Le blog de Mgr Claude DAGENS

DIX ANS APRES LA LETTRE AUX CATHOLIQUES DE FRANCE, À QUELS DÉFIS L'ÉGLISE EST-ELLE CONFRONTÉE ?

15 Février 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
 
    Conférence donnée le 21 janvier 2007 à Bordeaux, en l’église sainte Eulalie de Bordeaux
 
 
I – UNE LETTRE QUI A VALEUR D’ENGAGEMENT
 
            En cette église sainte Eulalie de Bordeaux, je dois d’abord témoigner de la fidélité de Dieu. Oui, Dieu nous est fidèle, il nous connaît, il conduit nos vies. Je porte ce témoignage dans cette église où mes parents ont célébré leur mariage, où j’ai été baptisé, où j’ai participé à la messe avec eux tous les dimanches durant près de 20 ans, et où j’ai été ordonné prêtre.
            En venant aujourd’hui dans ce lieu, je te reconnais, Seigneur, comme Celui qui t’engage avec nous et qui ne cesse pas de nous appeler à nous engager avec Toi.
            Je suis heureux de pouvoir accomplir cet acte de reconnaissance en présence de témoins et d’amis. Si vous saviez combien, dans la vie d’un évêque, l’amitié et l’affection fidèles sont des ressources précieuses, que l’on cultive dans son cœur et que l’on encourage le peuple de Dieu à cultiver ! Surtout quand on doit faire face à des épreuves et mener le bon combat de la foi et de l’amour !
            Mais je viens aussi à vous en tant que témoin de cet engagement qu’a été et que demeure notre Lettre aux catholiques de France, publiée en janvier 1997. Cette lettre, dont j’ai été le concepteur et le rédacteur et qui fut adoptée à la quasi unanimité par les évêques réunis à Lourdes en novembre 1996, n’est pas un texte de circonstances.  C’est l’expression d’une volonté commune condensée dans une expression que l’on a retenue : « PROPOSER LA FOI DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE »
 
            Cette expression découle d’une intention profondément positive. Au moins à deux niveaux.
                        - Tout d’abord, nous ne voulons pas être des spectateurs de notre société. Nous ne l’observons pas de l’extérieur. Nous désirons inscrire notre foi chrétienne en Dieu à l’intérieur du tissu de cette société, surtout si ce tissu est déchiré et fragile.
                        - D’autre part, nous ne cherchons pas à nous imposer, ni à nous situer en position défensive, comme si le monde n’était peuplé que d’adversaires de l’Église. Nous voulons être nous-mêmes, des croyants appelés à vivre de la foi catholique reçue des apôtres, la foi en Jésus Christ, le Fils du Dieu vivant qui est venu lui-même, comme il le dira après sa visite chez Zachée, « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10).
            Pour le dire autrement, je souhaite que notre Lettre aux catholiques de France, qui a été traduite en six langues (portugais, italien, hongrois, espagnol, allemand, néerlandais, et aussi belge et suisse …) continue en France même son œuvre de renouveau et d’engagement chrétien à partir de l’intuition qui l’inspire.
            « Nous refusons toute nostalgie pour des époques passées où le principe d’autorité semblait s’imposer de façon indiscutable. Nous ne rêvons pas d’un impossible retour à ce que l’on appelait la chrétienté.
 
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            C’est dans le contexte de la société actuelle que nous entendons mettre en œuvre la force de proposition et d’interpellation de l’Évangile, sans oublier que l’Évangile est susceptible de contester l’ordre du monde et de la société quand cet ordre tend à devenir inhumain. » (Lettre aux catholiques de France, Paris, 1996, p. 20-21).
            S’il fallait fournir des références à un tel engagement, j’évoquerais sans hésiter cette femme nommée Madeleine DELBRÊL, qui fut pendant 30 ans assistante sociale dans la banlieue ouvrière et communiste de Paris, à Ivry. Cette croyante n’avait pas peur d’affirmer que le milieu athée est « une circonstance favorable à notre propre conversion chrétienne » (cf. sa dernière conférence dans Nous autres, gens des rues, Foi vivante, Paris, 1966, p. 281-293) et qu’il est capital de comprendre que le temps d’aujourd’hui, quel qu’il soit, est le temps de notre foi, et de notre foi militante, et non « encasernée » (cf. « Temps d’aujourd’hui, temps de notre foi », ibid., p. 221).
            À nous de comprendre les temps que nous avons à vivre en ce début du XXIè siècle comme des temps nouveaux pour l’Évangile et pour l’évangélisation, à partir de cet acte de discernement que notre premier rapport publié en 1994 formulait ainsi : « Dans les mutations actuelles de la société et de l’Église, qu’est-ce qui s’efface et qu’est-ce qui émerge ? Et comment des chrétiens, des membres de l’Église, ont-ils déjà relevé le défi de la foi ? » (Proposer la foi dans la société actuelle, Paris, 1994, p. 16).
            À la question posée : « Où en est l’Église catholique en France ? », je crois bon d’en ajouter une autre : « Que désirons-nous vraiment pour l’Église catholique en France en ce début du XXIè siècle ? »
            Et voici ma réponse : je désire, nous désirons que l’Église n’ait pas peur d’être elle-même, en relevant les défis auxquels elle est confrontée, dans plusieurs domaines, et aussi en répondant aux appels de Dieu en ce temps de notre histoire.
 
            Je vais donc me saisir de ces deux questions vitales :
                        * À quels défis notre Église est-elle confrontée ?
                        * À quels appels de Dieu doit-elle répondre pour être elle-même ?
 
            En formulant ainsi ces questions, je me souviens d’une des premières réactions que j’avais reçues en décembre 1996, de la part d’un journaliste connu qui est devenu un ami, Jean Claude GUILLEBAUD : « N’ayez pas peur d’être vous-mêmes ! » Je crois qu’il avait bien compris.
 
 
II – À QUELS DÉFIS L’ÉGLISE EST-ELLE CONFRONTÉE ?
 
            Les défis sont comme les montagnes. Ils sont plusieurs versants. Il y a d’abord – et c’est souvent le plus impressionnant – le versant des obstacles et des difficultés : on perçoit alors ce qui résiste à la foi chrétienne, ce climat général d’indifférence apparemment massive, lié à ce phénomène complexe que l’on appelle la sécularisation, en vertu de laquelle les religions sont renvoyées à la vie privée,  et parfois aussi perçues comme des obstacles à la modernité, surtout quand on évoque le terrorisme islamiste ou le fondamentalisme chrétien.
            L’autre versant est celui des initiatives, des engagements, et même des renaissances dont les signes existent aussi : qu’on, le veuille ou non, l’expérience religieuse intéresse nos contemporains, les membres de l’Église sont sollicités de tous côtés, notamment dans le domaine de la solidarité, et il y a probablement plus de gens qui cherchent Dieu et qui le prient secrètement que ne le disent les sondages et les statistiques.
            Il reste que nous devons être réalistes et donc prendre la mesure des principaux défis auxquels l’Église catholique est confrontée dans la France actuelle :
                        - Le défi culturel d’une méconnaissance ou d’un oubli de la tradition chrétienne
                        - Le défi institutionnel d’un affaiblissement du Corps ecclésial
                        - Le défi politique du dépassement des rapports de force entre la tradition catholique et la tradition laïque.
 
            1. La méconnaissance ou l’oubli de la tradition chrétienne
 
            Nous venons tous après une formidable « rupture de traditions et de transmission » qui s’est produite dans les années 1965 – 1975 et qui a marqué toutes les institutions éducatives : l’école, les familles et les Églises, et spécialement l’Église catholique. Le symptôme le plus évident de cette rupture est l’état d’ignorance ou d’innocence assez généralisé des jeunes générations qui ne disposent plus des repères communs qui étaient ceux des adultes : aussi bien dans le domaine de la morale et de la politique que dans celui de la religion.
            Dans ce contexte-là, la tradition chrétienne est méconnue. Plus exactement, on croit la connaître, mais on lui applique des catégories très réductrices qui empêchent de la comprendre dans sa vérité vivante.
 
                        - Première réduction : la réduction culturelle. Le christianisme est considéré comme un phénomène culturel intéressant, mais dépassé. On peut admirer les églises romanes, ou gothiques, ou baroques, ou les expressions de la peinture et de la musique religieuses, ou même ce que l’on appelle les cérémonies catholiques. Mais tout en admirant, on estime, plus ou moins consciemment, que tout cela appartient à un passé révolu. On en conclut facilement que la foi chrétienne en Dieu ne peut plus s’inscrire dans la culture dite moderne.
 
                        - Seconde réduction : celle qui traite le christianisme et l’Église comme des forces sociales et politiques utiles, dont on cherchera à se servir, selon ses préférences ou ses intérêts.
            C’est un peu l’état d’esprit de Napoléon quand il conclut le Concordat avec Pie VII : l’Église doit être intégrée à l’Empire pour garantir l’ordre social. Cet état d’esprit peut se manifester aujourd’hui sous des formes différentes : on peut chercher à faire appel aux catholiques et à l’Église pour consolider ce qui est fragile dans notre société, surtout lorsqu’on a du mal à intégrer dans notre République laïque des immigrés de tradition musulmane.
            Car la présence de l’Islam parmi nous pose à notre société des questions relativement nouvelles. Où est la frontière entre le privé et le public ? Comment relier des convictions religieuses personnelles et des engagements dans la société ? Que faire face à des jeunes, à des jeunes filles, à des femmes et à des hommes, qui trouvent dans leur identité musulmane des raisons de critiquer notre modernité occidentale ? Et comment éviter le choc des civilisations ?
            Il est clair que notre paysage religieux est aujourd’hui très différent de ce qu’il était il y a trente ans. Il est marqué par un pluralisme accentué, par la présence de l’Islam et par la méconnaissance ou l’oubli de notre tradition chrétienne.
 
            Mais l’Église catholique elle-même est confrontée à des évolutions très importantes dont nous n’avons peut-être pas encore pris la mesure. Nous nous trouvons devant un phénomène relativement nouveau et sans doute inattendu : l’adhésion à la foi chrétienne se situe aujourd’hui du côté de la liberté personnelle, et non pas de la contrainte sociale. Les signes de ce phénomène me semblent relativement nombreux :
                        . Ce sont des enfants qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés, alors que leurs parents n’ont pas de mémoire chrétienne ou ont voulu prendre leurs distances par rapport à l’Église et à ses traditions.
                        . Ce sont des jeunes adolescents qui vivent le sacrement de confirmation comme un engagement personnel dans la foi chrétienne et dans l’Église et qui attendent que des adultes s’affrontent avec eux aux exigences de la vie chrétienne.
                        . Ce sont des hommes et des femmes qui, après des années d’oubli ou d’errance, demandent à être initiés à frais nouveaux au mystère de Dieu et de sa Vérité.
            Sans oublier ces 9 500 catéchumènes qui, chaque année, se préparent au baptême chrétien, comme à un renouvellement radical de leur existence.
            Bref, plus le christianisme est culturellement marginalisé ou reconnu, plus il est nouveau pour ceux et celles qui le découvrent et plus il s’adresse à des libertés personnelles.
            Le problème posé par ces « demandeurs » ou « chercheurs » de Dieu est celui de notre capacité de compréhension et d’accueil. Acceptons-nous vraiment que la foi soit d’abord un don de Dieu, et pas seulement une tradition culturelle, et qu’elle puisse donc nous surprendre et nous obliger nous-mêmes à nous renouveler, en comprenant que rien n’empêche Dieu de se révéler et d’agir en ces temps que nous avions jugés trop vite imperméables à sa présence ?
 
 
            2. L’affaiblissement institutionnel du Corps ecclésial
 
            C’est le second défi, que l’on peut envisager d’abord à partir de son versant négatif, celui de cet affaiblissement incontestable de l’institution ecclésiale, que les statistiques nous rappellent de façon insistante : baisse de la pratique religieuse, vieillissement des prêtres, pénurie des vocations sacerdotales et religieuses.
            Nous avons le droit d’être parfois saisis d’inquiétude quand nous mesurons l’écart grandissant entre les appels qui nous sont adressés et les forces dont nous disposons pour y répondre. Qui pourrait, dans ces conditions, accuser l’Église de rêver à la restauration de je ne sais quel ordre moral ?
            Le réalisme oblige à reconnaître cet état d’affaiblissement, sans nous voiler la face. Mais il est vrai aussi -et les deux vont ensemble- que, dans cet état d’affaiblissement, se produit une sorte de reconstitution du tissu de l’Église et de la vie chrétienne.
            Je l’atteste pour le diocèse d’Angoulême où cette reconstitution s’appelle déploiement pastoral, avec la mise en place des relais paroissiaux au niveau des plus petites communes, c’est-à-dire des personnes, -surtout des femmes- qui ont la responsabilité, avec les prêtres, de faire des communautés chrétiennes des communautés qui ne cherchent pas à survivre, mais à vivre de la foi partagée et de la charité vécue.
            Et si jamais on me disait que ce sont là des formules faciles, je répondrais en citant la parole de cette femme, relais paroissial devenue conseillère municipale, qui m’a dit il y a quelques années : « Maintenant, je sais que ce qui me fait vivre, ce ne sont pas mes sentiments, c’est la charité du Christ. »
            Ce nouveau façonnement du tissu ecclésial est trop peu connu, même dans l’Église, et encore plus dans l’opinion publique. Je suis convaincu qu’il est porteur, à terme, d’une double nouveauté.
                        - D’abord il faut reconnaître que le monde rural, avec ses pauvretés évidentes et ses métamorphoses accélérées, est pour l’Église comme un laboratoire pour une prise en charge commune de la mission chrétienne. Il ne s’agit pas de remplacer les prêtres par des laïcs, comme on nous en accuse parfois. Il s’agit d’apprendre, d’une façon solidaire, à être des signes de la charité du Christ dans notre société fragile. J’atteste que des élus locaux, même s’ils ne sont pas du sérail catholique, se rendent compte de ce renouveau intérieur.
                        - Le défi auquel nous sommes confrontés dans le monde rural vaut pour toute l’Église. Nous ne nous contentons pas de gérer la pénurie et nous ne nous résignons pas à devenir une Église en forme de peau de chagrin. Nous sommes certainement affaiblis, mais d’abord cela nous met à égalité avec d’autres personnes et d’autres institutions de notre société. Mais, dans cet affaiblissement, même si nous sommes moins nombreux, nous demeurons au service de tous. Et nous vérifions de façon concrète ce que Jésus demande à ses disciples quand il les appelle à être « sel de la terre et lumière du monde ». Autrement dit, l’Église apprend, dans sa pauvreté, à n’être plus un bloc plus ou moins monolithique, mais un Corps dont la vie vient de plus haut et de plus profond que nous. D’où l’importance de la prière et de l’Eucharistie qui sont des sources cachées, mais réelles de cette vie nouvelle.
 
 
            3. Le dépassement des rapports de force entre tradition catholique et tradition laïque
            Depuis la Révolution de 1789, et même auparavant, nous avons connu la « guerre des deux France », avec le face à face apparemment insurmontable entre le parti de la Révolution et le parti de la Tradition, entre l’État et l’Église, entre les « laïques » et les « cléricaux ».
            Ce conflit fait partie de notre mémoire nationale. Il a fait des victimes des deux côtés. Il a laissé des traces durables. Mais il est dépassé, et il faut lire un philosophe comme Marcel GAUCHET, qui se dit agnostique, pour comprendre que la désaffectation à l’égard du catholicisme s’est accompagnée d’une désacralisation de la République laïque.
            DE sorte que nous nous trouvons aujourd’hui, les uns et les autres, sur des terrains vagues ou des chantiers de construction. Peut-on se contenter de célébrer le culte de l’individualisme, du chacun pour soi, avec l’affirmation des différences de tous ordres ? Au nom de quoi garder le souci de l’universel, au lieu de nous enfermer dans nos particularités ? Au prix de quels engagements devons-nous lutter contre tout ce qui déshumanise notre société, et en particulier contre cette idéologie implicite qui traite des êtres humains comme des objets ou comme des pions ?
            Nous sommes là dans le domaine de l’éducation. Et c’est un défi commun, surtout quand la peur de l’avenir semble s’imposer à tous, et d’abord aux jeunes. Je plaide et je plaiderai pour que soit revalorisé, dans la société et dans l’Église, cet engagement éducatif, qui fait appel à la fois à l’éducation civique, à l’éducation morale et à l’éducation religieuse.
            Je rêve du jour où des enseignants et des éducateurs de l’enseignement public et de l’enseignement catholique pourront confronter leurs convictions et leurs expériences à ce sujet, par rapport à tout ce qui concerne l’initiation à la citoyenneté et à la solidarité nationale et internationale (c’est le domaine de l’éducation civique), la réflexion sur les valeurs et sur la loi (c’est le domaine de l’éducation morale) et la connaissance des réalités et des traditions religieuses, qui doit aller jusqu’aux raisons que des croyants peuvent donner de leur foi en Dieu.
            Je plaide pour que l’Église catholique s’engage dans ce dialogue entre la raison et la foi qui fait partie de sa tradition, et qu’elle ne se laisse pas instrumentaliser par les vagues d’irrationalité plus ou moins violentes qui se servent parfois du nom de Dieu. Car nous croyons en Jésus Christ qui, en sa personne, « a tué la haine et qui est notre paix » (Eph. 2, 16).
           
   
 
III – À QUELS APPELS DE DIEU L’ÉGLISE DOIT –ELLE RÉPONDRE ?
 
            J’ai évoqué les défis auxquels l’Église catholique est aujourd’hui confrontée en France, des défis qui sont d’ordre culturel, institutionnel et éducatif. Je voudrais maintenant traduire ces défis en forme d’appels et d’engagements.
            Pour relever ces défis, avec leur versant de difficultés évidentes et leur versant d’initiatives nouvelles, à quoi l’Église est-elle appelée par Dieu pour ce temps qui est le nôtre ?
            Je répondrai sans hésiter :
                        - À se tenir résolument sur le terrain de notre société en état d’incertitude.
                        - À se tenir aussi sur le terrain de l’existence humaine, affrontée à des questions de vie et de mort.
 
            1. Se tenir sur le terrain de notre société incertaine
           
            Cette exigence a été exprimée fortement dans la première partie de notre Lettre aux catholiques de France : nous, catholiques en France, « Nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens, qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi. » (Lettre aux catholiques de France, p. 28).
            Cette affirmation a valeur d’engagement. Je tiens à souligner ses présupposés essentiels :
                        . Il est clair que nous ne nous résignons ni à la privatisation de notre foi, ni au repliement de l’Église sur elle-même. Comme notre Lettre le précise un peu plus loin : « Notre Église n’est pas une secte. Nous ne formons pas un ghetto » (ibid., p. 34). Même si nous sommes moins nombreux, même si nous ne recouvrons pas toute la société, nous demeurons des chrétiens appelés à vivre le mystère du Christ, qui se donne pour tous les hommes.
            Autrement dit, notre mission est d’inscrire à frais nouveaux la foi chrétienne dans le tissu de la société. Et si jamais, nous catholiques, nous venions à l’oublier, il y aurait des gens qui ne sont pas du sérail catholique pour nous le rappeler. Comme le philosophe Marcel GAUCHET qui souhaite clairement que les institutions religieuses, et spécialement l’Église catholique, ne se retirent pas de nos sociétés sécularisées, mais qu’elles y inventent de nouvelles formes de présence. Et il souhaite alors l’avènement « d’un civisme chrétien », c’est-à-dire « d’une version de l’ensemble social conforme aux valeurs religieuses, mais qui soit respectueuse, simultanément, du caractère non religieux de cet ensemble. » (Un monde désenchanté ? Paris, 2004, p. 243).
            Cet appel à une présence chrétienne renouvelée, je le perçois, à ma manière d’évêque, à l’occasion des visites pastorales. Je rencontre alors des élus locaux. Et souvent, en deçà ou au-delà des questions relatives à l’aménagement du territoire, je perçois des questions beaucoup plus profondes que je traduis à ma manière : « Que voulons nous vraiment pour notre société ? »
            J’ai souvent l’impression que nous savons répondre à cette question par la négative : nous ne voulons ni la violence, ni l’insécurité, ni la corruption, ni le mensonge, ni les inégalités aggravées par le chômage. Mais nous savons mal répondre positivement : à quel prix sommes-nous prêts à combler les fossés sociaux et culturels qui se creusent parmi nous ? Au nom de quoi affirmer et défendre la dignité de tout être humain, de l’embryon dans le ventre de sa mère à la personne âgée ou malade en fin de vie, sans oublier ces hommes et ces femmes que l’on voudrait manipuler comme des pions, en fonction des seules performances techniques ou des lois d’un marché sans contrôle ?
            Je crois que l’Église est attendue sur ce terrain politique, qui concerne le bien commun de la société et les enjeux humains liés aux évolutions des sciences, des techniques ou du commerce international. Sans prendre la place de l’État, mais en tenant sa place d’Église, au nom de la foi chrétienne et de l’Évangile.
            Comme l’a expliqué notre pape Benoît XVI dans sa première encyclique : la responsabilité de l’État et des politiques, c’est la justice. Mais l’ordre de la justice n’exclut jamais l’ordre de la charité, qui est la responsabilité spécifique de l’Église.
            J’entends encore Xavier EMMANUELLI, le fondateur du SAMU social de Paris, me dire il y a quelques années : « Nous avons besoin de vous, les chrétiens. Nos organisations font ce qu’elles peuvent. Mais elles sont parfois très lourdes. Elles ne peuvent pas pratiquer suffisamment l’attention aux personnes. À vous de pratiquer cette attention qui est vitale pour notre société parfois si dure. »
            Nous sommes là sur le terrain des finalités de notre société. Je crois que, sur ce terrain, l’Évangile et l’Église sont attendus, même si on ne nous le dit pas avec notre langage à nous. Et notre responsabilité doit alors s’exercer d’une double manière : nous ne devons pas avoir peur de nous inscrire à l’intérieur de notre société, en participant à ses délibérations, au lieu de constituer un « État dans l’État » ou une contre-société qui rêverait d’imposer ses valeurs de l’extérieur.
            Mais, en même temps, nous devons mettre en œuvre notre spécificité chrétienne dont le premier et le dernier mot est celui qui a donné son titre à la première encyclique de Benoît XVI : « Dieu est Amour ».Et nous, chrétiens, nous reconnaissons que cet Amour de Dieu est parmi nous et qu’il nous sollicite d’une façon parfois inattendue, selon la grande parabole du Jugement dernier : « J’avais faim, j’avais soif, j’étais isolé, malade ou en prison, et vous êtes venus à moi. » (cf. Matthieu 25).
            Le Christ s’identifie aux humiliés de ce monde. Ces humiliés sont pour nous des signes du Christ. Cette éducation à la charité chrétienne est aussi capitale que l’éducation de la foi et l’Église est appelée à exercer sa responsabilité politique au nom de la charité du Christ qui veut passer par nous pour se manifester dans le monde. Et l’Église répond à cet appel, peut-être plus que nous n’osons le reconnaître.
 
            2. Se tenir sur le terrain de l’existence humaine affrontée à des questions de vie et de mort.
            Cette existence humaine affrontée à des questions de vie et de mort, je la perçois chez des jeunes que je rencontre, à travers les lettres personnelles qu’ils m’envoient en vue de recevoir le sacrement de confirmation. Je leur suggère de répondre à trois questions simples et larges : « Qu’est-ce que vous aimez dans la vie ? Qu’est-ce qui vous préoccupe ? Et quelles sont vos raisons d’être chrétiens et de demander le sacrement de confirmation ? »
            Je reçois leurs réponses. Je n’y vois plus du tout les fautes d’orthographe. J’y perçois des questions de vie et de mort, des questions qui touchent à la grammaire élémentaire de l’existence humaine : « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Comment faire confiance quand on désire aimer et être aimé ? Et comment prier ? Comment aller à la rencontre de Dieu ? Comment connaître Jésus ? »
            Ces jeunes sont parmi nous et ils nous mettent, à leur manière, devant nos responsabilités : sommes-nous capables de discerner les attentes profondes qu’ils portent en eux et d’y répondre, en allant avec eux aux sources de notre foi, c’est-à-dire à cette espèce de jonction qui se réalise, dans la personne de Jésus Christ, entre la Révélation de Dieu et notre existence humaine ? Comprenons-nous assez et acceptons-nous que l’Église soit comme à ce point de jonction, puisqu’elle est d’abord non pas une organisation extérieure, mais la forme même que prend la présence du Christ quand il se lie à nous ?
            Permettez-moi d’insister : ces jeunes ou ces enfants nous appellent à nous mettre ou à nous remettre en état d’initiation chrétienne, en nous engageant ensemble dans un travail patient d’éducation. Ce travail d’éducation passe évidemment par la catéchèse, la prière, la liturgie, les sacrements et toute la vie chrétienne ordinaire. Mais cette initiation chrétienne doit faire face aussi aujourd’hui au mystère du mal. Pourquoi ? Parce que le mal s’impose à nous souvent d’une façon brutale, il est médiatiquement montré et exploité, les enfants et les jeunes n’en sont pas du tout protégés.
            Nous avons donc à devenir chrétiens en faisant face chrétiennement au mystère du mal. Et nous n’y ferions pas face chrétiennement si nous imaginions je ne sais quel combat entre les Bons et les Méchants, comme dans les jeux vidéos ou dans les joutes politiques.
            Face au mystère du mal, il n’y a pas de réponse chrétienne théorique. Il y a des signes qui parlent : la croix et le tombeau vide. « Pourquoi chercher parmi les morts Celui qui est vivant ? Il n’est pas ici, il est ressuscité ! » (Matthieu 28, 6), disent les anges aux femmes qui sont venues embaumer le corps de Jésus. Mais le tombeau est vide. Et comme l’a dit le philosophe Michel SERRES, alors que les religions païennes sont fascinées par la mort et les cadavres, le christianisme commence par un tombeau vide, c’est-à-dire par la mort vaincue, par la promesse d’une vie plus forte que la mort.
            Nous voilà au cœur du mystère de la foi chrétienne, au cœur de la Révélation de Dieu parmi nous, en Jésus Christ, plongé dans l’horreur de la mort et vainqueur de la mort ! Que l’on ne dise pas que cette révélation serait seulement du domaine privé. Elle est aussi parfois sur la place publique.
            On l’a vu avec la mort de Jean Paul II : ce vieil homme, qui n’avait pas peur d’être vu, avec son état évident d’épuisement physique, vivait son agonie avec la force de la foi. Et on l’a vu aussi avec l’assassinat du frère Roger de Taizé : pourquoi cette violence contre un homme de paix ? Pourquoi la Croix du Christ et pourquoi les dernières paroles de Jésus sur la Croix ? « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (Luc 23, 34). Et ce fut aussi la prière des frères de Taizé pour la meurtrière du frère Roger : « Père, pardonne-lui, elle ne sait pas ce qu’elle a fait ! »
            En en 1996, à Tibhérine, en Algérie, cela avait été aussi la prière du Père Christian de CHERGÉ pour son meurtrier, dont il avait pressenti le geste : « Et toi, l’ami de la dernière minute … puissions-nous nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux ! »
            Comme si toute la violence du monde était désarmée par une autre force qui n’est pas de ce monde, mais que Dieu est venu planter dans notre monde : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout être humain qui croit en Lui ne soit pas perdu, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3, 16).
            La mission de l’Église, en France comme ailleurs, est inséparable de cet engagement primordial de Dieu pour nous. Et nous en sommes les témoins, fragiles, parfois maladroits ou infidèles, mais des témoins appelés par Dieu à porter son signe en ce monde.
            Et si jamais nous oublions cette mission primordiale, il y aura près de nous des gens pour nous y reconduire. Et en particulier ces hommes et ces femmes que nous avons connus et aimés, et qui ont été pour nous des signes. Oui, « nous avons reconnu et nous avons cru que l’Amour de Dieu demeure parmi nous » (1 Jean 4, 16). Voilà notre mission commune, voilà la mission de l’Église, et les temps actuels exigent que nous la pratiquions de façon convaincue, résolue, libre et heureuse !
                                                                                                           

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