Le blog de Mgr Claude DAGENS

LA MISSION DES COUPLES CHRÉTIENS DANS L'ÉGLISE ET DANS LA SOCIÉTÉ

20 Octobre 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Conférence donnée à Montreuil, près de Paris, le 10 Octobre 2009, pour le rassemblement international des Équipes Notre-Dame.

 

 

I – LA JONCTION INTIME ENTRE LA SPIRITUALITÉ ET LA MISSION

 

 

 

            Je vous remercie de m’associer à ce grand rassemblement qui est comme un pèlerinage aux sources de votre mouvement. Avec vous, je voudrais aller à cette source ou à ces sources qui demandent à être connues, reconnues et proposées dans des conditions nouvelles.

            Quelle est donc cette source qui vient du Père CAFFAREL, ou plutôt qui est passée par lui, et qui donne aux Équipes Notre-Dame leur caractère spécifique et comme leur charisme ? C’est la jonction intime entre la spiritualité et la mission, l’inspiration intérieure et l’engagement effectif dans l’Église et dans la société.

            On ne peut pas séparer ces deux éléments qui sont constitutifs de votre vocation commune. Au plus profond, il y a cette conviction primordiale : la vie spirituelle n’est pas un domaine réservé à une élite de chrétiens qui en feraient leur privilège et leur spécialité. Elle est ouverte à tous par l’Esprit Saint reçu au baptême : et pour vous, hommes et femmes mariés, elle a aussi sa source dans le sacrement du mariage. Vous n’avez pas à chercher ailleurs des méthodes ou des chemins de sanctification : le « oui » de votre engagement conjugal est en vous la source d’une vie sainte, d’une vie de disciples de Jésus Christ, parce que ce « oui » a été saisi pour toujours dans l’Alliance sainte de Dieu avec vous par le sacrement du mariage.

            De sorte que votre mission dans l’Église et dans la société s’enracine dans votre existence d’hommes et de femmes qui vivent de cette Alliance sainte. Pas besoin de multiplier vos engagements : votre engagement primordial, c’est votre relation conjugale, c’est votre vie de couple et de famille, c’est ce chemin jalonné par des moments de bonheurs et de joies, et aussi par des épreuves et des difficultés.

            Mais il faut aller encore plus loin : de la simple existence chrétienne à l’existence qui fait signe, qui donne à voir, et dans l’Église et dans la société, ce que Dieu, ce que le Christ, ce que l’Esprit Saint font de nous quand nous nous laissons travailler et transformer par leur présence en nous. C’est cela qui constitue votre mission, et cette mission peut être dite prophétique : non pas que vous prédisiez l’avenir, mais vous attestez, par votre existence d’hommes et de femmes mariés, la victoire de l’amour du Christ sur tout ce qui résiste à cet amour « qui croit tout, qui espère tout, qui endure tout et qui ne disparaît jamais » (1 Cor. 13, 7-8).

 

            J’atteste à ma manière que cette expérience-là, cette expérience à la fois spirituelle et missionnaire, est possible et réelle, et même qu’elle est aujourd’hui attendue.

            Je m’explique. D’abord en me souvenant : j’ai été durant quinze ans aumônier d’équipe et aumônier de secteur. Ce que j’ai appris alors demeure pour moi décisif et fondateur. J’ai appris qu’une Équipe Notre-Dame est un lieu d’éducation mutuelle et d’une éducation qui vaut pour tous et pour chacun : pour des hommes et des femmes mariés et pour des hommes célibataires à cause du Royaume de Dieu. J’ai appris ainsi ce qui nous est le plus commun à travers nos différences si réelles : ce qui nous est commun, c’est l’apprentissage permanent de l’amour donné et reçu, et d’un amour réaliste qui appelle à s’accepter soi-même et à accepter l’autre et les autres avec leur mystère. Je pourrais dire leurs dons, et aussi leurs limites ou leurs faiblesses, mais je dis leur « mystère » : c’est-à-dire tout ce qui nous échappe et nous échappera toujours, tout ce qui nous dépasse, tout ce qui n’est pas de l’ordre de ce que l’on possède et que l’on maîtrise, mais de l’ordre de ce que l’on respecte infiniment. Je souhaite que vos équipes vous permettent de faire cet apprentissage-là : l’apprentissage de l’amour d’étonnement et de patience, qui vaut aussi pour les couples en difficulté, quand les dialogues deviennent impossibles ou que l’on doit faire face aux évolutions imprévisibles des enfants. Alors nous apprenons à aimer vraiment, à aimer en espérant, parfois contre toute espérance, en laissant la force du Christ passer à travers nos impasses.

            Et c’est précisément l’expérience vive de l’apôtre Paul, telle qu’il l’exprime aux chrétiens de Corinthe : « À tout moment, nous subissons l’épreuve, mais nous ne sommes pas écrasés ; nous sommes désorientés, mais non pas désemparés ; pourchassés mais non pas abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis. Partout et toujours, nous subissons dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2 Cor. 4, 8-10).

            Voilà notre vocation commune et notre mission commune, dans le mariage chrétien et dans le célibat pour le Royaume de Dieu : nous devenons ensemble des signes vivants de ce mystère du Christ qui habite en nous, et plus précisément encore du mystère pascal, c’est-à-dire de cette puissance de résurrection qui passe par nos épreuves et nos difficultés, comme elle passe par notre joie d’aimer et d’être aimés.

 

            On peut bien dire que cette mission est une mission révélatrice et prophétique. Au plein sens de ces termes : elle révèle et elle annonce ce que le monde ne peut pas savoir par lui-même.

            Il faut prendre la mesure de cette affirmation qui a valeur d’engagement. Pourquoi ? Pour la simple raison que nous avons tous à être chrétiens et à vivre en chrétiens dans une société qui n’est plus chrétienne. Et qu’au lieu de nous lamenter ou de chercher des coupables, nous sommes appelés à comprendre ceci : le christianisme, aujourd’hui, dans notre société sécularisée, n’est pas d’abord rejeté, il est méconnu. Nous avons donc à le manifester à frais nouveaux, de l’intérieur de nous-mêmes, c’est-à-dire de l’intérieur de nos convictions spirituelles, de nos pratiques chrétiennes, de cette mission qui fait de vous, de nous, des signes et des témoins du Christ.

            Et ce qui vaut pour tout le peuple des baptisés, pour l’ensemble de l’Église, vaut, d’une manière spécifique, pour vous, membres des Équipes Notre-Dame et ce sera l’essentiel de l’appel que je vous adresse :

            - SOYEZ CHRÉTIENS DE L’INTÉRIEUR DE VOTRE VIE CONJUGALE EXPOSÉE ET ÉPROUVÉE !

            - PRATIQUEZ LE CHEMIN D’EMMAÜS DU CÔTÉ DES PÈLERINS ET DU CÔTÉ DU CHRIST RESSUSCITÉ !

 

 

II – SOYEZ CHRÉTIENS DE L’INTÉRIEUR DE VOTRE VIE CONJUGALE EXPOSÉE ET ÉPROUVÉE !

 

            Cette insistance sur l’intériorité est évidemment primordiale : votre appartenance aux Équipes Notre-Dame n’est pas un luxe, ou un à-côté de votre vie ordinaire. Elle vous demande d’être là, liés les uns aux autres, tels que vous êtes, tels que vous apprenez à devenir, avec une sorte de pari : d’une certaine manière, vous allez pratiquer cette jonction intime que j’ai déjà évoquée entre la spiritualité et la mission, mais vous allez aussi être situés comme à la jonction entre l’Église et la société, précisément du dedans de votre vie conjugale exposée et éprouvée.

 

 

            1. Une vie conjugale exposée

 

            Je veux souligner un phénomène qui me semble de grande ampleur et qui n’est pas toujours reconnu. On ne peut plus aujourd’hui penser et agir comme si la vie conjugale appartenait à un domaine strictement privé, séparé de l’espace public. On ne peut plus établir des clivages entre le foyer conjugal, qui serait un lieu protégé, et la vie sociale, qui se déroulerait en-dehors de ce foyer.

            Et cela peut être justifié aussi bien du côté de la société que du côté de l’Église. Du côté de la société, c’est clair : ce qui déstabilise la vie conjugale et familiale, les séparations, les ruptures, les divorces, les recompositions plus ou moins complexes, ont des conséquences pour la vie sociale, pour le travail, pour les engagements, pour l’existence tout entière. Les enquêtes récentes du Secours catholique montrent que l’aggravation de la pauvreté concerne très souvent des femmes seules, des mères célibataires. On ne peut plus faire comme si les précarités sociales n’avaient que des raisons sociales, elles ont aussi des raisons familiales, et réciproquement, ce qui compromet l’avenir social, et en particulier le chômage, a forcément des répercussions sur les alliances conjugales et les liens familiaux.

 

            Mais vous aussi, d’une certaine manière, vous faites l’expérience de ce caractère global de votre existence. Vous le savez bien : les rythmes de travail, avec les déplacements, les changements, les imprévus qu’ils comportent vous touchent vous aussi. Vous n’êtes pas protégés. Vous ne pouvez pas concevoir votre vie conjugale et familiale comme un espace qui serait totalement à l’abri des bousculades de notre société si mouvante.

 

            Bien entendu, il ne s’agit pas d’introduire dans vos réunions des éléments d’analyse sociale et économique. Mais il s’agit de pratiquer, à l’intérieur même de ces phénomènes, si réels, ce qui vous est spécifique : l’appel à l’intériorité, c’est-à-dire à la conscience, à ce qui, en vous, vous incite à chercher ce qui est le plus important, à opérer des discernements.

            La pratique du devoir de s’asseoir peut permettre cela : vous n’avez pas à partager vos états d’âme, mais à exercer votre discernement sur vous-mêmes. Il est si important de s’arrêter, de faire une pause véritable et de se demander devant un témoin qui comprend : « Qu’est-ce qui est le plus important ? »

            J’aime cette parole que l’apôtre Paul adressait aux chrétiens de Philippes au début de sa lettre : « Voici ma prière : que votre amour abonde encore et de plus en plus, en clairvoyance et en vraie sensibilité pour discerner ce qui convient le mieux » (Phil. 1,9-10).

            C’est une part de votre mission dans l’Église : être des hommes et des femmes qui savent s’arrêter, pour se demander ce que Dieu attend d’eux et d’elles, à quels choix, à quelles décisions, à quelles rencontres il les appelle. Je vous demande même encore plus : encouragez nos communautés chrétiennes à pratiquer ce « devoir de s’asseoir » pour ne pas céder à des impressions immédiates, mais pour comprendre comment s’exerce en nous le travail de Dieu et à quoi il nous appelle. Oui, que la pratique du discernement dans l’action, dans la vie sociale, dans la bousculade de l’existence, soit vraiment une de nos pratiques chrétiennes !

 

            Et je regarde aussi du côté de la société, où la pression de l’immédiat et des apparences est quelquefois si forte : je suis convaincu que votre pratique du discernement chrétien peut intéresser d’autres personnes qui ne partagent pas votre foi. Saisissez les occasions pour rendre compte de ce qu’il vous est donné de vivre comme chrétiens : de ce travail sur vous-mêmes, qui passe par la prière, par l’écoute de la Parole de Dieu, par les dialogues entre vous.

            Faites comprendre, autant qu’il est possible, que la pratique de la foi chrétienne est une pratique intelligente, raisonnable, qui donne des moyens pour se comprendre soi-même et pour réfléchir aux évolutions du monde. Je crois que nous sommes parfois trop discrets quand nous avons à rendre compte de ce que nous croyons et de ce que nous faisons. Et je crois aussi qu’il existe près de nous, dans nos familles, nos amis ou nos relations de travail, des personnes qui sont capables de s’intéresser à ce qu’il nous est donné de vivre comme chrétiens.

 

 

            2. Une vie conjugale éprouvée

 

            Si jamais vous donniez l’impression d’être des privilégiés ou des gens protégés, alors, il faudrait d’urgence affirmer la réalité : la vie conjugale est aussi pour vous une vie éprouvée, et c’est du dedans de ces épreuves que vous êtes appelés à manifester votre foi.

            Inutile d’insister sur cette réalité évidente : vous partagez à votre manière les fragilités qui marquent aujourd’hui la vie ordinaire des couples et des familles. Et Dieu sait et nous aussi les formes multiples que prennent ces fragilités.

 

            Il y a d’abord ce que l’on appelle les « ruptures de tradition et de transmission ». Que de parents et de grands-parents souffrent – parfois très profondément – quand ils ont l’impression que ceux qu’ils aiment ne sont plus sensibles à ce qu’ils croient : pas seulement à l’existence de Dieu, mais à la réalité vivante du Christ, à sa Parole, à ce qu’il y a de neuf et de bouleversant dans sa personne et dans son Évangile. Que faire face à ces communications parfois impossibles sur ce qui nous semble l’essentiel ?

 

            Et il est clair aussi que, même dans des familles fortement attachées à la Tradition catholique, le pluralisme s’est introduit, à travers des rencontres et des mariages. L’alliance entre des jeunes catholiques et des jeunes musulmans ou musulmanes fait partie aussi de notre paysage culturel et spirituel. Sans oublier ceux et celles qui s’engagent dans le mariage avec des hommes et des femmes éloignés de toute tradition religieuse.

            Il est réaliste de reconnaître ces « ruptures de tradition » et les souffrances qu’elles peuvent entraîner. Mais il est réaliste aussi de faire valoir un autre élément qui s’inscrit dans ce paysage complexe : c’est dans ce paysage-là que la nouveauté chrétienne peut être proposée. Et j’atteste, parce que je pratique moi aussi l’accompagnement de quelques couples vers le mariage chrétien, que, souvent, c’est le conjoint ou la conjointe le plus ignorant du christianisme qui est le plus intéressé par cette nouveauté chrétienne.

            De sorte que ces phénomènes d’éclatement et de diversité accentuée sont aussi des occasions à saisir pour aller plus résolument à l’essentiel de ce que nous croyons. J’ose vous le demander avec insistance : dans vos équipes, ne vous contentez pas d’échanger ce qui vous préoccupe ! Cherchez aussi à vous dire, de l’intérieur même de votre vie conjugale mise à l’épreuve de notre société sécularisée et pluraliste, en quel Dieu vous croyez, en quel Dieu nous croyons.

 

            Car ce qui nous éprouve nous oblige à redécouvrir l’essentiel, auquel nous étions peut-être trop habitués et que nous avons besoin de redécouvrir, précisément avec ceux et celles qui le découvrent. Puis-je donc plaider ici pour que les Équipes Notre-Dame acceptent toujours davantage de collaborer effectivement à la pastorale familiale de nos diocèses et en particulier à la préparation au mariage ? Écoutez bien ces jeunes couples qui viennent demander le sacrement chrétien du mariage. Ils n’ont pas beaucoup de mots pour expliquer leur demande. Mais si on les écoute vraiment, alors, on pressent qu’ils sont sur un chemin d’initiation au mystère de Dieu. Et il nous faut nous demander, avec eux : « Que sommes-nous appelés à découvrir du mystère de Dieu ? Qui est vraiment Dieu tel qu’il vient se révéler à nous ? »

            Je répondrai sans hésiter :

            - Il est la source de la vie, de la beauté du monde et de l’amour de l’homme et de la femme. Il est le Dieu de l’Alliance, Celui qui s’ouvre à nous et nous appelle à vivre de Lui d’une manière fraternelle, parce que nous sommes ses enfants.

            - Et puis – et beaucoup perçoivent ou pressentent cela – il est Celui qui nous donne de franchir des seuils, il est le Dieu des passages plus ou moins difficiles, le Dieu de la route, le Dieu du chemin, le Dieu qui permet d’espérer un au-delà des ruptures et des échecs, notamment du côté de la réconciliation.

 

 

II - PRATIQUEZ LE CHEMIN D’EMMAÜS DU CÔTÉ DES PÈLERINS ET DU  CÔTÉ DU CHRIST !

 

            La pastorale du cheminement chrétien, vous la pratiquez. Vous savez que ce n’est pas une formule commode. C’est une part de la Tradition chrétienne. C’est pourquoi je voudrais fonder cette pratique sur la Parole de Dieu, à partir du récit des pèlerins d’Emmaüs, dans l’Évangile de Luc (24, 13-35).

            Bien entendu, je distinguerai les trois étapes, les trois moments qui constituent ce chemin, de Jérusalem à Emmaüs : le long dialogue sur la route avec cet inconnu qui s’est approché des pèlerins, puis l’ouverture des Écritures pour éclairer l’événement de la Croix, et enfin la halte au village qui devient un nouveau point de départ.

            Mais je voudrais surtout, à partir de ce récit, comprendre où se situe notre responsabilité chrétienne, si vous acceptez que ce modèle de cheminement puisse inspirer non seulement vos échanges en équipes, mais votre mission de couples chrétiens dans le monde. Il me semble – et ce sera mon insistance – que votre mission vous place non seulement du côté des deux disciples en marche, mais aussi du côté de Jésus ressuscité qui va susciter en eux un passage décisif, d’une manière très progressive.

 

 

            1. Le dialogue sur la route (Luc 24, 13-25)

 

            « ‘Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?’. Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre » (Luc 24,17).

            Les deux disciples – peut-être Cléopas et sa femme – sont brisés et désemparés. Brisés par les événements de violence et de mort dont ils viennent d’être témoins à Jérusalem, à cause de la terrible passion de Jésus, jusqu’à la Croix. Désemparés parce que ces événements bouleversent leur existence qui ne peut plus s’appuyer sur les promesses de Dieu et sur l’espérance qu’ils avaient mise en Lui : « Nous espérions, nous, qu’il était celui qui allait délivrer Israël » (Luc 24, 21).

            Sentiment presque total d’échec et d’abandon. L’avenir est fermé. Il ne leur reste plus qu’à revenir chez eux en attendant la mort. Leur mémoire sera hantée par cette terrible rupture qui s’inscrit dans leur chair.

            Inutile d’insister : ces blessures profondes, ce sentiment d’échec, cette impression d’être placés devant l’inéluctable et l’incompréhensible, il nous arrive à nous aussi d’éprouver cela. Cela fait partie de notre expérience chrétienne. Et peut-être que le premier acte de foi se situe là, dans ce réalisme de l’Évangile qui ne masque absolument pas ce qui peut nous démolir et briser notre espérance.

            La nouveauté, c’est que ces deux disciples ont été rejoints par quelqu’un qui les écoute et qui, non seulement les écoute, mais leur donne la possibilité de faire le récit de ce qu’ils viennent de vivre comme un choc sans remède. Ne soyons pas naïfs : parler et raconter n’est pas la solution magique. Mais leur parole est une parole écoutée et reçue. Il y a dans ce dialogue étonnant une sortie de l’enfermement et de la solitude : ils sont entendus, Quelqu’un est là qui n’est pas du tout indifférent à leur souffrance.

            La fraternité chrétienne de vos équipes et de nos communautés chrétiennes commence ainsi : il est possible de parler et d’être entendus, et la réalité même de l’écoute oblige à dépasser le plus violent. Le vide même du tombeau n’est peut-être plus une fermeture sur la mort. Ce vide lui-même appelle quelque chose d’autre.

            Autrement dit, la pastorale du cheminement chrétien passe par ces moments précieux où les paroles échangées, sans supprimer la souffrance, créent comme une ouverture à l’intérieur de la souffrance et de la mémoire. Votre mission chrétienne, notre mission chrétienne implique cette disponibilité à la parole et au dialogue.

 

            Alors il est possible de se situer aussi du côté de l’Inconnu qui a suscité ce dialogue. Cet inconnu n’a pas de nom. Il est là, il écoute et il appelle à aller plus loin. Et le plus étonnant est que Jésus, le Ressuscité – ils sauront plus tard que c’est Lui – a accepté de ne pas être reconnu, et même d’avoir à revivre sa propre Passion à travers le récit des deux pèlerins.

            Voilà aussi ce qui est constitutif du mystère et de la mission de l’Église. Si elle accepte d’être du côté du Christ, elle doit accepter de ne pas être reconnue et de continuer son travail d’accompagnement, de patience et de compassion.

            Cela en dit long sur notre mission chrétienne dans l’Église et avec elle : il nous faut apprendre à être là, à tenir bon, à poursuivre la route, à pratiquer la rencontre et le dialogue sans chercher des résultats immédiats. Le mystère pascal comporte aussi ce risque ou cet engagement : être là, d’une manière totalement gratuite, non pas cachée, non pas enfouie, mais patiente, fraternelle… La mission chrétienne exige cette pratique de la patience, de l’écoute, de la fraternité. Plus tard se manifesteront les effets de cette présence. Plus tard nous comprendrons nous-mêmes ce qui a été donné et ce qui a été reçu… Et cela vaut évidemment pour la vie conjugale et familiale, pour que les crises, les incompréhensions, les brisures ne soient jamais la réalité ultime de notre existence. La réalité ultime et présente, c’est le Christ que rien n’empêche de cheminer à nos côtés.

 

 

            2. L’ouverture des Écritures (Luc 24, 25-27)

 

            « ‘Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ?’ Et commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Luc 24, 25-27).

            L’expérience de la foi ne commence pas, pour ces deux disciples, par une illumination fulgurante, mais par une compréhension progressive. Il faut qu’ils butent sur ce qui est pour eux un scandale radical : pourquoi Dieu semble-t-il vaincu par la violence des hommes ? Pourquoi la puissance du mal semble-t-elle plus forte que les promesses messianiques ?

            Ce sont des questions radicales que nous ne pouvons jamais chasser d’un revers de main. Ces deux disciples pensent Dieu, comme nous, à l’intérieur d’un rapport de forces : la force du Mal contre la force du Bien. Et cette pensée-là est sans issue. Et Dieu sait et nous aussi que nous restons souvent prisonniers de cette perception brutale des réalités spirituelles : le Bien contre le Mal, les Bons contre les Méchants dans une guerre interminable entre deux puissances inconciliables.

            Il faut reconnaître que cette vision imaginaire de l’histoire continue à hanter nos esprits. Dieu rival et même ennemi des hommes, et réciproquement. Là aussi, l’Évangile est d’un étonnant réalisme : il reconnaît que cette épreuve du mal, ce scandale du mal est comme la pierre angulaire du mystère de la foi, et que ceux et celles qui crient contre Dieu face au mal sont peut-être plus que d’autres en chemin vers la Révélation décisive.

 

            Et nous voilà maintenant du côté de Jésus qui ouvre et qui parcourt les Écritures. Il faut que l’histoire du salut devienne parlante. Il faut que Dieu n’apparaisse pas comme une puissance dominatrice, mais comme Celui qui se dit dans l’histoire, Celui qui accompagne son peuple et ne se désespère jamais de Lui, jusqu’à l’événement de la Croix.

            Dieu n’est pas l’Anti Mal, le combattant suprême, Celui qui écraserait ses adversaires. Il est Celui qui livre son Fils. Jésus, le Serviteur humilié, ne vient pas triompher des hommes, il vient pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10).

            Et voilà l’Église quand elle apprend à être du côté de Jésus : elle ouvre patiemment les Écritures, elle apprend la présence réelle de Dieu au cœur même de ce qui nous brise. Elle apprend la vérité du mystère de la Croix : la Croix qui interrompt l’engrenage du mal, la Croix qui ouvre le chemin du Royaume, la Croix qui réconcilie les hommes blessés avec le Père des miséricordes.

            « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 24, 34). Voilà la source vive, inépuisable de toute réconciliation. Il faut du temps pour découvrir cette source et pour déblayer le chemin qui, en nous et dans l’Église, conduit jusqu’à elle.

            Mais peut-être que votre mission de couples chrétiens comporte aussi cette exigence-là : ouvrir des chemins par lesquels des couples marqués par des brisures, par l’épreuve du divorce, accèderont à cette Parole, communieront à cette Parole. Cela ne peut pas être seulement une affaire de déterminations juridiques ou disciplinaires. C’est un travail d’initiation au mystère même qui est le cœur de Dieu et dont nous sommes les témoins. Que les équipes « Reliance », adossées aux Équipes ordinaires, participent à cette initiation essentielle ! Et qu’en tout cas, chacun puisse comprendre que le cœur du mystère de l’Église, ce n’est pas un rapport de forces entre des hommes et des femmes pécheurs et un Dieu implacable, mais c’est cette nouvelle Alliance dont la Croix est le signe. À Taizé, ce signe devient parlant. Le vendredi soir, la Croix du Christ est posée sur le sol, c’est la croix de saint François d’Assise, Jésus est là, bras ouverts et yeux ouverts, et il accueille, et l’on vient s’agenouiller et on pose son front sur la Croix pour que Lui, le Seigneur, saisisse tout ce qui nous blesse, dans sa Pâque !

 

 

            3. La halte au village (Luc 24, 28-35)

 

            « Reste avec nous, car le soir vient et la journée déjà est avancée » (Luc 24, 29). Nous comprenons très bien l’attitude de ces deux pèlerins. Ils ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils ne sont pas guéris de leurs blessures profondes, mais apaisés. Leur intelligence et leur cœur ont été ouverts par la présence et la parole de l’Inconnu.

            « Reste avec nous » veut dire : que quelque chose demeure de ce qu’ils commencent à comprendre ! Ce qui est devant eux, désormais, ce n’est plus la peur ou le désespoir, c’est une présence fraternelle, c’est presque l’ouverture à une vie nouvelle. C’est un début de conversion.

            Il me semble que votre mission de couples chrétiens, notre mission commune, prêtres et laïcs, c’est de désirer l’inespéré, ce qui semble humainement impossible, parfois. Autrement dit, de tout faire pour que, dans nos rencontres, dans nos dialogues, rien n’empêche cette ouverture à la présence et à la proximité de Dieu : « Reste avec nous ! Ne nous quitte pas ! Que les seuils de confiance et d’amitié que nous avons franchis demeurent des jalons sur la route ! »

            À nous de pratiquer cette intelligence du cœur qui ne se lasse pas d’attendre et d’espérer.

 

            Mais le signe qui va être donné n’est pas celui qu’ils attendaient. Voici que l’Inconnu prend le pain, le rompt et le leur donne. C’est le signe pascal par lequel Jésus avait devancé sa propre passion  au cours d’un dernier repas : « Mon corps livré pour vous ». C’est le signe qui va devenir celui de sa présence donnée, pour toujours, pour chaque jour.

            L’Église est appelée à se situer du côté de Jésus en accomplissant le signe du pain rompu, de l’Eucharistie. Et ce signe devient tout à la fois un don et un appel : le Christ se donne à nous avec son corps livré et il se donne pour que nous vivions de ce don et que nous formions ce Corps dont il est lui-même le cœur.

            L’Eucharistie devient alors comme une source pour trouver la force dans l’épreuve, pour exercer ses responsabilités selon la dynamique pascale, pour faire face à la mort. Et on vient participer à l’Eucharistie non pas seulement comme à un rassemblement significatif, mais comme à un acte qui engage, qui engage à communier au Christ pour devenir son Corps et son signe, livrés au monde.

            Comme la halte au village d’Emmaüs, l’Eucharistie devient un point de départ. Elle nous appelle à témoigner pour d’autres de ce que nous avons reçu et découvert sur la route : les deux pèlerins retournent à Jérusalem, ils y trouvent les onze apôtres et « ils racontèrent ce qui s’était passé sur la route et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Luc 24,35).

            Cette expérience est fondatrice parce qu’elle relie intimement les paroles échangées tout au long de la marche, le moment décisif des Écritures ouvertes au mystère de Dieu et le signe bouleversant du pain rompu.

            Parce que vous pratiquez la pastorale du cheminement chrétien à travers vos équipes, vous avez une responsabilité vitale dans l’Église et dans la société : faites tout pour donner toute leur place à ces moments différents qui font partie de la même initiation au mystère du Christ ! Faites tout pour que l’Eucharistie puisse apparaître réellement, sensiblement, comme une halte sur la route, une halte inséparable des paroles échangées et des Écritures ouvertes, et une halte qui appelle à porter témoignage du chemin parcouru avec le Christ !

            Et acceptez – vous l’avez certainement compris – d’être situés aussi bien du côté de ceux et de celles qui ont du mal à avancer, qui souffrent en marchant, qui tâtonnent et trébuchent, que du côté de Jésus, le Ressuscité, que rien, rien n’empêche de cheminer avec nous et de tout ressaisir de ce qui nous inquiète, et de nous entraîner dans sa Pâque pour que nous en soyons les témoins :

            « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ? » (Luc 24,32).

 

            À vous d’être chrétiens en participant à cette proximité du Christ qui est le cœur de l’Église !

 

 

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