Le blog de Mgr Claude DAGENS

JEAN-PAUL II : CET HOMME EST UN SIGNE DE DIEU. Fléac, le 1er mai 2011

16 Mai 2011 Publié dans #Interventions diverses

 

  

 JP II 

 

 

Nous nous associons à tous les pèlerins qui sont à Rome, sur la place Saint-Pierre, pour être témoins de l’acte solennel que va accomplir le pape Benoît XVI : la reconnaissance de Jean-Paul II comme « bienheureux », c’est-à-dire comme un homme dont on peut être sûr qu’il vit dans la lumière de Dieu et qu’il intercède pour nous. Comme il l’a fait pour cette religieuse française, sœur Marie Simon-Pierre, guérie de la maladie de Parkinson en juin 2005.

Jean-Paul II est le pape qui m’a appelé au ministère d’évêque, en juillet 1987, et je n’oublie pas qu’au soir de sa mort, le 2 avril 2005, je me trouvais devant la grotte de Lourdes, où il était venu en pèlerin et comme malade, au mois d’août précédent. J’ai prié aussitôt pour lui Notre-Dame de Lourdes et, le lendemain, j’ai présidé la messe en la basilique souterraine pour lui.

Me voici maintenant appelé à vous dire ce que j’ai appris de lui ou plutôt comment cet enfant de la Pologne, cet archevêque de Cracovie, est devenu un grand témoin du Christ pour le monde entier, à la charnière entre le XXe et le XXIe siècle, entre 1978, l’année de son élection comme évêque de Rome, et 2005, l’année de sa mort.

 

J’évoquerai d’abord quelques images parlantes du pape Jean-Paul II, puis je voudrais montrer comment ce pape n’a pas cessé de déployer les grandes intuitions mises en relief par le Concile Vatican II et de quelle façon ses appels gardent toute leur importance pour la mission de l’Église en ces temps qui sont les nôtres.

 

 

I – DES IMAGES PARLANTES

 

 16 octobre 1978 au soir : je me trouvais à Poitiers, au Séminaire, où avait lieu une session de formation aux médias, que j’avais moi-même organisé pour les professeurs de nos deux Séminaires, de Bordeaux et de Poitiers. On attendait le résultat du Conclave, de l’assemblée des cardinaux réunis à Rome pour élire un successeur au pape Jean-Paul Ier.

Nous étions quelques-uns dans le bureau d’un professeur, nous écoutions la Radio. Et l’annonce est venue : « Habemus papam, reverendissimum et eminentissimum cardinalem Carolum… » : Karol WOJTILA, archevêque de Cracovie, en Pologne.

Et l’on a vu à la télévision apparaître un homme vigoureux, jeune (58 ans) et qui se présentait lui-même en italien : « un homme venu de loin, de la Pologne », dont on savait qu’il s’agissait d’un pays communiste, intégré à cet ensemble de l’Europe de l’Est sous tutelle de l’Union soviétique, depuis 1945.

Et l’on apprit plus tard que ce Karol WOJTYLA avait été marqué, dès son enfance, par l’histoire dramatique de la Pologne, son père étant un officier de l’empire austro-hongrois. Durant l’occupation nazie, Karol a perdu son père, avec lequel il vivait, il avait travaillé dans une usine et avait choisi de devenir prêtre, après avoir été attiré par le théâtre et la littérature.

Aumônier d’étudiants, très lié aux milieux universitaires et intellectuels de Cracovie, il avait eu très vite un grand rayonnement. Il enseignait l’éthique sociale à l’Université catholique de Lublin, et en 1958, il avait été nommé par Pie XII évêque auxiliaire de l’archevêque de Cracovie, puis archevêque en 1964. Il avait participé activement au Concile Vatican II, il y avait été remarqué par de grands théologiens français, le Père Henri de LUBAC et le Père Yves CONGAR, et il avait pris une grande part à l’élaboration de la Constitution conciliaire Gaudium et spes sur « l’Église dans le monde de ce temps ». Bref, un homme de foi et de courage, un intellectuel devenu un pasteur très actif, avec une large expérience de l’Église.

 

Février 2000 : nous sommes une vingtaine de prêtres du diocèse d’Angoulême à Rome, pour une semaine de retraite. Le mardi ou le mercredi matin, grâce au Père Jacky BOCQUIER qui connaissait le secrétaire de Jean-Paul II, nous allons célébrer l’Eucharistie avec Jean-Paul II, dans sa chapelle privée. Moment de recueillement, de prière intense, de joie profonde. Et, après la messe, je présente chaque prêtre au pape, de façon personnelle, avant de faire une photo : je me souviens encore des deux arrêts de Jean-Paul II, devant le Père Michel HOANG, en évoquant le Vietnam où lui, le pape, n’avait pas pu aller, et devant le Père Marc PRUNIER, aumônier des Gitans.

Nous avons rencontré le successeur de l’apôtre Pierre et nous avons établi un lien vivant entre le premier des apôtres, le pêcheur du lac de Tibériade, et l’homme chargé pour notre temps d’annoncer le Christ dans le monde entier. Et c’était la première année du troisième millénaire…

 

Dernière image : 14 et 15 août 2004, à Lourdes. Jean-Paul II est venu comme un malade, un homme écrasé par le poids de son propre corps, plus ou moins paralysé par la maladie de Parkinson. Je le revois devant la grotte, au début de sa visite. Il n’a pas pu lire le discours qui avait été préparé. Il l’a donné à lire au cardinal ETCHEGARAY. Voici les derniers mots de ce discours :

« Chers frères et sœurs malades, je voudrais vous serrer dans mes bras, l’un après l’autre, de manière affectueuse et vous dire combien je suis proche de vous et solidaire de vous. Je le fais spirituellement, vous confiant à l’amour maternel de la Mère du Seigneur et lui demandant de vous obtenir les bénédictions et les consolations de son Fils Jésus. »

Et il y eut aussi l’homélie du 15 août, où il appelle les femmes à être dans un monde dur comme « des sentinelles de l’invisible ».

On voyait ce vieil homme fatigué et vibrant de compassion, heureux de se confier avec tous les malades à Notre-Dame de l’Espérance et à la miséricorde du Christ, à Lourdes, comme nous le faisons tous…

 

 

II – UN PAPE QUI A DÉPLOYÉ LES GRANDES INTUITIONS DU CONCILE VATICAN II

 

Il y a, dans la grande Constitution conciliaire Gaudium et spes, quelques affirmations majeures que Jean-Paul II a citées des multitudes de fois dans ses encycliques et ses discours. On peut se demander s’il n’est pas lui-même l’auteur de ces affirmations. En tout cas, elles disent pour lui l’essentiel des défis du monde moderne auxquels les chrétiens et l’Église sont confrontés : il s’agit de l’homme, de la personne humaine, de la dignité humaine et de la défense de cette dignité.

Voici ces affirmations : « L’Église sait parfaitement que son message est en accord avec le fond secret du cœur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l’homme, et rend ainsi l’espoir à ceux qui n’osent plus croire à la grandeur de leur destin. Ce message, loin de diminuer l’homme, sert à son progrès en répandant lumière, vie et liberté et, en dehors de lui, rien ne peut combler le cœur humain : “Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi.” »

« En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. » (Gaudium et spes, n° 21, § 7 et n° 22, § 1).

 

Ces affirmations peuvent sembler théoriques. Pour Karol WOJTYLA, elles ne l’étaient pas du tout. Pourquoi ? Parce qu’il avait été témoin de la négation de la dignité humaine, à la fois par la barbarie du système nazi (et Auschwitz est à 20 km de son village natal, Wadowice) et par le mensonge et l’oppression du système soviétique (il a appris comme prêtre et comme évêque à résister habituellement à toutes les perfidies des autorités communistes de son pays).

Affirmer la dignité inaliénable de la personne humaine, c’est pour lui la meilleure manière, la seule manière de faire face à ce qu’il y a d’inhumain dans ces formes modernes de barbarie.

 

Karol WOJTYLA a découvert la philosophie personnaliste dans les années 1950 et il a cherché à penser la dignité humaine, la qualité humaine des actes de l’homme, et notamment dans le domaine de la sexualité, et les débats très vifs qui ont eu lieu au Concile Vatican II autour de la Constitution Gaudium et spes vont le pousser à approfondir encore sa réflexion.

Cet homme vient de l’Europe centrale, dominée par le marxisme. Il ne peut pas accepter l’indifférence des pays occidentaux et notamment des catholiques occidentaux à l’égard du marxisme réel. Il le dit avec force, et il le montre : car il sait, par expérience, que l’humanisme athée existe et qu’il est destructeur, et qu’il faut donc affirmer sans crainte non pas exactement l’humanisme chrétien, mais le sens chrétien de la dignité humaine, lui-même lié à l’incarnation et à la passion du Christ.

 

Devenu pape, Karol WOJTYLA va, dès le début de son ministère, proclamer cette dignité humaine et cette défense intransigeante de la dignité humaine, des droits de l’homme, et en faire le cœur même de sa mission.

C’est l’appel simple et retentissant qu’il lance dans sa première homélie d’évêque de Rome, le 26 octobre 1978 : « N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ, ouvrez-lui les portes des États, des sociétés, des régimes politiques. Il sait ce qu’il y a dans l’homme et lui seul le sait. »

 

Et ce sera, en 1979 le leitmotiv de sa première encyclique, Redemptor hominis, où, partant des affirmations du Concile Vatican II, il assigne à l’Église tout entière la mission « de diriger le regard de l’homme, d’orienter la conscience et l’expérience de toute l’humanité vers le mystère du Christ, d’aider tous les hommes à se familiariser avec la profondeur de la Rédemption qui se réalise dans le Christ Jésus. En même temps, on atteint aussi la sphère la plus profonde de l’homme, nous voulons dire la sphère du cœur de l’homme, de sa conscience et de sa vie. » (Redemptor hominis, n° 10).

Car « l’homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social – dans le cercle de sa famille, à l’intérieur de sociétés et de contextes très divers, dans le cadre de sa nation ou de son peuple (et peut-être plus encore de son clan et de sa tribu), même dans le cadre de toute l’humanité – cet homme est la première route que l’Église doit parcourir en accomplissant sa mission : il est la première route et la route fondamentale de l’Église, route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption. » (Redemptor hominis, n° 14).

 

Toute l’action et toute la réflexion de Jean-Paul II, dans tous les domaines, aussi bien au niveau de la politique internationale que du combat pour les droits de l’homme et la liberté religieuse, que dans le domaine de la vie économique et sociale ou de la vie familiale, veut être une mise en œuvre permanente, décidée, parfois passionnée de cette conjonction fondamentale entre l’homme, le Christ et l’Église.

Il y a là une sorte d’interprétation globale du Concile Vatican II. Parce qu’on a dit souvent que Vatican II avait été le « Concile de l’Église », un Concile concentré sur le mystère de l’Église comme communion et comme peuple de Dieu.

Je ne le pense pas. Le Concile Vatican II est un Concile authentiquement traditionnel, parce qu’il est la fois théologique et pastoral, mais son originalité est de relier, de penser ensemble le mystère du Christ, le mystère de l’homme et le mystère de l’Église, comme l’affirmera avec éclat le début de la grande Constitution sur l’Église :

« Le Christ étant la lumière des peuples, l’Église est, dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. » (Lumen gentium, n° 1).

Jean-Paul II est le témoin de cette relation intime qui unit le Christ, l’homme et l’Église, et c’est pourquoi on ne peut pas séparer chez lui, dans sa pensée et son action, ce qui serait de l’ordre politique et ce qui serait d’ordre spirituel ou mystique. C’est le combat pour la dignité de l’homme, révélée et renouvelée par le Christ, qui est le cœur de la mission de l’Église.

 

 

III – ENTRER DANS LE XXIe SIÈCLE

 

C’est clair : Karol WOJTYLA, devenu le pape Jean-Paul II, nous a été donné par Dieu pour entrer dans le XXIe siècle en nous y engageant avec la force du Christ vivant, ressuscité.

Si vous me demandez encore ce que je retiens de cet homme exceptionnel que j’ai rencontré plusieurs fois, je répondrai sans hésiter.

Cet homme, qui était d’abord apparu comme un « athlète de Dieu », un sportif vigoureux, superbement doué pour s’adresser aux foules et spécialement aux jeunes, est devenu un homme affaibli, mais qui n’avait pas peur d’être vu avec son affaiblissement physique, parce que cet affaiblissement n’empêchait pas la force du Christ de se manifester en Lui.

Cet homme avait été façonné au plus profond par les combats qu’il avait menés et qu’il continuait à mener. Il savait qu’il existe dans notre humanité une force qui ne se mesure pas en termes de quantité : c’est la force des consciences libres qui refusent le mensonge et l’injustice. Cette force, il l’a encouragée en Pologne à travers le syndicat Solidarnosc et l’action de Lech Walesa. Cette force a contribué à renverser ou à provoquer la dissolution du système communiste.

Cet homme a été reconnu comme un signe, bien au-delà de l’Église catholique : le signe de l’engagement même de Dieu qui se révèle à l’intérieur de l’histoire des hommes, au milieu même des violences de l’histoire, et qui se révèle comme le « Maître de l’impossible ».

Jean-Paul II a témoigné et continue à témoigner de cet « impossible de Dieu ». Il le faisait en se plongeant dans la prière, comme on plonge dans l’eau, et, en même temps, en étant extraordinairement disponible à tous ceux qu’il rencontrait.

Lors de ma dernière rencontre avec lui, au Vatican, - c’était en février 2004 – il regardait, sur la carte de France, le département de la Charente. Je lui ai dit : « Saint Père, comme dans d’autres diocèses de France, nous percevons de signes de renaissance chrétienne, au milieu de tout ce qui est affaibli. » « Ah bon, m’a-t-il dit. Et quels sont ces signes ? » Et je lui ai parlé des catéchumènes, des jeunes qui participent à des pèlerinages à Taizé et à Lourdes, des multiples manières dont nous pratiquons la prise en charge commune de la mission chrétienne et l’initiation chrétienne au mystère de Dieu. Il écoutait avec attention.

Je suis sûr que maintenant, avec d’autres bienheureux et d’autres saints, il veille sur nous. Et il doit aussi veiller sur son successeur, Benoît XVI, qui, dans son avant-dernier livre, évoque sa visite en France, en septembre 2008, en écrivant ceci :

« Avant ma visite, on m’avait prévenu que je partais pour un pays largement athée et que j’allais avoir droit à un accueil plutôt glacial… [Après la visite à Paris et à Lourdes], il a été très important, pour moi, de voir que dans cette France prétendue laïque subsiste une immense force de foi. » (Lumière du monde, Paris, 2010, p.157).

Je suis sûr que Jean-Paul II contribue aussi à cette compréhension.

  

  

Claude DAGENS, évêque d’Angoulême

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