Le blog de Mgr Claude DAGENS

L’ÉVANGÉLISATION DES JEUNES DU MONDE ÉTUDIANT. Conditions et exigences actuelles

31 Janvier 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
 
Conférence donnée à Paris le 15 janvier 2007, lors d’une session de formation pour aumôniers organisée par la Mission étudiante catholique de France.
 
 
I – LE DYNAMISME ORIGINEL DE L’ÉVANGÉLISATION
 
            C’est une conviction commune qui nous réunit et qui justifie notre rencontre : nous sommes appelés aujourd’hui, en ce début du XXIè siècle, à vivre et à annoncer l’Évangile dans des conditions relativement nouvelles.
            De sorte que notre responsabilité est double, qu’elle comporte deux exigences inséparables :
            - il nous faut comprendre ces conditions nouvelles auxquelles nous sommes confrontés, qui sont d’abord d’ordre culturel et spirituel, et pas seulement institutionnel ou politique,
            - il nous faut aussi répondre aux exigences de ce travail de l’évangélisation, si l’on tient compte de ces conditions nouvelles.
 
            Il me semble que le récit des Actes des Apôtres sur les débuts de l’évangélisation à Corinthe (Act. 18, 1-10) est un très bon point de départ, parce qu’il contient plusieurs éléments essentiels et inséparables, qui ont toujours toute leur valeur.
 
            - Premier élément : l’évangélisation est une œuvre commune. Elle passe par des personnes qui décident de travailler et d’agir ensemble.
            Paul n’est pas seul. Les noms de personnes affluent dans ce récit : avec Paul, il y a ce couple venu d’Italie (Aquilas et Priscilla), dont Charles de Foucauld se souviendra quand il pense à l’évangélisation des Touaregs. C’est un groupe vivant qui porte et annonce l’Évangile.
            Et puis, il y a les amis de Paul, les fidèles : Silas et Timothée, ceux avec qui il a des expériences et des souvenirs communs.
            Et puis, il y a des nouveaux convertis : Justus et Crispus, qui sont porteurs de la nouveauté chrétienne et qui sont donc comme des appels vivants à découvrir cette nouveauté.
 
            - Deuxième élément : l’évangélisation fait appel à la pastorale des commencements, et cette perspective vient sans doute corriger certaines de nos catégories préfabriquées, surtout quand on voudrait nous forcer, de l’extérieur, à évoquer la mission de l’Église en termes de survie.
            Je ne peux pas oublier la question posée en 1994 par le premier rapport en vue de « proposer la foi dans la société actuelle ». Cette question appelait non pas à un bilan, mais à un acte de discernement qui est toujours valable :
            « Dans les mutations actuelles de la société et de l’Église, qu’est-ce qui s’efface et qu’est-ce qui émerge ? Et comment des chrétiens relèvent-ils effectivement le défi de la foi ? »
            Nous percevons assez facilement ce qui s’efface, ce qui disparaît et que les sondages soulignent avec insistance : baisse de la pratique religieuse, vieillissement des prêtres, éclatement ou perte de la mémoire chrétienne.
            Savons-nous voir et reconnaître ce qui émerge : des enfants qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés, des jeunes qui vivent le sacrement de confirmation comme un véritable engagement dans la foi et dans l’Église, des adultes, souvent relativement jeunes, qui, après des années de distance ou d’oubli, demandent à être initiés au mystère de la foi ?
            On ne peut pas évangéliser si, d’une manière ou d’une autre, on n’est pas conscient de cette nouveauté de la foi chrétienne en Dieu et de ce renouvellement de l’existence que suscite la foi à l’intérieur d’un certain nombre de personnes.
            L’exigence est alors du côté de l’Église et de nos communautés chrétiennes : sommes-nous capables de percevoir cet état d’attente qui appelle des initiatives et des initiations ? L’Église est-elle prête à se mettre elle- même en état d’initiation au mystère de la foi, en incitant les pratiquants que nous sommes à devenir vraiment croyants, vraiment chrétiens, en apprenant à nommer et à dire leurs raisons et leur joie de le devenir.
 
            - Troisième élément : l’évangélisation est toujours une épreuve, une lutte, un combat. Elle est le travail de l’Évangile du Christ qui s’accomplit en nous et qui nous met sur les traces et dans le sillage du Christ.
            L’annonce est presque toujours une épreuve de vérité. En vivant l’Évangile du Christ, nous devenons nous-mêmes des signes de contradiction. En tout cas, des signes à travers lesquels s’accomplit le mystère du Christ.
            L’évangélisation appelle à une réelle intériorité, inséparable d’une réelle combativité. Madeleine DELBRÊL a très fortement rappelé ces deux exigences.
                        . L’intériorité d’abord, car c’est notre propre intériorité qui devient comme le lieu par lequel passe l’action de Dieu pour les hommes :
            « C’est par des actes nés au-dedans de nous que nous aidons à gagner ou que nous aidons à perdre la partie de vie éternelle où nous sommes conviés pour peu de temps. Et c’est le dedans de l’homme que vise toute évangélisation, toute mission, tout apostolat, car c’est au-dedans de l’homme que peut naître toute pénitence, toute attention et toute conversion. » (Madeleine DELBRÊL, Ville marxiste, terre de mission, Paris, 1997, p. 164).
                        . La combativité propre à l’évangélisation est inséparable de cette intériorité. Parce que l’Évangile demande à être annoncé dans le monde et contre le monde. Et que cette annonce passe par un affrontement intérieur à la mission chrétienne, entre les appels de Dieu et la logique du monde.
            « Proposer la foi, n’est pas annoncer dans le monde l’amour paternel de Dieu ? D’un bout à l’autre, l’Évangile n’exige-t-il pas d’être annoncé dans le monde et contre le monde ?  Ne présente-t-il pas la foi comme un choix fait dans le monde entre le « monde » et le Royaume des cieux, choix que Jésus Christ nous a acheté et dont il nous donne la force ? » (ibid. p. 177).
            Et Madeleine DELBRÊL évoque « l’état violent normal de la condition missionnaire » et elle s’inspire de l’itinéraire spirituel de Saint Jean de la Croix dans la Montée du Carmel pour présenter la mission comme un chemin de crête.
            « S’il fallait imaginer le schéma de notre situation missionnaire, il faudrait figurer une ligne de crête tracée à chaque instant en nous et devant nous. Aiguë, elle est l’aboutissement de deux versants. Contradictoires, ils se rejoignent en nous. L’un prend racine dans la promesse de Dieu ; l’autre descend jusqu’au refus de Dieu….Nous comprendrons que si ces deux versants semblent monter à l’assaut l’un de l’autre, leur rencontre ouvre le nom que nous porterons nous-mêmes quand ils se rejoindront en nous. Notre situation missionnaire se nommera ou bien « Je ne sers pas » ou bien « c’est Dieu qui sauve » (Ibid, p.179).
            C’est clair, ou ce devrait être clair : la mission chrétienne, l’évangélisation est d’abord une affaire d’expérience spirituelle, et non pas de stratégie. C’est cela que nous avons à apprendre et à réapprendre ensemble : que la vie de Dieu, la vérité de Dieu, l’amour de Dieu ne se communiquent au monde qu’à travers la Croix et que cette passion-là donne à l’évangélisation sa profondeur, son relief et sa fécondité !
 
 
II – COMPRENDRE LES CONDITIONS ET LES EXIGENCES ACTUELLES DE L’ÉVANGÉLISATION
 
            Pour le dire en d’autres termes, il me semble que les défis auxquels nous sommes confrontés ne sont pas d’abord d’ordre institutionnel et politique. Ils ne concernent pas d’abord les relations entre l’Église et l’État. Ils sont plutôt d’ordre culturel et spirituel, et aussi éducatif et social. Ils concernent notre façon de vivre en chrétiens dans notre société fragile et dans notre culture, marquée par ce que l’on appelle l’individualisation des démarches religieuses, et, plus largement, par cet espèce de cloisonnement que la modernité a établie entre le public et le privé, les adhésions religieuses étant renvoyées et cantonnées au domaine privé.
            Je crains que la commémoration très consensuelle de la loi de séparation de 1905, et aussi la loi Stasi sur les signes religieux n’aient encore renforcé cette « weltanschouung » (vision du monde) qui tend à marginaliser les réalités religieuses.
            C’est dans ce contexte que nous sommes appelés à être chrétiens, à vivre et à proposer l’Évangile du Christ, à frais nouveaux, avec trois exigences importantes :
            - Assumer une situation contrastée
            - Réunir et réconcilier intériorité et engagement
            - Initier à la nouveauté chrétienne de Dieu.
 
            1. Assumer une situation contrastée
 
            Nous sommes confrontés en permanence à deux séries de signes que l’on ne devrait pas séparer, parce qu’ils indiquent précisément le contraste que nous avons à vivre.
            - D’une part, les signes évidents d’un affaiblissement, voire d’un affaissement et d’un effacement de l’Eglise et de la foi chrétienne dans notre société et notre culture.
            - D’autre part, les signes peut-être moins évidents, mais tout aussi réels, d’une attente spirituelle et d’une disponibilité nouvelle à l’Evangile.
 
            - D’abord les signes évidents d’un affaiblissement et d’un effacement de l’Église et de la foi chrétienne dans notre société.
                        . Les sondages et les statistiques insistent sur ces signes qui révèlent incontestablement la baisse accentuée de la pratique religieuse et sacramentelle, le vieillissement des prêtres, la pénurie des vocations et l’éclatement ou l’émiettement de la mémoire chrétienne.
                        . Pour faire bref ou pour donner une description globale de ces phénomènes, on parlera de  « sécularisation », c’est-à-dire de ce processus complexe, tout à la fois politique et intellectuel, culturel et spirituel, qui tend à mettre les religions et les exigences religieuses en dehors de la scène publique. En vertu de ce processus, on pourra penser que les religions, et spécialement l’Église catholique, ne sont plus capables d’inspirer ni les décisions politiques, ni la culture, ni la vie sociale.
                        . L’usage que l’on fait de ces phénomènes complexes peut aller plus loin ou être plus « pervers ». Tout en refusant au christianisme et à l’Église toute pertinence pour les temps actuels, on peut être tenté de les instrumentaliser culturellement. Autrement dit, on respecte et on valorise le patrimoine catholique, à travers ses monuments, ses églises, ses œuvres d’art, mais dans une perspective exclusivement patrimoniale, voire muséographique. On admire les églises romanes ou l’art baroque, mais en les rejetant dans le passé. On estime que les religions et, en particulier, la religion chrétienne, sont des survivances vénérables, mais dépassées.
            Comme le disait une petite fille de 12 ans qui refusait d’aller à la catéchèse : « Je ne m’intéresse pas au passé ».
            Autrement dit, on pratique à l’égard du christianisme et de l’Église cette « rupture de tradition », que l’on critique par ailleurs par rapport à l’idéologie dite de 1968. Quitte, d’ailleurs, à déplorer l’ignorance des jeunes générations en matière religieuse et à vouloir développer un « enseignement du fait religieux à l’école ».
            Nous souffrons d’être ainsi traités comme des  « survivants » et c’est pourquoi notre Lettre aux catholiques de France a  tenu à relever le défi de l’inscription de la foi chrétienne dans la société actuelle :
            « Nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi ».
 
            - Mais cette marginalisation de l’Église et de la foi chrétienne s’accompagne d’une autre série de signes, qui, eux, manifestent une attente spirituelle et une nouvelle disponibilité à l’Évangile. Ces mêmes observateurs constatent d’ailleurs ces signes, même s’ils ne leur accordent qu’une importance secondaire.
            Quels sont ces signes ? Ou plutôt quels sont les personnes ou les événements à travers lesquels ils se manifestent ?
 
                        . On évoque habituellement les catéchumènes, et c’est vrai. Près de 10 000 personnes chaque année se préparent au baptême et le reçoivent. Ces personnes sont relativement jeunes (entre 25 et 40 ans), généralement originaires de secteurs urbains et périurbains, et souvent marquées par les précarités de la vie personnelle, familiale et sociale. Je ne suis pas sûr que nos communautés ordinaires et nous-mêmes soyons assez conscients de ce que révèlent ces personnes par leur expérience de Dieu.
            Elles révèlent d’abord que l’adhésion chrétienne est un acte de liberté. Le christianisme n’est pas, ou n’est plus, du côté de la contrainte ou du conditionnement social. Devenir chrétien, croire au Dieu vivant révélé dans l’humanité du Christ, cela libère. Et ces personnes nous le disent. Elles constatent d’ailleurs elles-mêmes qu’elles peuvent parler vraiment à la première personne en entrant dans le mystère de la foi. Comme si leur propre mystère humain était révélé ou déployé par leur expérience spirituelle. Elles vérifient donc concrètement ce que le Concile Vatican II a affirmé si fortement dans sa constitution Gaudium et Spes : « Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère de Verbe incarné. » (n. 22).
            Je crois que cette expérience des catéchumènes devrait nous enseigner bien davantage ce qu’est toute éducation de la foi selon l’Évangile et selon la pédagogie de Jésus : une façon concrète d’éveiller des libertés humaines à ce qui les dépasse et, en dernier ressort, au don de Dieu qui nous fait vivre.
 
                        . Mais les catéchumènes ne doivent pas être l’arbre exceptionnel qui nous cacherait sinon la forêt, du moins des arbres plus ordinaires et plus nombreux.
            Je pense à des enfants qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés, et qui éveillent ou réveillent la mémoire de leurs parents. De sorte que la transmission de la foi peut se faire aussi à partir des plus jeunes générations qui jouent un rôle « initiatique » à l’égard des générations plus anciennes.
            Et il est évident que l’on constate ici un phénomène qui est corrélatif de la « rupture de tradition » que j’évoquais plus haut. La perte ou l’abandon des références vitales chez des adultes provoque des réactions des plus jeunes qui peuvent aller jusqu’à des réflexes identitaires. Il n’est pas rare que des parents plus ou moins « soixante huitards » aient des enfants ou des petits enfants qui affirment fortement leur foi chrétienne.
                        . Je vois aussi les signes d’une réelle attente spirituelle chez des jeunes que je rencontre en vue du sacrement de confirmation. Leurs lettres personnelles sont pour moi extraordinairement révélatrices d’un double phénomène : d’une part d’une évidente fragilité, car, souvent, ces jeunes portent en eux des blessures, généralement liées à leurs vies familiales, et, en même temps, ils cherchent du côté de la foi chrétienne, non pas un code de bonne conduite, mais une force pour vivre et pour aimer la vie. D’autant plus que les tentations suicidaires existent aussi en eux ou parmi eux.
            Autrement dit – et là encore, il y a une réalité relativement nouvelle – l’adhésion chrétienne est du côté de la vie et de l’amour de la vie, et non pas du côté de la peur. À cet égard, le récit des disciples d’Emmaüs me semble d’une extraordinaire actualité : le Christ est là comme un inconnu, il ne sera reconnu qu’après une longue marche, mais il accepte lui-même d’être proche de nous, alors que nous sommes encore vaincus par la peur. L’entrée dans le mystère chrétien peut être effectivement vécue comme un passage de la peur à la foi.
 
                        . Ce que je constate chez des adolescents (de 14 à 18 ans), je peux aussi le dire de jeunes adultes qui n’ont pas de mémoire chrétienne, mais qui, à la suite d’une rencontre, ou d’une épreuve, ou d’un événement personnel qui reste leur secret, s’ouvrent au mystère de Dieu et, sans avoir les mots pour le dire, aspirent à être initiés à la foi chrétienne et à la vie chrétienne.
            C’est ainsi que nous avons, dans notre diocèse, remis en perspective chrétienne la préparation au mariage, en nous engageant à « proposer la foi aux futurs mariés ». Nous avons constaté que la pastorale de l’accueil et de la seule réponse à des demandes sacramentelles ne suffit pas. Il nous faut apprendre, il faut que l’Église apprenne à pratiquer une pastorale de la proposition chrétienne.
            Ce qui suppose que les demandeurs ne soient pas considérés comme des clients, mais comme des « chercheurs de Dieu », en tout cas des hommes et des femmes en attente d’une réelle initiation chrétienne, qui passera notamment par l’écoute de la Parole de Dieu et par la prière avec eux.
            Et la Parole de Dieu qui ne parle pas seulement du mariage chrétien ou de l’amour de l’homme et de la femme, mais d’abord de Dieu lui-même tel qu’il se révèle, par exemple à Élie, dans le « bruit d’un léger murmure » (1 R. 19), ou à travers la tempête, sur le lac de Tibériade (cf. Matthieu 14, 22-33).
 
            Autrement dit, une question majeure nous est posée : sans rien nier des sondages et des statistiques, osons-nous reconnaître que la foi chrétienne ne fait pas appel d’abord au langage des résultats chiffrés, mais au langage des signes ? Et les signes de Dieu passent pour nous par des personnes qui attendent d’être reconnues pour elles-mêmes. Et bien entendu, ce langage des signes vaut aussi pour l’Église, où nous avons besoin d’apprendre à voir d’abord non pas une organisation extérieure, mais comme le prolongement et la forme actuelle de ce signe permanent qu’est Jésus Christ, quand il vient parmi nous pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10).
            L’Église ne peut donc pas être réduite ni à un spectacle, ni à une force politique et sociale, puisqu’elle participe à l’engagement de Dieu à l’intérieur de notre humanité pour que notre humanité s’ouvre à sa Vérité et à son Amour.
 
            2. Réunir et réconcilier intériorité et engagement
 
                        Comment susciter et favoriser cette ouverture à Dieu ? C’est tout l’enjeu de l’éducation de la foi chrétienne en Dieu. Nous sommes alors sur un terrain éducatif et pastoral. Il se présente aujourd’hui dans des conditions relativement nouvelles. Parce qu’il est possible de réunir et de réconcilier deux dimensions, deux versants de l’expérience chrétienne qui ont été souvent disjoints, séparés : l’intériorité et l’engagement.
            Nous revenons de loin dans ce domaine. Il y a une trentaine d’années, dans la pastorale française, on a conceptualisé et pratiqué une opposition qui confinait au dualisme. D’un côté, le culte, de l’autre, la mission. D’un côté, tout ce qui concerne la vie intérieure de l’Église, la vie spirituelle, la prière, la liturgie, les sacrements. De l’autre, tout ce qui concerne la présence de l’Église dans le monde, les engagements sociaux et politiques, la pratique de la solidarité, la présence aux pauvres.
            Cette opposition a été systématisée. Elle aboutissait à une véritable scission intérieure à la vie chrétienne et à l’Église. Et au nom de cette scission, il était facile de distribuer les bons points, selon ses préférences, en mettant d’un côté les spécialistes de la vie spirituelle et de la liturgie, et de l’autre les militants de l’action sociale.
            Il est évident que le contexte pastoral actuel est tout à fait différent. Il y a eu de fait, réconciliation à l’intérieur même de l’expérience chrétienne. Pour une simple raison : c’est que, pour vivre en chrétiens dans notre société qui se passe de Dieu, il faut aller à la source et vivre de la source. Et comme notre Lettre aux catholiques de France l’a dit dans sa finale, l’évangélisation comporte un double mouvement : du côté de la profondeur et du côté de la largeur. Selon la double traduction que l’on peut donner au premier appel reçu par Simon Pierre au bord du lac de Tibériade : « Duc in altum » peut se traduire aussi bien par « Avance en eau profonde » que par « Va au large ».
 
                        Mais il reste à conjuguer ces deux mouvements. Et c’est là que se situent les exigences d’une éducation authentique de la foi chrétienne. Avec un élément ou une donnée qui me semble assez évidente : pour beaucoup des jeunes chrétiens d’aujourd’hui, ou de ceux qui désirent recevoir une initiation chrétienne, c’est l’intériorité qui est première. Plus exactement ils sont prêts à progresser dans l’expérience chrétienne de Dieu plus par un engagement intérieur que par des engagements sociaux ou politiques.
            Ceci me semble une réalité assez courante. On constate chez beaucoup de jeunes un désir plus ou moins spontané de prière, et même d’adoration et de contemplation. Même s’ils n’ont pas de mémoire chrétienne, ils désirent plus ou moins confusément engager leur intériorité, et aussi leur corps et leur cœur, dans la recherche de Dieu. Certaines de leur demandes concernant la prière, la liturgie, le chant peuvent alors nous surprendre : ils font appel à des traditions qui peuvent nous sembler à nous dépassées, mais qui pour eux sont nouvelles.
            Nous sommes parfois tentés de penser qu’il y a là des « réflexes identitaires ». Mais je crois que nous devons nous abstenir de projeter sur eux des catégories qui appartiennent à une autre histoire. Il nous faut plutôt accepter, à partir de ces points de départ situés du côté de l’expérience intérieure, de les guider vers et dans l’expérience chrétienne de Dieu. Avec deux éléments majeurs pour ce travail d’éducation : une pédagogie de la confiance qui consiste aussi à évangéliser des libertés fragiles, et puis une véritable évangélisation de l’expérience religieuse.
                        . La pédagogie de la confiance n’est pas nouvelle. Elle est enracinée dans l’Évangile, et dans la pédagogie de Jésus. Ces femmes et ces hommes qu’il rencontre, Jésus les révèle à eux-mêmes, ou plutôt leur révèle à eux-mêmes leur attente profonde. « Que cherchez-vous ? » (Jean 1, 38), dit-il aux deux disciples qui se sont tournés vers lui, et le dialogue s’engage. À la femme de Samarie, il demande à boire et il éveille son désir profond : « Si tu savais le don de Dieu » (Jean 4, 10).
            Cette pédagogie de la confiance s’adresse à des personnes et à des libertés fragiles. Je le dis en pensant aux jeunes que je rencontre. Ils sont généralement peu assurés d’eux-mêmes, malgré les apparences, et doutant très souvent du pouvoir de leur liberté. Or il y a, dans l’éducation chrétienne, cet à priori absolu : tout être humain, si blessé qu’il soit, est capable de se dépasser. Et la rencontre de Dieu, la rencontre de Jésus, est toujours un appel à ce dépassement. Et nous sommes les relais de cet appel : « Tu comptes pour Dieu ! Tu as du prix à ses yeux ! Ne doute pas de toi-même ! »
            L’apprentissage de l’intériorité chrétienne commence par cet appel qui aura à être entendu et reçu tout au long de l’existence.
                        . L’autre élément concerne l’évangélisation de l’expérience religieuse. Parce que dans notre société sécularisée, où les religions sont plus ou moins suspectées ou marginalisées, se produit paradoxalement un foisonnement de propositions religieuses, souvent très irrationnelles, en forme d’ésotérisme, de mysticisme vague ou de satanisme. Nous ne pouvons pas nous contenter de condamner ces dérives ou ces déviances. Nous avons à guider, sur ce terrain des désirs ou des fantasmes religieux, vers l’authentique expérience de Dieu.
            Et, pour le dire tout de suite, à montrer que l’expérience chrétienne est raisonnable. Il est possible d’en rendre compte, de la nommer et d’en préciser le contenu. Autrement dit, il est vrai que c’est la question même de Dieu, la vérité de Dieu qui se trouve au cœur de l’expérience chrétienne. Et que nous avons en France, avec l’Église tout entière, à évangéliser l’expérience religieuse en initiant à l’expérience chrétienne de Dieu. C’est le contenu même de la foi qui est ici en cause. Et nous avons à nous en expliquer avec nous-mêmes et avec les jeunes générations, en mettant l’accent sur la nouveauté chrétienne de Dieu.
 
            3. Initier à la nouveauté chrétienne de Dieu
 
            Je ne suis pas surpris du sondage récent publié par le Monde des religions. Ce qu’il révèle de façon apparemment provocante, nous le savions déjà :
                        - Nous vivons dans une société pluraliste, où le christianisme est méconnu et où les chrétiens eux-mêmes ne savent pas bien ce qu’ils croient.
                        - Pour ces même raisons, le christianisme est nouveau, et cette nouveauté, c’est la nouveauté même de Dieu révélé en Jésus Christ et lié à notre humanité.
            Il faut ici souligner les points forts de cette nouveauté de Dieu.
 
                        a). Première nouveauté : Dieu n’est pas seulement Celui que nous cherchons, c’est Celui qui nous cherche et qui vient à nous.
            Autrement dit, pour parler comme le Père de LUBAC commentant la grande Constitution conciliaire sur la Révélation divine (Dei Verbum), « Dieu se dit dans l’histoire », et par conséquent l’histoire et le monde sont le lieu de la révélation de Dieu, et le cœur de l’histoire, c’est l’Alliance du Dieu d’Abraham et du Père de Jésus avec son peuple et avec tous les peuples du monde.
            Ces affirmations peuvent paraître banales. Elles ne le sont pas. Parce que la vision de l’histoire qui est redevenue aujourd’hui dominante, à des degrés divers, comporte deux perceptions ou deux présupposés qui sont aux antipodes de la révélation chrétienne.
                                   . Pour beaucoup, l’histoire est le lieu du hasard et de la nécessité, ou de la fatalité. Elle ne mène à rien. Elle est absurde, ou bien elle est faite d’une série de cycles qui s’achèvent toujours par des effondrements. Derrière des réactions fréquentes de résignation, je perçois souvent ce sentiment ou ce pressentiment-là : comme l’avait dit LEVINAS après l’effondrement du marxisme, le temps n’est plus porteur de promesses. Il faut se résigner à l’histoire, sans pouvoir la comprendre.
            Pour nous, qui croyons au Verbe fait chair semé en notre humanité, nous croyons qu’il y a dans l’histoire une mystérieuse croissance du Royaume de Dieu. Et je persiste à penser que cette théologie de l’histoire est profondément nouvelle, et même révolutionnaire.
                                   . Second présupposé qui est lié au premier : la tentation du dualisme. L’histoire serait un combat sans fin entre le Bien et le Mal, le camp des Bons et le camp des Méchants. Voyez les jeux videos et les joutes politiques ! Ou lisez Les Bienveillantes, où l’on ne voit plus que la puissance et le règne du Mal, qui envahissent tout !
            Croire au Christ ressuscité, c’est croire que le Mal et le Mauvais, tout en restant agissants, sont vaincus. Être chrétien, ce n’est pas seulement croire en Dieu, c’est confesser que, dans le Christ, Dieu a tout pris sur lui de notre condition humaine pour l’arracher au pouvoir du mal.
 
                        b). Seconde nouveauté : Dieu n’est pas radicalement séparé des hommes. Dieu n’est pas le Séparé. Il est l’Allié, le Dieu de l’Alliance devenu en son Fils notre frère en humanité.
            Il est même tellement lié à nous qu’il veut passer par nous pour se dire au monde et pour lui révéler son humanité. Dieu est devenu plus humain que nous, jusqu’à se perdre en notre humanité, jusqu’à s’identifier aux humiliés de ce monde.
            Matthieu 25 : « J’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, malade ou en prison, et vous êtes venus à moi. » À moi : autrement dit, l’homme est la demeure et le révélateur de Dieu.
            Le sommet du sacré chrétien se manifeste là, dans cette annonce indépassable, inimaginable, et qui n’est pas un rêve ou une image, puisque le Verbe incarné est devenu l’exclu, le maudit, le défiguré, l’homme de la Croix.
            Le sommet du mystère de la foi, c’est la Croix du Christ. J’ai parlé de sacré chrétien et de mystère. C’est la même réalité. Mais les mots sont à la fois dangereux et révélateurs. Quand on parle de sacré, on peut chercher à maintenir Dieu à distance, parce que la proximité de Dieu peut faire peur. Et Jésus le savait bien : on peut tout « interpréter » et réduire du christianisme, tout, sauf la Croix. La Croix est irréductible, et la Croix non pas comme signe de mort, mais comme signe de Dieu présent dans nos enfers pour les briser : « Le sacrifice seul peut regarder dans les yeux la torture, et le Dieu du Christ ne serait pas Dieu sans la crucifixion. »(André MALRAUX, Lazare, Paris, 1974, p. 160).
 
                        c). Troisième nouveauté : il y a, avec la Croix du Christ, un signe qui façonne les chrétiens, c’est le signe du Corps livré et brisé, c’est le signe de l’Eucharistie, le signe du Christ qui aime jusqu’au bout, sans rien attendre en retour, et qui nous appelle à aimer avec Lui et en Lui.
            Je pense aux jeunes qui nous demandent de revaloriser l’adoration de l’Eucharistie. Pourquoi pas ? Mais on peut se demander : que vont-ils faire après ?
            Là aussi, nous avons à nommer et à respecter la nouveauté chrétienne de l’Eucharistie, qui est inséparable, comme aurait dit le Père de LUBAC, du Corps personnel de Jésus, du corps sacramentel et ecclésial du Christ et du corps total de notre humanité.
            Et Joseph RATZINGER, dans un livre majeur sur « Le nouveau peuple de Dieu » (Paris, 1971) a montré comment l’Eucharistie est le sacrement de l’Amour, à partir du dernier repas de Jésus – sacrifice et action de grâces – et que ce sacrement de l’Amour appelle ceux qui y participent à aimer, en déployant le dynamisme de l’Amour de Dieu manifesté dans la Pâque de Jésus.
            De sorte que l’on ne peut pas séparer le signe de l’Amour manifesté par Jésus Christ et le signe de l’Amour manifesté par nous à nos frères et sœurs en humanité : « Seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel. » (J. RATZINGER, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p. 17). Les Pères de l’Église insistaient sur le va-et-vient nécessaire entre « le sacrement de l’autel » et « le sacrement des pauvres ».
            Bref, il faut que l’éducation de la foi chrétienne en Dieu passe par l’Eucharistie, et indissolublement par la célébration de l’Eucharistie, par l’adoration de l’Eucharistie et par la pratique de l’amour dont l’Eucharistie est la source.
            Autrement dit l’évangélisation à pratiquer dans des conditions nouvelles concerne tout autant l’éducation de l’amour que l’éducation de la foi, et c’est peut-être aussi ce qu’il y a de nouveau dans ces conditions : c’est que l’Église qui évangélise est aussi l’Église qui aime, qui sert et qui se laisse évangéliser par les attentes de Dieu qu’elle perçoit dans le monde et auxquelles elle apprend à répondre modestement et résolument.
 
                                                                                                

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