Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'EGLISE CATHOLIQUE PRESENTE DANS LA SOCIETE FRANCAISE. Au prix de quelles conversions ? Conférence-débat à Saint-Eustache, à Paris, le 30 mars 2011. Débat avec Olivier Schramek

14 Avril 2011 Publié dans #Conférences

 

I – DES QUESTIONS ET DES AVERTISSEMENTS UTILES

 

            Il nous est bon, à nous, catholiques en France en ce début du XXIe siècle, c’est-à-dire plus d’un siècle après la fameuse loi de séparation entre les Églises et l’État laïque, non seulement d’entendre, mais d’écouter les questions et les avertissements venant de personnes qui n’appartiennent pas à l’Église, mais qui ne sont pas du tout indifférentes à la présence de cette Église dans notre société. Notre société telle qu’elle est : non seulement pluraliste et sécularisée, mais aussi dure et fragile, complexe et cloisonnée.

            Les questions qui nous sont ainsi adressées sont des questions vitales. Elles concernent notre présent et notre avenir de catholiques au milieu des autres. Je les résumerai de deux manières :

            - Tout d’abord, l’Église catholique désire-t-elle vraiment être présente dans notre société qui la méconnaît, la critique et parfois aussi l’attend ? Ou bien choisirait-elle de se tenir à l’écart, pas seulement pour cultiver ses particularités, mais parfois pour s’enfermer en elle-même, pour éviter les interpellations qu’elle pressent et qu’elle redoute ?

            - Et puis, de façon positive, au prix de quelles conversions, certains disent de quelles réformes, cette Église, notre Église est-elle prête à se manifester réellement non pas comme un groupe de pression, mais comme une force de proposition capable de faire face avec ses ressources propres aux défis auxquels se trouve confrontée notre société commune, pour ne pas dire notre humanité commune ?

 

            Je voudrais répondre à ces questions à la fois comme évêque de l’Église catholique et comme citoyen, en n’oubliant pas les convictions que j’ai eu à formuler il y a quelques années dans cette Lettre aux catholiques de France qui me semble toujours actuelle.

            Nous, catholiques en France, « nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritier,s solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens, qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi. » (Lettre aux catholiques de France, Paris, 1996, p.28)

            J’exercerai donc ma liberté de conscience, en mettant l’accent, sur quelques exigences qui, quinze ans après la publication de cette lettre, me semblent extrêmement importantes :

            - Éviter les usages pervers de notre mémoire blessée

            - Savoir ce que nous voulons vraiment pour notre société

            - Consentir à la mission renouvelée de l’Église catholique.

 

 

II – ÉVITER LES USAGES PERVERS DE NOTRE MÉMOIRE BLESSÉE

 

            Nous sommes un peuple à la mémoire longue et blessée. Blessée par ces affrontements politiques, législatifs et religieux qui jalonnent notre histoire depuis plus de deux siècles. Depuis la Révolution française et ce qui l’a précédée, lorsque la philosophie des Lumières dénonçait l’obscurantisme des croyants jusqu’à ces épisodes dramatiques que furent, au début du XXe siècle, avant la séparation des Églises et de l’État, l’interdiction des Congrégations enseignantes, parfois suivie de leur démantèlement et de leur expulsion.

            Et certains parmi nous se souviennent aussi de cette opposition institutionnellement organisée entre l’école catholique et l’école laïque qui nous a valu tant de débats parlementaires et tant de passions plus ou moins bien maîtrisées.

            Mais que diable, si l’on peut dire, ou plutôt au nom de Dieu, allons-nous nous interdire de regarder aussi vers l’avenir, ou plutôt d’assumer notre présent ? Comprendrons-nous que nous avons besoin les uns des autres pour vivre ensemble dans une société incertaine, d’autant plus que, plus d’un siècle après ces conflits idéologiquement manipulés entre la tradition laïque et la tradition catholique, nous avons la liberté de comprendre que beaucoup de valeurs invoquées dans les deux camps avaient des racines communes, du côté de l’Évangile du Christ ou de la pensée d’Emmanuel KANT, et qu’aujourd’hui, ce n’est plus seulement la relation entre l’Église et l’État qui est primordiale, avec tous les rapports de forces qu’elle implique, mais la relation commune à une société en manque de repères et en mal d’espérance ?

            De grâce, élargissons nos horizons ! Nos références historiques ne peuvent plus être seulement dans les excès évidents de certains penseurs anticatholiques du XVIIIe siècle, pour les uns, ni dans les rêves d’hégémonie politique et de revanche cultivés par beaucoup de catholiques français à la fin du XIXe siècle, pour d’autres. Il ne servirait à rien de se référer aux déclarations passionnées du savant rationaliste Marcellin BERTHELOT ou du journaliste ultramontain Louis VEUILLOT, d’autant plus qu’il faudrait évoquer aussi les combats menés par les catholiques dits libéraux aux côtés de MONTALEMBERT, de LACORDAIRE et du bienheureux Frédéric OZANAM, qui eux, osaient penser à frais nouveaux les relations possibles entre la foi chrétienne et les libertés modernes.

            Et je ne peux qu’évoquer au passage ce qui s’est passé le 31 décembre 1959, lorsque la loi obstinément voulue par Michel DEBRÉ et encouragée par le général de GAULLE a cherché non pas à intégrer l’enseignement catholique, mais à l’associer effectivement et méthodiquement à la mission de l’éducation nationale. Ce qui lui confère la responsabilité de manifester son caractère spécifique à l’intérieur de la société française. Et il doit le faire résolument et raisonnablement.

            Bref, il ne servirait à rien de réveiller les guérillas d’antan, pas plus que d’énumérer les difficultés persistantes de notre système scolaire. Oui ou non, acceptons-nous de reconnaître que la responsabilité d’enseigner, d’éduquer et de transmettre est une responsabilité partagée et qu’elle est assumée avec beaucoup plus d’énergie et de persévérance qu’on ne le dit par des hommes et des femmes qui aiment cette responsabilité et qui la vivent souvent comme une mission véritable ?

            En devenant prêtre et évêque, je n’ai pas oublié mes racines personnelles qui s’enfoncent du côté de l’enseignement public (le lycée Montaigne de Bordeaux où j’ai été élève, puis enseignant, après cinq années passées à l’École Normale Supérieure). En devenant évêque, j’ai trouvé de nouvelles racines dans l’enseignement catholique, en accompagnant régulièrement le travail des chefs d’établissement de mon diocèse.

            Tous, nous mesurons cette formidable rupture de traditions et de transmission qui a marqué toutes nos institutions éducatives durant les années 1965 – 1975. Et nous partageons le même constat mêlé souvent d’une perplexité inquiète devant des jeunes tributaires de cette rupture de traditions qui a bousculé et brouillé tous les repères, aussi bien moraux que religieux, culturels et politiques.

            Devant ce constat préoccupant, il est facile de se lamenter, de regretter le passé et de chercher des coupables, que l’on trouve toujours, aussi bien du côté des responsables de la société que des responsables de l’Église. Il me semble que nous avons beaucoup mieux à faire et à faire réellement et activement : nous engager dans une œuvre, dans un travail, dans une mission d’éducation, qui a évidemment des dimensions politiques, culturelles et spirituelles.

 

 

III – QUE VOULONS-NOUS POUR NOTRE SOCIÉTÉ ?

 

            Dimension politique : cette expression devrait être claire. Il s’agit de tout ce qui concerne notre cité commune, notre peuple, notre nation, notre façon de nous situer en Europe et dans le monde, avec la conscience des défis que nous avons à relever.

            Les réalités politiques, je les perçois au cours de mes visites pastorales d’évêque, en rencontrant des maires, des élus locaux, des responsables d’associations diverses autant que des acteurs de la vie chrétienne. Au-delà ou en deçà des problèmes immédiats d’aménagement du territoire, j’entends une question plus fondamentale que je formule à ma manière, en étant certain d’être fidèle aux convictions et aux inquiétudes de beaucoup de personnes : « Que voulons-nous vraiment pour notre société ? »

            Face à cette question, comme d’autres responsables, je ne peux pas me satisfaire des réponses seulement négatives, où l’on exprime le refus de la violence, de l’insécurité, de la corruption, des inégalités et des précarités aggravées par le chômage. Je crois que des réponses positives sont également attendues : nous voulons pratiquer des valeurs communes de respect et de solidarité. Nous ne consentons pas à cette déshumanisation rampante qui tend à traiter les personnes comme des numéros ou comme des pions sur un échiquier, en jouant avec elles.

            Ces attitudes appellent des engagements effectifs, mais elles ne nous dispensent pas d’une question encore plus radicale, que nous ne devons pas éviter : à quoi faut-il résister pour mener ces combats d’une façon sensée ? J’ose répondre sans hésiter : à l’idéologie régnante du désenchantement et de la résignation, et aussi à l’illusion de l’humanisme éternel.

            La résignation est pire que le désenchantement. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas de la rencontrer chez des personnes affrontées à des situations insurmontables de précarités sociales, de solitude et de peur de l’avenir. C’est de constater, au-delà des apparences, qu’elle imprègne aussi des hommes et des femmes exerçant des responsabilités et qui, quand ils s’expliquent sur l’exercice de ces responsabilités, avouent avec un peu de gêne qu’ils disposent d’une liberté très restreinte, et qu’ils subissent des contraintes innombrables situées presque toujours ailleurs qu’en eux-mêmes. J’ai parfois l’impression de me trouver devant des gnostiques qui s’ignorent, en ce sens qu’ils attribuent tout le mal à des puissances étrangères et qu’ils s’estiment victimes de déterminismes auxquels ils ne peuvent rien. Je m’étonne que les antiennes publiques à la liberté d’initiative s’accompagnent alors d’un consentement à cette impossibilité d’agir personnellement.

            Je perçois dans ce phénomène une sorte de contradiction grave : comment peut-on désespérer à ce point du pouvoir de sa conscience, de sa raison et de sa liberté ? Et il me semble parfois que des personnes âgées et aussi des jeunes font preuve, face à cette tentation, d’une plus profonde assurance, souvent teintée d’humour et même d’allégresse. La réhabilitation si nécessaire de la politique passe par cette assurance, qui elle-même ne peut pas se contenter de l’illusion humaniste.

            Cette illusion est facile dans notre culture française. Elle se réfère à cette espèce de fonds commun où viennent puiser aussi bien les tenants de la tradition laïque que ceux de la tradition chrétienne. Mais ce qui était  pensable à l’époque de Marcel PAGNOL ou d’Albert CAMUS ne l’est plus aujourd’hui en bien des cas. Qu’est-ce qu’un être humain, une personne humaine ? Et qu’est-ce qui fait qu’un être est vraiment humain, surtout s’il est soumis à des logiques quantitatives qui font fi de son identité ?

            Ce ne sont pas des questions théoriques : ce sont des questions portées jusqu’à l’angoisse par des hommes et des femmes qui, à certaines heures de leur vie, ne savent plus qui ils sont et sont incapables de résister à ceux qui les traitent comme des objets. Au nom de quoi décider du caractère humain d’une personne qui elle-même, ne parvient plus à en décider, parce qu’elle est placée dans des conditions de vulnérabilité extrême qui abolissent sa conscience ? Il ne suffit pas d’affirmer en général les droits de l’homme et de la dignité de tout être humain. À certains moments, quand cette dignité n’est plus visible, qu’elle est niée, comment la défendre encore ?

            Bref, que l’on ne se gargarise pas avec un credo humaniste qui serait partagé par tous les hommes de bonne volonté. Le principe même d’humanité est aujourd’hui en question et il demande à être pensé à frais nouveaux de façon raisonnable, précisément face à ce qu’il peut y avoir d’irrationnel et de violent dans certains calculs de la technique ou dans certaines pressions financières et spéculatives.

            Tel est le terrain de notre humanité commune, de notre société commune où la raison instrumentale a besoin de s’appuyer sur la raison morale et sur la raison religieuse, si l’on accepte que celle-ci soit capable de participer aux réflexions qui concernent notre avenir commun. Ce terrain-là est bien un terrain politique, puisqu’il touche à la détermination de l’intérêt général, à ce qui a du prix pour notre cité humaine, pour notre État et pour notre nation.

 

 

IV – CONSENTIR À LA MISSION RENOUVELÉE DE L’ÉGLISE

 

            Si réforme de l’Église il doit y avoir, elle concerne non pas d’abord ses structures et son fonctionnement, mais sa mission, sa façon de se manifester et de manifester ses convictions à l’intérieur de nos sociétés « sorties de la religion », comme l’explique le philosophe Marcel GAUCHET.

            Il nous serait bon d’entendre les avertissements venant de ce penseur, lorsqu’il montre que la sécularisation n’a pas exclu les religions, et tout particulièrement le catholicisme, de la modernité. Elle les oblige, elle oblige l’Église catholique et les catholiques à ne plus rêver de reconquérir je ne sais quel terrain perdu mais à laisser transparaître de façon résolue et sereine ce qui les inspire : la foi au Dieu vivant qui a choisi lui-même de se lier à notre humanité, de sorte que l’affirmation chrétienne de Dieu est inséparable de l’affirmation et de la défense de la dignité de tout être humain, à commencer par les plus fragiles.

            Avant de devenir le pape Benoît XVI, le théologien Joseph RATZINGER a souvent réfléchi à cette place de l’Église dans nos sociétés démocratiques et il formule à ce sujet deux recommandations qui ont valeur d’appel : l’Église catholique ne doit pas se penser et se présenter comme une contre – société, un « État dans l’État », mais elle doit au contraire participer aux délibérations collectives que la société et les pouvoirs publics instaurent en vue de faire face aux problèmes nouveaux qui se posent à eux. Mais, en même temps, elle doit manifester sa spécificité, en mobilisant ses ressources intérieures pour montrer clairement qu’elle cherche elle-même à vivre les convictions et les valeurs qu’elle recommande à la société. (cf. J. RATZINGER, Valeurs pour un temps de crise, Paris, 2005, p.46-47)

            Et s’il fallait préciser dans quels domaines cette mission de l’Église est appelée aujourd’hui à se déployer davantage, je n’hésiterai pas à en souligner trois.

            Le premier, sans doute le plus sensible et le plus onéreux, est celui du respect intransigeant manifesté à des personnes qui demandent à être reconnues pour elles-mêmes, quels que soient leur statut social et leur condition humaine. Pouvoir faire comprendre à quelqu’un qui doute ou qui désespère de soi-même : « Tu es connu ! Tu es estimé ! Tu as du prix ! », c’est une véritable libération. Et que l’on ne dise pas que cette libération serait seulement intérieure et subjective. Tous ceux et celles qui donnent de leur temps pour des missions d’accueil et de solidarité savent très bien que cette reconnaissance désintéressée des personnes a un impact prolongé et qu’elle crée ou recrée des liens sociaux, en suscitant une confiance plus forte que toutes les raisons de désespérer ou que tous les calculs financiers.

            Le second domaine, lié au premier, est celui de la fraternité vécue à échelle humaine. À cet égard, la place des étrangers ou des gens d’origine étrangère dans les communautés chrétiennes est très significative. Et j’atteste que l’accès au mystère de Dieu, l’initiation chrétienne devient pour ces personnes une source de communion, à travers toutes les différences, et cette pratique de la fraternité concrète est sans doute la meilleure réponse au mal de la solitude qui mine notre corps social où l’anonymat est la loi.

            À cette pratique de la fraternité on peut joindre celle de l’espérance, parfois contre toute espérance. Et pour nous, chrétiens, cette espérance est terriblement paradoxale : elle passe par la violence des hommes et par l’horreur de la mort. Elle passe par la Croix du Christ, reconnue non pas comme un signe de mort, mais comme une victoire sur la mort à partir de la révélation d’une force qui n’est pas de ce monde : « Père, dit Jésus sur la croix, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Luc 23,34).

            Ces paroles ne sont pas dites dans le film de Xavier BEAUVOIS qui raconte la vie et la mort, ou plutôt la marche vers la mort, des moines de Tibhirine. Mais on comprend très bien que ces sept hommes de prière ont choisi de donner leur vie pour témoigner de Dieu en Algérie. Comme nous, nous apprenons à témoigner de Dieu en France, en militant en paroles et aussi en silence ou en actes, non pas seulement pour la réforme de l’Église, mais pour que l’Église ait le courage d’être elle-même, c’est-à-dire comme le dit le Concile Vatican II, le sacrement, « c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. » (Lumen gentium, 1).

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