Le blog de Mgr Claude DAGENS

LE DRAME DU MAL ET LE JUSTE SOUFFRANT. Homélie lors de la messe du Saint-Esprit, pour la rentrée judiciaire, à l'église Saint-André, le 28 janvier 2013

29 Janvier 2013 Publié dans #Homélies

         Palais justice Angoulême

 

       Ce qui nous réunit en ce jour de rentrée judiciaire, c’est le drame du mal, la réalité multiforme du mal et la responsabilité d’y faire face, et c’est aussi, en cette messe, la révélation si paradoxale de l’action de Dieu face au mal des hommes, à travers ce  Juste humilié et mystérieusement glorifié.

            « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

            « Toi, Seigneur, ne sois pas loin, ô ma force, vite, à mon aide ! »

            Mais en deçà de ces cris de détresse, que l’évangile de Matthieu met dans la bouche de Jésus crucifié, il nous faut partir de ce qui nous est le plus commun : la réalité du mal, et du mal accompli ou subi par des hommes, parfois de façon brutale et visible, parfois aussi de façon sournoise et cachée. Réalité du mal, auquel vous êtes, auquel nous sommes confrontés : et l’on sait bien qu’en deçà des actes commis, des délits et des crimes, il y a souvent la lente accumulation des handicaps de tous ordres, psychologiques, sociaux, familiaux, jusqu’au jour où le drame se produit, où la violence éclate et détruit la vie.

            Alors il faut agir : police, mise en examen, procès, acquittement ou condamnation et incarcération. Et chacun de vous doit exercer ses responsabilités, éprouver sa conscience et contribuer à la sentence qui sera portée ou bien empêcher les erreurs et les injustices, d’autant plus que l’exposition médiatique du mal et des méchants complique les tâches à accomplir.

            En tout cas, vous êtes appelés, nous sommes appelés à faire face à la réalité du mal, aux complexités parfois dramatiques qui marquent beaucoup d’existences humaines. Ce n’est plus seulement une affaire de fonctionnements, c’est une façon d’être mêlé personnellement à ce qu’il y a de plus obscur dans notre humanité commune.

            Et parfois – pas toujours, mais parfois – au sein même du mal, et même en prison, des évolutions inattendues s’accomplissent. Voici que des hommes et des femmes coupables sortent de leur enfermement intérieur, ils apprennent à assumer leur existence, au lieu de la subir. Et ce travail intérieur va bien au-delà de la justice humaine. Il comporte une sorte de révélation, comme si l’expérience du mal provoquait des réveils et même des conversions décisives. Cela aussi fait partie de la réalité.

            Serviteur souffrantFace à cette réalité du mal et de ses effets multiples, voici la révélation de Dieu, ou plutôt l’action très paradoxale de Dieu quand il vient assumer notre condition humaine. Voici le Juste souffrant et humilié, tel que l’annonçait le prophète Isaïe au peuple juif et voici Jésus, conscient de vivre lui-même cette vocation-là, d’être ce Juste humilié en lequel va se manifester la gloire de Dieu.

            J’ai choisi à dessein ces deux textes majeurs de l’Écriture Sainte. Voici, face à face, le Serviteur souffrant d’Isaïe et voici Jésus à Jérusalem, qui devance sa Pâque en s’abandonnant à la volonté de son Père et qui devient pareil au grain de blé qui tombe en terre pour mourir et aussi pour germer.

            Au sein même du mal qui va abattre l’Innocent, voici que se déploie cette mystérieuse dialectique du Christ qui va passer par l’humiliation et être élevé de terre, glorifié par le Père, afin d’ouvrir ses  bras et d’attirer à Lui tous les hommes.

            La puissance et la violence du mal, il les a connues : « méprisé, abandonné de tous, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne. » « Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous… » « Parce qu’il a connu la souffrance, le Juste, mon serviteur, dit le Seigneur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs péchés. »

            Et les paroles prononcées par Jésus à Jérusalem, durant la Pâque juive, vont encore plus loin. Il vit, comme par avance, son agonie et sa passion : « Père, délivre-moi de cette heure ! – Mais non, c’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! »

            Et il sera glorifié. La Parole du Père l’assure, et lui-même, le Fils sait que le prince de ce monde, l’Adversaire, Satan, va être jeté dehors et que Lui sera élevé de terre, vaincu par les hommes et devenant porteur de la miséricorde du Père, aussi pour ses juges et ses bourreaux.

            Telle est la lumière à laquelle nous sommes appelés au milieu même de ce qu’il y a d’enchevêtré, d’ambigu, d’obscur dans nos causes humaines. Voilà Dieu parmi nous, dans la figure vivante du Messie crucifié, du Juste humilié qui prend sur lui tout le mal et tous les péchés du monde.

            Et c’est pourquoi nous prions ce matin avec espérance. Oui, nous prions les uns pour les autres pour que le travail de la justice humaine s’accomplisse avec courage, et pour qu’il soit toujours possible de participer à la victoire de Dieu sur le mal. Car « il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé, Lui, le malheureux dans sa misère. »

            Il est le Sauveur du monde.

 

+ Claude DAGENS

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