Le blog de Mgr Claude DAGENS

LA PLACE DE L'ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DANS LA SOCIÉTÉ ET DANS L'ÉGLISE. Rencontre avec les chefs d'établissements de l'enseignement catholique, à Angoulême, le 3 octobre 2012

8 Octobre 2012 Publié dans #Interventions diverses

Derrière ce titre très large et un peu vague se cachent deux convictions primordiales que je dois mettre d’emblée en relief.

Première conviction : l’enseignement catholique est constitué d’abord de personnes, d’hommes, de femmes et d’enfants, appelés à vivre une sorte de confiance mutuelle dans une société qui ne déborde pas de confiance. Et si l’initiation chrétienne, l’initiation au mystère du Dieu vivant, doit être présente au cœur de l’enseignement catholique, cette initiation passe par la confiance mutuelle. À travers la vie ordinaire d’un établissement d’enseignement catholique, il faut que l’on entende le premier appel de Jésus à ses disciples encore hésitants : « Venez et vous verrez ! » (Jean 1,39).

« Venez et vous verrez que ce qui se passe dans l’enseignement catholique passe par des personnes qui y croient, qui ne sont pas forcément croyantes à 150 %, mais qui acceptent de participer à un travail permanent d’éducation, qui consiste à lire, à écrire, à compter, à aimer la vie, à comprendre le monde et à comprendre peu à peu que le secret du monde, c’est la présence et l’Amour du Dieu vivant. »

Seconde conviction : les premiers à être porteurs de cet appel « à venir et à voir », ce sont les chefs d’établissements. Vous êtes situés comme au cœur de cet ensemble vivant que constitue un établissement, qu’il soit primaire, secondaire ou professionnel, et qu’il accueille 100 élèves ou 500. Votre responsabilité ne se mesure pas avec des chiffres, serait-ce des chiffres de réussites aux examens. Votre responsabilité se mesure à partir de votre engagement à faire vivre des enfants, des hommes et des femmes qui désirent avancer dans l’existence, en comprenant que la confiance mutuelle est possible, et qu’elle passe par des confrontations, par des arbitrages, par des rencontres, parfois par des négociations. Bref par un travail commun, et perçu comme commun.

À partir de ces deux convictions fondamentales, je me sens plus libre pour vous adresser trois appels auxquels vous pouvez réagir. Trois appels inséparables les uns des autres et qui me tiennent à cœur.

 

 

1 – QUE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE TIENNE DAVANTAGE SA PLACE DANS L’ÉGLISE !

 

1.                  Je partirai ici d’un paradoxe qui continue à m’étonner, mais que je crois réel. L’enseignement catholique est reconnu dans notre société française. À partir de la loi Debré du 31 décembre 1959, il y a sa place et cette place lui vaut d’accueillir de nombreux enfants qui n’appartiennent pas seulement à des familles de tradition catholique.

Vous le savez mieux que moi : il y a, dans vos établissements, des enfants, des jeunes de tradition musulmane, et surtout des enfants dont les parents n’ont pas de racines chrétiennes. Mais ces parents n’hésitent pas à confier leurs enfants à l’enseignement catholique pour des raisons relativement claires : pour que l’on veille sur leurs enfants d’une façon personnelle, pour qu’ils soient non pas surveillés, mais accueillis et accompagnés pour eux-mêmes, et pour que les responsables des établissements soient en relations effectives avec eux, les parents.

 

2.                  Reconnu dans la société, l’enseignement catholique est très inégalement reconnu dans l’Église.C’est une réalité dont les causes sont déjà anciennes. Ou bien on a considéré que l’enseignement catholique était une institution réservée à une élite sociale, plus ou moins rivale ou adversaire de l’enseignement public, et que l’on ne pouvait pas la considérer comme un élément de la mission chrétienne. Ou bien on a dévalué l’engagement éducatif comme tel, en donnant la préférence à des engagements sociaux et politiques, de sorte que des congrégations religieuses, à une certaine époque, se sont désengagées du monde des institutions scolaires pour privilégier leur présence notamment dans des quartiers difficiles.

Aujourd’hui, ces préjugés redoutables sont très affaiblis. De sorte qu’il faut tout faire pour relier à frais nouveaux l’enseignement catholique à l’Église catholique dans son ensemble, au niveau des paroisses, des doyennés, et spécialement dans le domaine de la pastorale des jeunes.

Je plaide pour que des ponts soient établis des deux côtés : que tout établissement catholique cherche à se relier au secteur paroissial où il se trouve, qu’il ne craigne pas de se faire connaître, d’établir des liens avec les prêtres et les laïcs de ce secteur, et que, de l’autre côté, on lui fasse place, réellement. Par exemple, que des représentants des établissements soient normalement présents dans un conseil paroissial ou pastoral, non pas à travers des engagements individuels pour la catéchèse ou pour la liturgie, mais en tant qu’ils sont engagés dans un travail d’éducation.

C’est dans ce but-là que j’ai entrepris depuis deux ans des visites pastorales dans les établissements : je ne suis pas un délégué de l’inspecteur d’Académie, je suis un pasteur et je viens encourager ceux et celles qui participent à la vie d’un établissement à se rencontrer, à se parler, à se connaître et à pratiquer encore davantage cette confiance mutuelle dont je vous ai parlé dès le début.

 

 

2 – QUE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DONNE LA PRIORITÉ À L’ENGAGEMENT ÉDUCATIF !

 

Cette affirmation peut sembler une banalité. Elle ne l’est pas, et il est facile de le montrer. À partir d’une réalité massive et évidente : l’enseignement catholique fait partie du système éducatif et ce système est devenu très complexe, avec beaucoup de règles de fonctionnement, de contraintes budgétaires, de processus de contrôle, et il est toujours possible d’être prisonnier de ce système, de ne voir l’enseignement catholique précisément que comme un système qu’il faut rendre rentable et concurrentiel.

De sorte que l’on entre alors dans la logique du marché éducatif, et que les établissements risquent de se concevoir comme des producteurs de services dépendants d’une clientèle sans cesse en évolution et de plus en plus exigeante. C’est là une voie sans issue.

Pour rompre avec cette logique implacable, il n’y a qu’une voie, mais qui est relativement étroite : elle consiste à donner la priorité à l’engagement éducatif, qui commence par l’accueil des jeunes tels qu’ils sont, qui continue avec un travail soutenu de formation ajustée et qui ne peut pas séparer, dans l’acte éducatif lui-même, ce qui est le plus personnel et ce qui est le plus social.

Il est facile de revenir sur chacune de ces dimensions constitutives de l’engagement éducatif.

- L’accueil des jeunes tels qu’ils sont, avec non seulement leurs capacités intellectuelles, mais aussi leur histoire personnelle, familiale et sociale. Il est banal de reconnaître que des enfants de parents divorcés et de couples recomposés, ou de mères célibataires, sont présents dans nos établissements. Il peut exister des liens entre les résultats scolaires et ces situations familiales. Et l’on ne doit pas oublier non plus les situations de pauvreté, parfois de misère : que faire lorsque des parents ne peuvent pas payer les frais de cantine scolaire ? Que se passe-t-il alors pour les enfants ? Et comment un établissement d’enseignement catholique est-il reconnu dans une commune comme capable de faire face à ces « cas difficiles » ?

Sans oublier ce que peut être l’accueil d’un jeune handicapé, avec tout ce que cet accueil exige de la part des élèves et des enseignants.

- Un travail de formation ajustée : j’appelle formation ajustée celle qui fait l’objet d’un discernement effectué en conseil de classe, entre enseignants, avec le dialogue souvent nécessaire avec des parents qui, parfois, ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre. L’acte éducatif ne s’accomplit pas seulement dans le cadre de la classe. Il passe par des relations multiples et ajustées.

- L’acte éducatif est complexe, il concerne à la fois l’esprit et le cœur, l’intelligence qui réfléchit et la pratique des relations humaines. Cela vaut pour les personnes. Cela vaut aussi pour l’ensemble d’un établissement, qui doit pratiquer les programmes de l’éducation nationale, quitte à les compléter parfois, et qui doit aussi se situer dans un secteur donné, dans une zone rurale pauvre ou dans un centre-ville plus aisé. C’est aussi votre responsabilité de faire valoir votre place dans les réseaux de notre société, de nos communes et de notre département.


 

3 – QUE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE PARTICIPE À L’INITIATION CHRÉTIENNE !

 

L’an dernier, le 16 octobre 2011, j’ai promulgué des orientations diocésaines en vue d’ « initier à la foi et à la vie chrétiennes » et en vue d’ « ouvrir à la joie de croire en Dieu ». Beaucoup de chefs d’établissements et de membres divers de l’enseignement catholique étaient présents à cette célébration, à cet engagement diocésain.

Je veux m’expliquer encore à ce sujet, d’autant plus que certaines personnes ont pu penser que le nouveau statut en préparation de l’enseignement catholique était une façon, pour les évêques, d’imposer leur pouvoir à tous les établissements.

 

Pauvres évêques, qui ne sont pas du tout des recteurs ou des inspecteurs d’Académie, mais d’abord des pasteurs qui souhaitent que l’inspiration pastorale anime l’ensemble des établissements de l’enseignement catholique !

Et que veut dire le mot « pastoral », appliqué à la responsabilité des chefs d’établissements ? Il renvoie évidemment à l’image du pasteur que Jésus emploie dans beaucoup de ses paraboles, surtout dans l’Évangile de Jean.

- Le pasteur connaît ses brebis, chacune par son nom : c’est toujours une joie d’être considéré non pas comme un numéro, mais comme une personne, avec son nom personnel, ou son prénom. C’est une joie de voir, dans un établissement d’enseignement, des élèves, des jeunes être appelés par leur nom surtout lorsque, en famille ou parmi leurs camarades, ils sont plus ou moins rejetés ou méprisés.

Et cette pastorale de la reconnaissance personnelle passe aussi bien par les moments de l’enseignement que par les relations ordinaires. Il y a des cuisiniers et des cuisinières qui en savent beaucoup sur les élèves.

- Le pasteur sait ce qui est bon pour ses brebis, et il sait le leur faire comprendre. L’addiction aux jeux vidéo, ou à l’ordinateur, ou à des drogues légères ou dures ne font pas de bien. Et il est bon d’éveiller chez les jeunes le jugement critique qui permet de comprendre ce qui est bon et ce qui est juste. En tous domaines.

- Le pasteur défend ses brebis, si elles sont menacées par des loups. Il sait discerner les dangers. Il veille. Il réagit. Il intervient s’il le faut, avant qu’il ne soit trop tard, avant que la violence ou le désespoir ne deviennent la seule issue. C’est l’exercice de l’autorité qui est faite pour assurer non pas l’ordre pour l’ordre, mais la croissance personnelle.

 

Et si vous me demandez : « Et qu’y a-t-il de chrétien dans tout cela ? », je vous répondrai ceci : en tout cela, nous vérifions la grande parabole du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46). « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25,40).

Le principe vital de l’enseignement catholique, c’est la charité du Christ. Et tant mieux si certains mettent ce principe en œuvre, sans avoir encore lu l’Évangile ! Que vienne le temps où l’Évangile du Christ leur ouvrira les yeux pour leur propre joie et pour celle des autres !

 

+ Claude DAGENS

évêque d'Angoulême

 

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