Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'Église catholique dans la société française : une présence réelle et méconnue. Article paru dans "ENA hors les murs", mars 2013

30 Mai 2013 Publié dans #Articles

ENA

 

PAR-DELÀ LES IMAGES D’ÉPINAL

 

     L’Église catholique qui est en France, en ce début du XXIe siècle, on croit la connaître, parce qu’elle fait partie de notre histoire commune. Voyez la cathédrale de Notre-Dame de Paris, qui est là depuis 850 ans, avec sa façade royale et ses neuf nouvelles cloches, et n’oubliez pas toutes les célébrations nationales qui s’y sont déroulées, parmi lesquelles on peut mentionner le Te Deum de la victoire, le 26 août 1944, devenu un Magnificat, et les obsèques des présidents de la Ve République, Charles de Gaulle, Georges Pompidou et François Mitterrand, en attendant les autres !

     Et aux monuments de Paris, il faudrait ajouter des abbayes illustres, d’autres cathédrales superbes, comme celle d’Angoulême, qui est romane, et des hauts lieux de prière et de rassemblement, de Reims à Lourdes et de Rouen à Marseille !

     Mais cette perception exclusivement patrimoniale de la présence actuelle de l’Église catholique en France peut être dangereuse. Car elle vient alimenter des représentations collectives qui ont la vie dure et qui ne sont pas conformes à la réalité. On dirait parfois que la mémoire du catholicisme française s’est arrêtée aux débuts de la IIIe République ou aux lendemains de la loi de Séparation entre l’Église et l’État, précisément à ces heures éprouvantes où s’exacerbait la guerre des deux France, la catholique et la laïque, la monarchiste et la républicaine. Quelle erreur et quelle sottise !

     Car il faut dépasser résolument ces images d’Épinal, à partir desquelles on conçoit la religion catholique comme une menace latente et même déclarée à la laïcité de l’État. J’ai écouté avec attention le discours par lequel notre ministre de la Justice, Madame TAUBIRA, a ouvert à l’Assemblée nationale, le 29 janvier 2013, la discussion sur le projet de loi qui ouvre le mariage et l’adoption aux couples de même sexe. Ce discours est remarquablement pensé : il montre comment l’institution du mariage civil est une conquête de la révolution en 1791, et plus tard, en 1884, de la République laïque. Vive donc le mariage civil à l’intérieur de notre société ! Mais pourquoi voudrait-on que le sacrement du mariage soit l’ennemi du mariage civil, comme si l’on ignorait qu’à partir du Haut Moyen Âge (que j’ai quelques raisons de connaître), c’est l’Église catholique qui a défendu le consentement mutuel et libre des époux, contre toutes les traditions qui ne concevaient l’union de l’homme et de la femme que comme un système d’arrangements tribaux, familiaux et financiers ! Et qui pourrait nier qu’à l’heure actuelle, l’Église catholique est la seule institution, en France, qui veille effectivement à préparer au mariage ceux et celles qui le choisissent, et il s’agit, en même temps, du mariage civil et du mariage religieux ?

     De grâce, Madame le Ministre (comme on dit à l’Académie française), ne réveillons pas les vieux réflexes guerriers qui sommeillent dans notre inconscient collectif et demandez à votre collègue Manuel VALLS pourquoi il était présent l’autre jour à l’intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, pour la messe qui inaugurait son 850e anniversaire, et ensuite à l’extérieur, pour prononcer un discours également remarquable sur les relations actuelles entre l’Église et l’État, fondées sur la séparation, la différence et le respect mutuel ! Et le respect inclut et exige la connaissance des réalités, et en particulier de tout ce qui concerne la présence actuelle de l’Église catholique à l’intérieur de la société française.

           

 

À L’INTÉRIEUR DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

 

     Je sais bien : un certain nombre de catholiques rêvent encore ou à nouveau de camper en dehors de la cité commune, pour mieux critiquer ses métamorphoses et pour être ainsi des spectateurs prêts à tous les combats qu’ils jugeraient nécessaires. À moins que – mais le résultat serait le même – ils ne s’imaginent être enfermés dans une citadelle assiégée en attendant l’assaut des barbares ! La posture serait la même, guerrière, avec un mélange d’actions défensives et offensives.

     Quelle stupidité ! Comme si nous n’étions pas tous et toutes des citoyens français, tout en étant des membres de l’Église catholique, et si nous ne devions pas souffrir ensemble, avec ceux et celles qui ne croient pas au ciel de Dieu, à cause de tout ce qui tend à déshumaniser et à déréguler notre société si fragile, et si dure en même temps, avec tant de phénomènes de fragmentations, de séparations, de violences parfois.

     Ce n’est donc pas l’heure de nous situer à l’extérieur de notre société. D’autant plus que le qualificatif de catholique, parfois si déprécié aux yeux mêmes de certains catholiques, inclut une ouverture primordiale à l’universel, ou plus exactement une participation à l’ouverture même du Dieu vivant, le Père de Jésus, quand il vient « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10).

      Et c’est à la lumière de ce qualificatif respectable et non pas dangereux qu’il faut comprendre le combat intransigeant que l’Église catholique pratique et pratiquera en France pour être « l’avocate de l’humanité de toute personne humaine », comme disait jadis le cardinal LUSTIGER. À commencer par les plus fragiles, ceux et celles qui ne crient pas, qui ne manifestent pas, mais qui s’enferment dans leur solitude, plus ou moins liée à l’aggravation si réelle de la pauvreté, aux conséquences du chômage, aux déchirures du tissu social dans les grands ensembles urbains et aussi dans des zones rurales en voie de désertification.

     J’aime le redire ici avec insistance, parce qu’il me semble que l’Église catholique est parfois maladroite ou timide pour le faire entendre comme il faudrait. Le plus grave, c’est évidemment la crise économique dont les effets sont maintenant de plus en plus sensibles et l’un de ces effets est la perte ou la dissolution de l’espoir, parce que le temps n’est plus porteur de promesses, comme il semblait l’être au temps des Trente glorieuses, que beaucoup de jeunes ne savent pas quel métier ils pourront exercer demain après leurs études et que beaucoup de parents ou de grands-parents se demandent souvent comment ils pourront nourrir convenablement leurs enfants le soir, après les repas pris à la cantine, si encore ils ont les moyens de payer la cantine, aussi bien dans les établissements de l’enseignement catholique que dans ceux de l’enseignement public.

     Beaucoup de catholiques sont conscients de ces réalités qui atteignent des personnes concrètes. Et ils agissent discrètement pour faire face à des situations de misère, à travers de multiples associations d’obédience catholique ou laïque. Et, bien entendu, ils n’oublient pas la parabole du Bon Samaritain, que le pape Benoît XVI propose comme modèle de son message pour le Carême de cette année 2013. Et tous les diocèses de France se préparent actuellement à ce que l’on appelle dans notre jargon l’opération Diaconia 2013, qui a pour but de faire apparaître que la charité est constitutive, autant que la foi, de l’identité catholique, comme au temps de saint Martin, de saint Vincent de Paul ou du bienheureux Frédéric Ozanam.

    Oui, notre combat est indivisible : nous nous savons appelés à manifester, à promouvoir, à défendre la dignité de toute personne humaine, et d’abord de celles qui sont confrontées à des situations de détresse ou de peur, de celles qui sont l’objet de discriminations scandaleuses et intolérables, de celles que l’on manipule comme des pions ou comme des objets, en fonction des impératifs exclusifs de la rentabilité financière ou technique, ou de celles dont les activités, aussi bien économiques que sexuelles, ne sont déterminées que par les lois du marché.

     Et en agissant ainsi, nous ne nous prenons pas pour la conscience critique d’un monde sans conscience. Nous tenons simplement, comme l’avait affirmé en 1996 la Lettre aux catholiques de France (que j’ai bien des raisons de connaître par le cœur puisque je l’avais conçue et rédigée avec des amis), « à être reconnus, nous catholiques en France, non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi. » (Lettre aux catholiques de France, Paris, Cerf, 1996, p.28).

 

 

LA VITALITÉ DE LA FOI ET DE LA CHARITÉ

 

     Au sujet de cette vitalité de notre foi, il y aurait beaucoup à dire, et en particulier ceci, qui est fondamental : en deçà ou par-delà l’affaiblissement évident de beaucoup d’institutions catholiques (lié à la baisse de la pratique religieuse, au vieillissement des prêtres, à la pénurie des vocations), se produit un renouvellement en profondeur du tissu de l’Église catholique en France. Il n’y a pas seulement des églises fermées. Il y a beaucoup d’églises ouvertes, notamment les 410 églises romanes du diocèse d’Angoulême, parce que des élus locaux, des municipalités comprennent que ces bâtiments ne sont pas comme les autres, et que des catholiques ont à cœur non seulement de les entretenir, mais d’y prier et d’y accueillir des pèlerins de passage.

    Et surtout, dans un climat général de désenchantement et parfois de désespérance, on peut percevoir parmi nous de réelles attentes spirituelles, que des jeunes et des adultes ne savent pas exprimer avec les mots de la Tradition, mais dont nous sommes témoins, si nous le voulons bien.

            Autrement dit, la sécularisation n’entraine pas automatiquement l’effacement des traces et des mémoires catholiques dans notre pays. Elle oblige les catholiques et toutes les communautés chrétiennes à se réveiller, à se convertir au mystère du Dieu vivant qui fait alliance avec nous et à se manifester autrement dans notre société démocratique et pluraliste : non pas comme des groupes d’influence ou de pression, mais comme des sources de vie sensée, de compréhension du monde, d’engagements tenaces et de réel don de soi.

     J’entends à ce sujet les avertissements raisonnables de Marcel GAUCHET beaucoup plus que les analyses désespérantes de Danièle HERVIEU-LÉGER :

     « Les institutions religieuses partent avec l’avantage d’une position privilégiée. Dans un monde détraditionalisé, elles sont les seules institutions à entretenir un rapport direct et constitutif avec le passé, à côté des musées et des institutions patrimoniales en général. Sauf que les musées et les institutions de mémoire ne font que conserver, alors que les institutions religieuses font vivre. Elles perpétuent, entretiennent, actualisent, enrichissent un immuable message venu du fond des âges. Elles sont, dans un monde détraditionalisé, le seul bastion de tradition qui surnage, parce que précisément cette tradition ne se transmet pas seulement par la coutume et l’héritage, mais passe par l’explicitation du Livre, l’exposition de la foi et son enseignement. Elles forment le seul site où la notion de tradition conserve son sens plein et actuel. Cette singularité les désigne pour une fonction plus vaste à l’échelle de la collectivité : celle de gardienne et de passeuse de l’histoire profonde où nous avons nos origines. » (Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté ?, Paris, 2004, p.246.)

 

     Je n’aime pas du tout l’image du bastion. Je crois plutôt qu’il faut raser les bastions, comme l’écrivait dans les années 60 le grand théologien suisse Urs von BALTHASAR. J’aime beaucoup plus les images de l’Évangile, celles par lesquelles Jésus appelle ses disciples à être inlassablement « sel de la terre et lumière du monde » (cf. Matthieu 5,13-14). C’est cette dynamique de présence et d’inscription que l’Église catholique est appelée à pratiquer dans la société française, en ces temps d’incertitude.

 

+ Claude DAGENS

10 février 2013

Partager cet article

Repost 0