Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'INTRANSIGEANCE DE LA CHARITÉ. Eucharistie pour l'accueil du Père Michel Manguy à la cathédrale, le 26 septembre 2010

27 Septembre 2010 Publié dans #Homélies

On peut avoir envie – je le comprends très bien – d’écarter cette parabole redoutable du mauvais riche et de ce pauvre nommé Lazare. Car cette parabole est complexe. Faudrait-il penser que Dieu désespère des riches qui ignorent la condition des pauvres et faudrait-il imaginer que la distance existant sur terre entre riches et pauvres deviendra, dans le Royaume de Dieu, un abîme infranchissable ?

            Ces perspectives sont inquiétantes et elles n’ont apparemment rien à voir avec les circonstances qui nous rassemblent ce matin. Car je suis avec vous pour confier au Père Michel MANGUY sa nouvelle responsabilité de curé de la paroisse du centre d’Angoulême et de responsable du doyenné de notre ville.

            Cher Michel, je te remercie d’avoir répondu à l’appel que je t’ai adressé personnellement il y a quelques mois et d’y avoir répondu avec la disponibilité profonde qui est en toi. J’aime mieux t’adresser aujourd’hui ces paroles que l’apôtre Paul écrivait à son disciple Timothée : « Toi, l’homme de Dieu, cherche à être juste et religieux, vis dans la foi et l’amour, la persévérance et la douceur. Continue à bien te battre pour la foi, et tu obtiendras la vie éternelle : c’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as été capable d’une si belle affirmation de ta foi devant de nombreux témoins. »

            Et je t’adresse ces paroles de l’apôtre Paul d’autant plus que, tout à l’heure, je te demanderai de proclamer seul, d’abord, cette foi catholique reçue des apôtres, cette foi en Dieu, Père, Fils et Esprit Saint qui est ta raison de vivre et de servir l’Église, comme elle est le charisme particulier de cette Fraternité trinitaire qui commence sa mission parmi nous, à l’église saint Martial.

            Mais je n’oublie pas qu’au début de la messe, Michel, j’ai accompli pour toi un autre geste : après le renouvellement de ton engagement de prêtre, j’ai posé sur tes épaules l’étole, signe de ta responsabilité de pasteur.

            Te voilà appelé à être ici, à Angoulême, au service du Corps du Christ que nous apprenons à former et de la Parole de Dieu, telle qu’elle est, et il faut l’entendre à nouveau à travers la parabole redoutable du riche et du pauvre Lazare.

            Redoutable, ou plutôt extrêmement exigeante. Car Jésus regarde nos réalités humaines dans ce qu’elles ont de radical. Sans aucun doute, il reconnaît, comme les prophètes de la première Alliance, ces situations terribles d’inégalités sociales, surtout, comme le crie le prophète Amos, quand les riches « sont vautrés sur leurs divans », repus, satisfaits, inconscients des menaces qui pèsent sur Israël et de la déportation à Babylone qui se prépare. La doctrine sociale de l’Église est là, à chaque période de l’histoire, pour nous appeler à voir ce que, parfois nous ne voulons pas voir : tout près de nous, il y a des hommes, des femmes, des enfants qui ne savent pas ce qu’ils deviendront demain, qui manquent du nécessaire, qui ont besoin d’être nourris, vêtus, logés, accueillis…

            Et surtout reconnus dans leur dignité d’enfants de Dieu : car tout se tient dans notre humanité, les conditions économiques et sociales, et le respect effectif de chaque personne humaine. Alors on peut parler, on doit parler et agir avec l’intransigeance de la charité du Christ. L’Église, comme l’a dit si souvent le cardinal LUSTIGER, doit être inlassablement, l’avocate de l’humanité de tout être humain, surtout quand cette humanité est en question.

            Et cela vaut pour tous, et en toutes circonstances, aussi bien pour l’embryon dans le ventre de sa mère, que pour la personne âgée ou malade en fin de vie, ou pour ces hommes et ces femmes que l’on traite comme des objets ou comme des pions en fonction des lois d’un marché sans contrôle, ou à partir d’attitudes d’exclusion et de discrimination qui ne tiennent pas compte des personnes et leurs conditions réelles de vie.

            Alors on peut comprendre la parabole que développe Jésus. C’est un cri de souffrance, c’est une mise en alerte spirituelle, c’est un appel adressé aux consciences : « Attention ! Dieu lui-même ne peut pas combler, par des actes magiques, les distances que vous avez créées entre vous par votre inconscience ! »

            Père MANGUY, Michel, je suis certain que tu seras ici, à Angoulême, comme tu l’as été ailleurs, un témoin et un serviteur du Christ, avec cet art qui est en toi d’écouter, de comprendre, d’avertir, s’il le faut, et aussi de relier des personnes différentes, au milieu même des tensions ou des incompréhensions que nous pouvons connaître !

 

            Je vais célébrer avec toi le mystère du Christ qui vient parmi nous en se donnant : « Corps livré, sang versé ». C’est le mystère de la Pâque qui fait de nous des chrétiens, des hommes et des femmes appelés à témoigner de la force du Christ vivant, ressuscité !

            J’ose à peine ajouter un mot à la parabole de l’Évangile. Quand Jésus fait dire à Abraham que même quelqu’un qui ressusciterait d’entre les morts ne pourrait pas convaincre des riches enfermés en eux-mêmes, je me demande s’il n’entrevoit pas le mystère de sa propre Résurrection. Comme s’il espérait, malgré tout, briser ces murs qui nous séparent ! Oui, à cause du Christ, c’est ce combat que nous sommes appelés à vivre !

 

X Claude DAGENS

évêque d’Angoulême

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