser, mais où nous nous laissons nous-mêmes éclairer et façonner par ce que nous célébrons ? C’est tout l’ars celebrandi qui est ici en cause. Nous le savons bien : le critère d’une célébration chrétienne, ce n’est pas un fonctionnement impeccable, c’est l’ouverture au don de Dieu, c’est la perception de ce quelque chose ou de ce Quelqu’un qui nous dépasse et qui passe par nous.
            - Mais nous sommes aussi du côté du Christ, « ministres du Christ », appelés à le représenter, Lui, qui nous rassemble, qui nous parle et qui se livre à nous. Ici, une seule remarque, mais qui demande à être reçue : il est clair, dans le récit de Luc, que la halte à l’auberge est inséparable des étapes précédentes, du dialogue sur la route et de l’ouverture des Écritures.
            Et voici mon souhait : que l’Eucharistie que nous présidons soit inséparable de ce qui la précède et de ce qui la suit ! Qu’en étant les ministres de l’Eucharistie, nous soyons les ministres de l’ensemble du cheminement chrétien dans lequel elle s’inscrit ! Que l’Eucharistie apparaisse davantage non pas comme un acte séparé qui engloberait tout de la vie chrétienne, mais comme une étape aussi reliée qu’il est possible aux autres moments constitutifs de l’Église !
            Bien sûr, il ne faut pas rêver, en imaginant que les rencontres du dimanche chrétien pourraient s’inspirer de la pédagogie des Journées Mondiales de la Jeunesse, avec le moment de la catéchèse, le moment des dialogues et le moment de l’Eucharistie !
            Je plaide simplement pour que, dans notre société d’itinérance, nous soyons davantage au service de cette itinérance proprement chrétienne et que notre ministère apostolique continue à former, à animer, à éduquer un peuple de pèlerins qui apprennent à pratiquer le dialogue sur la route, à ouvrir les Écritures et à s’émerveiller du pain rompu par le Christ !
            Je sais, comme vous, qu’il y a des célébrations extrêmement lourdes et éprouvantes. Mais je sais aussi, comme vous, qu’il y a des célébrations qui libèrent et qui allègent, surtout quand y passe le souffle de la Résurrection.
            Et je pense à des jeunes qui nous disent parfois que la messe est ennuyeuse et qu’il faudrait en faire une fête où l’on s’éclate. Mais je sais aussi que ces mêmes jeunes, quand ils sont frappés par la mort d’un ami – accident ou suicide – sont là, à la messe, silencieux et attentifs, et ils comprennent alors qu’ils viennent puiser à une source, à la Source de vie…
            Peut-être nous faut-il devenir davantage nous-mêmes des sourciers, des hommes qui cherchent et qui ont soif, et qui s’émerveillent lorsque, près de nous, des jeunes ou des gens âgés nous font comprendre que cette Source, ils l’ont trouvée ! Elle est là, dans le mystère pascal du Christ, et nous-mêmes, nous la recevons à travers tous ceux et celles qui en sont des témoins, avec nous ! Voilà le mystère de l’Église qui vit du mystère pascal ! Nous en sommes les serviteurs, en exerçant notre ministère apostolique !
 
 
             

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