Le blog de Mgr Claude DAGENS

LA RESPONSABILITÉ CATÉCHÉTIQUE ET L’ÉVANGÉLISATION

19 Octobre 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Interventions diverses

 
 
Intervention lors de la journée du Pôle de la foi du diocèse d'Angoulême, le 6 octobre 2007 
I – NOUS SOMMES ENSEMBLE AU SERVICE DE L’ÉVANGÉLISATION
           
            1. Nous sommes rassemblés au titre d’un engagement commun, aussi commun que possible : nous sommes au service de l’évangélisation des enfants, des jeunes et des adultes. Et nous avons la responsabilité de faire comprendre à d’autres que cet engagement est réellement commun : ni la catéchèse, ni la formation chrétienne ne sont réservés à des spécialistes. Elles appartiennent à la mission commune des baptisés.
 
            2. Mais pour comprendre nous-mêmes cet enjeu, il faut nous arrêter aux termes d’Évangile et d’évangélisation. Peut-être que nous prononçons ces mots de façon trop facile. Or l’Évangile n’est pas facile. Il est simple, mais il est compromettant, engageant. C’est l’Évangile de Jésus Christ mort et ressuscité.
            Et voilà ce qui donne sa profondeur à notre responsabilité : le Christ Jésus veut passer par nous pour se dire au monde. L’évangélisation, la catéchèse, la formation chrétienne nous engagent tout entiers. D’où la question majeure : sommes-nous prêts à cet engagement ? Consentons-nous à ce que le Christ passe par nous ?
 
            3. Je voudrais donc aujourd’hui m’engager avec vous dans cette mission commune dont je suis, comme évêque, le premier responsable pour notre diocèse.
            À quoi sommes-nous appelés, dans les conditions actuelles de la société et de l’Église, pour vivre de façon effective et vraiment chrétienne notre travail d’évangélisation ?
                        - Je précise ma question, d’abord de façon négative. À quoi devons-nous résister ? À la tentation du découragement ou de la résignation, face à la baisse réelle des enfants catéchisés et au renouvellement difficile des catéchistes.
                        - Mais ce réalisme, lié aux statistiques, n’empêche pas la foi en la grâce de Dieu : Dieu travaille à travers nous et aussi chez des enfants, des jeunes, des adultes que nous rencontrons.
            À ce moment-là, les statistiques demeurent, mais elles sont remises à leur place : il y a une grande joie à reconnaître que des enfants sont capables de s’éveiller à Dieu, d’écouter sa Parole, de le prier, et de se préparer au baptême.
            Je vous lance un appel qui m’engage moi-même : je crois que nous sommes appelés à faire une lecture spirituelle de nos responsabilités chrétiennes. À les déchiffrer non pas seulement comme des activités humaines, mais comme une participation au travail de Dieu. Nous avons besoin d’apprendre nous-mêmes à être en état d’initiation au mystère de Dieu, à travers et avec ceux et celles que nous accueillons et que nous éduquons.
            Comme le dit admirablement saint Augustin dans son « De catechizandis rudibus » :
            « Si nous sommes lassés d’avoir à répéter constamment des banalités faites pour des petits enfants, adaptons-nous à ceux-ci avec un amour fraternel, paternel et maternel ; et, quand nous serons en union avec leurs cœurs, cela nous paraîtra neuf à nous-mêmes […] N’est-ce pas ce qui arrive d’ordinaire lorsque nous faisons visiter à des gens qui ne les avaient auparavant jamais vus des sites grandioses et beaux, soit en ville, soit à la campagne, devant lesquels nous passions désormais sans agrément aucun, à force de les voir ? Notre plaisir ne se renouvelle-t-il pas dans le plaisir qu’ils tirent, eux, de cette nouveauté ? Et cela d’autant plus qu’ils sont davantage nos amis, car plus ce lien d’amour nous identifie à eux, plus aussi redevient neuf à nos yeux ce qui avait vieilli. » (De catechizandis rudibus XII, 17 : Bibliothèque augustinienne 11, 1, Paris, 1991, p.109-111).
 
II – NOUS OUVRIR À TOUTE LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE DE DIEU
 
            1. La pastorale des commencements de la foi
             Avec la catéchèse, et aussi l’accueil et la proposition au baptême ou la préparation au mariage, vous participez à la pastorale des commencements de la foi.
            Nous savons tous à quel point l’Église, les prêtres, les communautés chrétiennes sont sollicités face à la mort, pour visiter et accompagner les familles et les personnes en deuil.
            Mais il nous revient de montrer que l’Église se situe aussi du côté de ce qui commence, de l’ensemencement, de l’engendrement, de la germination. Et la germination passe par des enfants, par des jeunes ou des adultes qui s’éveillent au mystère de Dieu.
            Je vous demande donc de vous poser avec insistance ces questions :
                        - Que se passe-t-il quand un enfant demande lui-même à aller à la catéchèse ?
                        - Comment Dieu se révèle-t-il à des enfants ou à des adultes ? Qu’est-ce que cette découverte change dans leur vie ?
                        - Quelles sont pour les autres les répercussions de cet éveil à la foi des jeunes ou des adultes ? Et en particulier pour des jeunes parents par rapport à leurs enfants ? Que perçoivent-ils alors du mystère de Dieu ?
 
            2. Le mystère du Christ face à l’énigme du mal
            Je vais me risquer à être plus précis, en essayant de déployer aussi largement que possible toute la nouveauté de la Révélation chrétienne de Dieu. En me souvenant d’une parole qui m’avait beaucoup donné à réfléchir. C’était au festival de la Bande dessinée, il y a plusieurs années. Je m’étais arrêté devant le stand des BD chrétiennes. Il y avait là deux petites filles qui se parlaient. Et la première demandait à l’autre : « Qu’est-ce que c’est ce stand ? » Et l’autre répondit : « Ce sont les chrétiens ! » Et la première de réagir aussitôt : « Les chrétiens ! Alors, c’est gentil ! » Ce qui voulait dire : « Ça ne fait pas le poids devant les réalités si réelles et parfois si violentes qu’évoquent les autres BD ! »
 
                        - Qu’est-ce qui nous était ainsi reproché par une enfant ? Sans doute de gommer ou d’ignorer les réalités dramatiques de l’existence, la réalité du mal, de la violence, de la mort. Et je m’interroge : de quelle manière la catéchèse doit-elle aborder ces réalités, car elle doit les aborder et ne pas réduire l’Évangile à une espèce d’idéal altruiste et Dieu à un grand père qui laisserait tout faire à ses petits enfants ?
            S’il y a un aspect du mystère chrétien que nous ne pouvons pas éviter, même avec des enfants, c’est bien la révélation du Christ face à l’énigme du mal.
            D’autant plus que la place faite au mal dans la culture ambiante est considérable. Le mal est à la fois refoulé et surexposé. Refoulé dans les consciences et les mentalités : on n’en parle pas, parce qu’il fait mal. Mais en même temps, le mal est exposé avec brutalité dans les medias. Et selon une logique terrible qui est celle de la culpabilité : s’il y a du mal, c’est qu’il y a des coupables. S’il y a des coupables, il faut les chercher, les trouver, les dénoncer et les punir. Et la société devient un champ clos où s’affrontent des victimes et des bourreaux, des bons et des méchants. Voyez les bandes dessinées, lisez Harry Potter !
 
                        - Raison de plus pour aller au cœur du mystère de la foi. Notre Dieu n’est pas l’Anti-mal. Il est le Dieu engagé dans notre histoire, qui choisit d’être plongé dans le mal et de briser son engrenage par la Croix, c’est-à-dire par la puissance de l’Amour donné jusqu’au bout : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (Luc 23, 34).
 
                        - Pour le dire autrement – sans avoir des recettes catéchétiques – il nous faut oser aller jusqu’au mystère pascal. Nous ne pouvons pas réduire la figure de Jésus à des rencontres heureuses et réussies. Dieu, en Jésus, nous dit qu’il est avec nous dans ce qui peut nous détruire. Et les enfants savent très bien, à leur manière d’enfants, ce qui peut détruire la vie et l’amour.
 
                        - Au fond, c’est la catéchèse du salut qui est ici en jeu. Dieu nous aime au point de nous sauver : cela veut dire que Dieu n’est pas du tout cause du mal, mais qu’il est de notre côté face au mal.
            Je pense encore à cette petite fille juive, cachée et sauvée, en 1944, par une religieuse de chez nous, à Lesterps : sœur saint Cybard. Cette petite fille, Josie LEVY, s’étonnait de voir des croix partout dans la maison de cette religieuse. Et elle demandait : « Que veulent dire ces croix ? » Et la religieuse lui répondait : « Que Dieu nous protège ! » Et la petite fille juive découpait des croix dans du carton pour les envoyer à ses parents, qui en était scandalisés !
 
                        - Comment conduire aujourd’hui des jeunes et des adultes au mystère de l’Amour de Dieu qui passe par la Croix ?
 
 
III – ENTRER DANS LE MYSTÈRE DE DIEU PAR LA LITURGIE ET LES SACREMENTS
 
            1. Que faisons-nous de la pastorale des signes ? Quelle place accordons-nous aux signes dans l’initiation chrétienne ?
            Nous avons certainement à progresser dans ce domaine, car nous avons sans doute survalorisé les commentaires, les explications ou les illustrations. Nous devons apprendre à laisser les signes chrétiens parler par eux-mêmes.
            En particulier dans la célébration des sacrements, et spécialement du baptême, avec le signe de l’eau (il faut qu’elle coule !) et le signe de la lumière pascale (il faut qu’elle brille !).
                        - À ce moment-là, silence ! Il suffit de regarder et d’écouter ! Et il est beau de voir alors les regards tournés vers l’enfant, ou vers cette lumière confiée aux parrains et marraines, ou aux parents.
            Le Don de Dieu est là, signifié sacramentellement et reçu. Et on comprend que la lumière doit continuer à briller, comme pour mon petit cousin qui a voulu, après son baptême, mettre le cierge allumé de son baptême sur la table du repas.
 
            2. C’est la raison de notre après-midi de formation liturgique du 13 octobre sur le thème : « ENTRER DANS LE MYSTÈRE DE DIEU PAR LA LITURGIE ET LES SACREMENTS »
            C’est une manière de dire : la liturgie évangélise, les sacrements donnent à voir le mystère de Dieu qui vient s’inscrire en nous. D’où la revalorisation de l’initiation sacramentelle à l’intérieur de l’initiation chrétienne.
            Et, de ce point de vue, nous avons le droit d’être aussi exigeants que possible : nos communautés chrétiennes, nos paroisses doivent être associées, d’une manière ou d’une autre, à ces moments de l’initiation chrétienne, du baptême à la confirmation et au sacrement du mariage.
            Pas pour être simplement plus nombreux, mais pour comprendre ensemble que ceux et celles qui reçoivent ces sacrements nous sont donnés par Dieu, qu’ils sont des signes de Dieu, et non pas des clients ou des adhérents supplémentaires.
            Et si jamais vous me dites : « Mais ces gens qui s’adressent à nous pour un sacrement particulier ne sont pas des habitués de nos communautés ! » alors, je répondrai : « Raison de plus ! Et puis, qui peut douter que Dieu agit au-delà de nos groupes d’habitués, parfois trop habitués ? »
            À nous de laisser place à la surprise, à la découverte, et parfois même à l’émerveillement : Comme pour cette mère de famille, qui venait elle-même de l’assistance publique et qui avait assisté à la confirmation de sa fille, handicapée mentale, et qui a eu cette réflexion magnifique : « S’il n’y avait pas l’Église, le monde ne pourrait pas exister ! »
 
            Où en sommes-nous de notre capacité d’étonnement devant ceux et celles qui s’éveillent au mystère de Dieu à travers la liturgie et les sacrements ? Où en sommes-nous de notre attention à ces signes de Dieu qui passent par la prière, la liturgie et les sacrements de l’Église ?
 
 
IV – VIVRE DE DIEU DANS UNE SOCIÉTÉ QUI SE PASSE DE DIEU
 
            - Je crois que nous ne savons pas assez à quel point nos pratiques chrétiennes ont valeur sociale. Les gestes sacramentels, en particulier, sont des actes publics qui parlent de Dieu beaucoup plus largement que nous ne le pensons.
            Le travail ordinaire d’initiation chrétienne, de catéchèse, de formation, et aussi d’accueil et de proposition de la foi nous situe au carrefour de l’Église et de la société.
 
            - Toutes les catéchistes le savent : les enfants que vous accueillez sont liés aux conditions de vie de leurs parents. Ils portent en eux, à des degrés divers, les difficultés de leurs parents, leur amour et ce qui, parfois, entrave cet amour.
            Je pense à cette enfant de 8 ou 9 ans qui, venant de recevoir le sacrement du pardon, demandait au prêtre qu’elle rencontrait : « Mes parents sont divorcés. Est-ce que tu pourrais me dire pourquoi ? » Et elle ajoutait cette question si profondément humaine : « Je voudrais savoir si mes parents s’aimaient quand ils m’ont faite. »
            Il y avait, chez cette enfant, un pressentiment très profond de l’importance de l’amour humain et aussi une perception de la vie comme un don qui nous conduit à une source …
 
            - Je reviens encore à la portée sociale des actes sacramentels, sur le fait qu’à travers des sacrements chrétiens, Dieu fait signe bien au-delà de l’appartenance à l’Église.
            Je me souviens du baptême que j’ai donné en juin dernier à une fille de 12 ans, très grande. La manière dont elle répondait à mes questions sur l’engagement chrétien et la foi en Dieu était impressionnante. Elle entraînait l’assemblée. Et je regardais dans l’assemblée, d’un côté, sa mère, toute petite, avec son fils aîné, et de l’autre côté son père, avec sa nouvelle compagne, et c’était elle qui avait convaincu Sabine d’aller vers le baptême.
            Le signe de la nouvelle naissance parlait à chacun : il devenait, à travers cette enfant, un signe de Dieu offert à des hommes et à des femmes apparemment éloignés de l’Église.
 
            - Et puis, une dernière illustration sur ce qui, dans l’initiation chrétienne, nous dépasse, tout en passant par nous. C’est le dialogue avec cet enfant de CM² (8 ou 9 ans) et qui m’avait dit que ses parents étaient divorcés. Je lui ai demandé si je pouvais prier pour sa maman. Il m’a répondu fermement : « Oui ». Et j’ai ajouté : « Est-ce que je peux aussi prier pour ton papa ? » Avec une force inouïe, il m’a répondu : « Non ». Et ce non exprimait une grande souffrance. J’ai insisté et il m’a dit : « Il faudrait qu’il change, qu’il change beaucoup … »
 
            Autrement dit, l’évangélisation qui passe par l’initiation chrétienne est une tâche qui nous expose au plus profond. Nous avons d’autant plus besoin de pratiquer une lecture chrétienne, et pas seulement fonctionnelle, de cette tâche.
            Notre ministère, dans ce domaine de la formation chrétienne, est un ministère de salut. Nous sommes envoyés au monde pour participer à la mission de Jésus, le Fils, quand il vient « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc, 19, 10).
            Où en sommes-nous de notre conscience d’avoir à exercer ce ministère de salut ?
 
                                                                                             

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