Le blog de Mgr Claude DAGENS

"LE CONNAÎTRE, LUI, AVEC LA PUISSANCE DE SA RÉSURRECTION ET LA COMMUNION À SES SOUFFRANCES"

10 Juin 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Méditations - récollections

Récollection pour la Fraternité chrétienne des personnes malades et handicapées

chez les Sœurs du Bon Pasteur à St-Yrieix, samedi 23 mai 2009

 

 

 

 

 

Ma mission parmi vous, aujourd’hui, est double :

·        Regarder avec vous vers Jésus, le Christ de Pâques, le Christ mort et ressuscité, pour « le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances » (Phil. 3,10).

            Car l’essentiel est là et tient en peu de paroles :

            - Le christianisme, c’est le Christ. Non pas d’abord des idées ou des valeurs humaines, mais la personne même de Jésus Christ mort et ressuscité.

            - Être chrétien, devenir chrétien, c’est être lié au Christ ou plutôt le laisser demeurer en nous, à l’intérieur même de notre humanité, avec tout ce qui constitue notre humanité, et aussi nos épreuves, nos handicaps, nos maladies, nos souffrances, et aussi notre désir de vivre.

 

·        Ma deuxième mission, c’est de confirmer la vôtre : car, en tant que membres de cette Fraternité chrétienne des personnes malades et handicapées, vous êtes chargées, porteuses d’une mission : vous participez au Corps du Christ, avec tout ce qui marque votre humanité. Vous êtes au service du Christ et de son Corps avec votre expérience de personnes malades et handicapées. Qu’est-ce qui est à la source de notre service dans l’Église ? D’abord les sacrements reçus : le baptême pour tous, l’ordination ou la consécration religieuse pour quelques-uns ou quelques-unes.

            Pour vous, ce qui fonde votre mission et votre participation à la vie de l’Église, c’est cette fraternité chrétienne qui est la raison d’être de votre mouvement.

            Je suis là pour vous confirmer dans cette mission particulière, et pour vous conduire à la source de cette mission, au mystère pascal du Christ : « Le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances » (Phil. 3,10).

            Nous sommes les uns pour les autres des signes du Christ. Certes, nous sommes aussi des amis, des hommes et des femmes qui se connaissent, qui s’entraident, qui se soutiennent, mais nous vérifions en même temps cette réalité invisible : c’est le Christ vivant qui nous relie les uns aux autres. Nous tenons par Lui. Sans Lui, nous risquons de nous effondrer. Mais avec Lui, nous apprenons à vivre d’une vie nouvelle, même si notre vie est blessée, et par Lui, une mystérieuse relation s’établit entre nous, au plus profond.

            Je pense à cette femme handicapée, qui m’écrit régulièrement. Je lui ai donné le sacrement de confirmation il y a quelques années. Je connais un peu son histoire. Je sais qu’elle me porte dans son cœur et dans sa prière. Il suffit que je la voie pour savoir à quel point nous sommes reliés par le Christ.

            Au cours de cette journée, je vous invite à ce petit travail de mémoire : quelles sont ces personnes qui sont pour nous des relais de Dieu, des signes du Christ ? Qui vient à nous pour nous transmettre l’appel de l’Évangile : « Lève-toi et marche ! » (Marc 2,9) ?

            Je voudrais donc baliser le chemin par lequel nous avançons, dans cette expérience du Christ. Je voudrais m’arrêter à quelques étapes de ce chemin. Trois étapes :

            - Première étape : la rencontre du paralytique de Capharnaüm avec Jésus. Cet homme sera d’abord délivré de ses péchés, pardonné puis guéri, relevé (Marc 2, 1-12).

            - Seconde étape : l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers (Luc 22, 39-46).

            - Troisième étape ou plutôt troisième révélation : la rencontre de Marie-Madeleine avec Jésus ressuscité (Jean 20, 11-18).

 

 

I- LE PARALYTIQUE PARDONNÉ ET GUÉRI   (Marc 2, 1-12)

 

            On connaît ce récit, extrêmement parlant : un homme paralysé, porté par ses amis, est déposé presque de force devant Jésus, en passant par le toit de la maison où il se trouvait. Et Jésus va adresser à cet homme deux paroles décisives : « Tes péchés sont remis » et « Lève-toi et marche ».

            Il me semble que l’on ne fait pas assez attention au début de ce récit : il est écrit que Jésus est environné, presque assiégé par la foule qui remplit la maison, sans doute celle de Simon-Pierre, et « il leur annonçait la Parole » (Marc 2, 2). Et les gens qui sont là écoutent et accueillent la Parole de Jésus. Et tout le récit tient en quelques paroles : celles de Jésus au paralytique, et puis les paroles « rentrées » de ceux qui sont là et qui murmurent, parce qu’ils trouvent les paroles de Jésus scandaleuses.

            Autrement dit, la rencontre de Jésus n’est jamais automatique. On peut accueillir la Parole de Dieu. On peut aussi la refuser, la rejeter, ou l’interpréter selon nos catégories à nous : « Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? »

            Cet affrontement, ce débat n’existe pas seulement entre les amis et les adversaires de Jésus. Il existe en nous. En nous existe ce double mouvement, d’acceptation et de refus. Face au Christ et à sa Parole, il y a un choix à faire : laissons-nous sa Parole venir à nous et agir en nous ?

            Nous sommes capables de refuser le Christ, de refuser les promesses de Dieu, de nous soustraire à son action, en nous refermant sur nous-mêmes : amertume, révolte, durcissement. « Laissez-moi tranquille, avec ma souffrance ! Vous ne comprenez pas ! Vous n’y pouvez rien ! »

            Dans ces moments-là, ce qui nous sauve, ce sont les autres, comme les amis du paralytique de Capharnaüm : il est porté par ses amis, la confiance de ses amis est plus forte que ses doutes à lui.

            Autrement dit, cet homme n’est pas seul et Jésus a certainement vu ce mouvement d’amitié qui le porte vers lui. Il le regarde, il l’accueille, il le voit au-delà des apparences immédiates. Ce malade, cet homme handicapé attend d’être radicalement renouvelé. D’où la parole décisive : « Mon enfant, tes péchés sont remis » (Marc 2, 5).

            Et cette parole-là exprime un engagement radical de la part de Jésus pour cet homme paralysé : cet homme est un enfant de Dieu qui va être totalement recréé. La Parole de Jésus est recréatrice : cet homme est appelé à renaître à la vie, dans son âme et dans son corps. Il ne se réduit pas à son handicap. Il sera tout entier ressaisi par Dieu, rendu à la vie de Dieu. « Tes péchés sont pardonnés » (Marc 2, 5).

            La guérison du corps est inséparable de cette première parole de recréation. L’important alors, ce n’est pas seulement la guérison physique qui suit la guérison spirituelle. C’est la puissance de vie, de résurrection dont Jésus est porteur pour cet homme. Ce Jésus qui pardonne et qui guérit, c’est déjà le Ressuscité, Celui qui vient « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10).

            Dans notre vie chrétienne, nous pouvons oser croire en cette puissance de résurrection du Christ qui saisit tout de notre humanité : ce qui entrave le corps, maladie, handicap, et ce qui entrave le cœur, l’esprit, la mémoire, ce qui nous replie sur nous-mêmes, ce qui nous maintient parfois comme en enfer, « dans les ténèbres » ou dans la désespérance.

            Le Christ Jésus a le pouvoir de descendre en nous au plus profond, au plus bas, là où nous sommes radicalement paralysés, déformés, détruits. Il vient nous arracher à ce qui nous détruit : la violence intérieure, la peur, la haine.

            « Viens, Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir ! » (Marc 1, 40).

 

 

II- L’AGONIE DE JÉSUS   (Luc 22, 39-46)

 

            Le récit de l’agonie de Jésus, présent dans les trois évangiles synoptiques, est très impressionnant. Nous sommes là à un moment crucial, dramatique : après le dernier repas au Cénacle et avant l’arrestation à Gethsémani. Jésus sait tout ce qui l’attend : toute l’horreur et toute la violence du mal qui va se déchaîner contre lui, et ce moment d’agonie est extraordinairement révélateur de ce qu’il y a de plus profond dans son épreuve : la solitude, la lutte intérieure, et la présence d’un ange.

 

            La solitude : c’est sans doute l’aspect le plus visible et le plus sensible de la Passion de Jésus. Ses amis les plus proches, Pierre, Jacques et Jean, sont là, mais ils ne comprennent pas. Marc explique qu’ils dorment.

            C’est une épreuve que nous pouvons comprendre : être seuls, radicalement seuls, pour affronter les épreuves qui tombent sur nous et qui nous brisent. L’annonce d’une maladie grave, une séparation, un deuil, un accident, un suicide, une incompréhension ou une injustice.

            On peut dire alors ce qui nous brise, mais les autres sont comme absents, indifférents, lointains. C’est comme si la proximité physique s’accompagnait d’une distance profonde. Être là, être proches, et ne pouvoir s’appuyer sur personne. Sentiment d’abandon, de détresse, sans remède, sans issue.

            Comme si l’on était devant un mur ou un abîme. D’où viendra le secours ? Qui nous arrachera à cette solitude ?

 

            La lutte intérieure.

            C’est le sens du mot agonie. Jésus, le Fils de Dieu, est en lutte avec Dieu. Il est tenté, comme il a été tenté au désert par Satan : « Père, éloigne de moi cette coupe ! » (Luc 22, 42).

            Et, derrière cette image de la coupe, il y a l’évocation de ce torrent de violences qui va se déchaîner contre lui. Il sait, il voit cet engrenage de haine, d’injustice, de mépris, de rejet qui va le briser.

            Et il prie pour être délivré. Il demande au Père d’écarter cette coupe, d’ouvrir un autre chemin. Et le Père ne répond pas, ne le délivre pas miraculeusement.

            Mais il se produit autre chose : il se produit comme une inflexion radicale de sa prière : « Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne ! » (Luc 22, 42). Autrement dit, il passe de l’effroi et du refus au consentement. Il consent à ce qui l’attend.

            Consentir à l’épreuve : voilà ce qui peut être demandé et donné dans la prière. Au lieu de subir ou de refuser, consentir : c’est-à-dire non pas se résigner, mais accepter, assumer ce qui nous blesse, le prendre sur nous, en nous, sans nous crisper, sans nous durcir. Dire oui à Dieu, du dedans de nos blessures, et faire de nos épreuves comme un instrument de travail sur nous-mêmes.

            Jésus lui-même a appris cela : il ne va pas subir sa passion et sa mort. Il y consent. Il les prend, il les vit dans son alliance avec le Père.

 

            La présence d’un ange.

            « Alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait » (Luc 22, 43).

            Comme après la tentation au désert, voici une présence amie qui vient de Dieu, du ciel de Dieu : un ange qui fortifie et qui console.

            L’épreuve n’est pas enlevée, mais quelqu’un est là, qui comprend et qui soutient.

            Je crois à cette présence et à cette intervention des anges. Ils appartiennent au monde invisible, mais réel de Dieu. Leur vocation est d’être envoyés dans le monde lorsqu’il n’y a pas d’issue humaine à nos détresses. J’ai lu cela jadis chez un théologien protestant : lorsqu’il n’y plus aucun relais humain possible, Dieu envoie ses anges.

            Et l’ange est comme un relais de l’Esprit Saint : il défend, il console, il rend plus solide que tout ce qui nous brise.

            L’ange est un ami et un consolateur, et peut-être faut-il admettre aussi qu’il y a comme des relais humains des anges, des personnes qui sont là ou qui seront là près de nous, aux heures de détresse, pour nous tenir la main, pour nous accompagner jusque dans nos impasses…

 

 

III- LA RENCONTRE DE MARIE-MADELEINE ET DE JÉSUS RESSUSCITÉ  

                                                                                                                      (Jean 20, 11-18)

 

            Si l’on parle de « puissance de résurrection », alors on peut comprendre que cette puissance n’est pas éclatante, ni triomphante. Elle est profonde, elle est cachée, elle est aussi transformante, recréatrice.

            C’est ce qui advient, près du tombeau vide, à cette femme nommée Marie de Magdala, une véritable amie de Jésus, une amie fidèle par delà la mort.

            Qui est cette femme ?

            - Une de celles qui ont suivi Jésus parce qu’elle a bénéficié de son attention, de son respect, sans doute de son pardon. Elle le suit parce qu’elle a reconnu en Lui quelqu’un d’unique, qui vient de Dieu, et qui est porteur d’un amour qui n’est pas comparable aux amours humaines dont elle a l’expérience.

            - Elle l’a suivi jusqu’au bout, jusqu’à la mort sur la Croix. Elle a été témoin de sa Passion, de ses dernières paroles. Elle l’a tenu dans ses bras. Elle a participé à son ensevelissement.

            - Et maintenant, elle est là, brisée par la mort, désespérée. Elle a trouvé le tombeau vide, car elle le cherche là où est son corps. Mais le corps a disparu. Elle est d’autant plus désespérée. Elle pleure. Et voilà qu’à nouveau, des anges sont là, qui la consolent, ou du moins qui l’écoutent leur dire son désarroi. Les anges : des confidents à qui on peut tout dire, tout confier.

            Et voici l’inattendu, l’inespéré. Jésus est là, mais elle ne l’a pas reconnu. Elle le prend pour le jardinier ou le gardien du domaine. Impossible pour elle d’imaginer une présence nouvelle de Jésus.

            Car il s’agit d’une présence nouvelle et qui va la saisir, dans tous les sens du mot. Elle est saisie de surprise, d’abord, en étant reconnue par son nom. Et elle sera aussitôt après saisie par l’appel qu’il lui adresse.

            Ce sont comme deux effets de la puissance de résurrection du Christ en elle.

            D’abord le dialogue de l’amitié ou de l’amour : « Marie », « Rabbouni ». Un mot suffit, le mot qui nomme l’autre, et le nom dit l’amour, et tout est renouvelé par cette simple nomination. C’est un étonnant dialogue et qui passe par une conversion : « elle se retourna », et ce mouvement a un sens profond, elle se détourne d’elle-même ou de son aveuglement, elle se tourne vers Lui, elle s’ouvre à sa présence.

            Peut-être a-t-elle saisi son corps. Mais c’est à elle de se laisser saisir autrement. « Ne me retiens pas ! » (Jean 20, 17). De la part de Jésus, ce n’est pas un geste de refus, ce n’est pas une distance imposée. C’est une façon de « retourner » encore Marie-Madeleine, de la conduire sur le chemin qui l’attend. Elle voudrait s’accrocher à un mort revenu à la vie, en l’enfermant peut-être dans le passé. Mais Lui, il n’est pas un mort vivant. Il est le Ressuscité : il vit de Dieu, il va vers le Père, il ouvre le chemin du Royaume. À elle de s’arracher à ce qui la tirerait en arrière, et d’aller de l’avant, de devenir témoin du Ressuscité : une femme qui devient « apôtre des apôtres » (apostola apostolorum) : « Va trouver mes frères et dis leur que je monte vers mon Père… » (Jean 20, 17).

 

            La puissance de résurrection, en nous, est étonnante. Ce qu’elle provoque, ce n’est pas une expérience mystique. C’est une participation à l’œuvre du Christ, par une sortie hors de soi, par une délivrance de ce qui nous tire en arrière, par un véritable  envoi en mission.

            Voilà ce que nous pouvons désirer de meilleur et qui dépasse nos impressions sensibles : le Christ vient vivre en nous et il nous entraîne vers le Père. La mort est vaincue. La peur est vaincue. En Lui nous sommes déjà ressuscités. Avec Lui nous passons de ce monde à son Père. Avec Lui nous vivons de Dieu, de Dieu vainqueur de toute mort.

            «  Ni la mort, ni la vie, ni le présent, ni l’avenir, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ » (Rom. 8, 38-39).

            Entendons bien : c’est l’Amour de Dieu manifesté en Jésus Christ ressuscité qui est en nous source de victoire et d’espérance.

 

 

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