Le blog de Mgr Claude DAGENS

DÉSENCHANTEMENT ET ESPÉRANCE

25 Novembre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Intervention au cours d’un débat public avec le philosophe Henri PENA-RUIZ sur le thème « Désenchantement et espérance », à Angoulême, le samedi 15 novembre 2008.

 

 

I – SUR LE TERRAIN DE NOTRE SOCIÉTÉ FRAGILE

 

            Je crois utile et même nécessaire de dire aussi clairement que possible mes raisons d’être ici aujourd’hui, et de l’être à la fois comme évêque de l’Eglise catholique et comme citoyen présent et engagé dans notre société inquiète et souvent désenchantée.

            Ma raison primordiale, c’est ce débat public auquel Jean-Marie SAUVAITRE m’a invité à participer en dialogue avec le philosophe Henri PENA-RUIZ, sur le thème : Désenchantement et espérance. Ces mots résonnent comme l’expression d’un défi à relever, à partir de nos traditions respectives. Et ce défi n’est pas abstrait : car nous savons tous, surtout dans le contexte de la crise actuelle, que beaucoup de personnes ont l’impression d’être privées d’espoir. La pauvreté s’aggrave – et elle est souvent cachée et muette. Les écarts sociaux se creusent. La pratique du chacun pour soi est une tentation réelle. Et ces difficultés donnent aux citoyens l’impression d’être dépassés par des évolutions insaisissables. L’histoire nous échappe, tout semble joué d’avance, aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine politique. Où est le temps où l’on espérait fortement dans les vertus de l’action collective ?

            C’est là, sur le terrain de notre société fragile, que nos deux traditions ont aujourd’hui non pas à s’opposer inutilement, mais à se situer. À une condition : que nous soyons réalistes ! Et pour le réalisme, lisez le philosophe Marcel GAUCHET, surtout quand il nous dit : « Attention ! Ne rêvez pas du passé ! Ne soyez pas nostalgiques ! » Comprenez que l’urgence n’est pas d’opposer la morale des curés et celle des instituteurs. L’urgence, c’est de prendre la mesure des énormes changements intervenus dans notre paysage culturel et social depuis une trentaine d’années : avec la présence importante des musulmans, qui se posent et qui nous posent des questions nouvelles sur les relations entre la religion et le pouvoir politique.

            Et surtout avec la désacralisation de l’Etat républicain, obligé de renoncer à son caractère transcendant pour maîtriser les fluctuations de l’économie et pour limiter les déchirures du tissu social.

            Et, pour être tout à fait réaliste, il nous faut aussi reconnaître que nos deux traditions, la laïque et la catholique, sont porteuses, au-dedans d’elles-mêmes, de grandes diversités et qu’il s’agit de mesurer et de maîtriser ce pluralisme intérieur, en évitant de s’enfermer dans des querelles dérisoires.

            L’espoir passe par ce réalisme. De sorte qu’une question commune nous est posée : sans oublier nos différences si réelles, sommes-nous prêts à inscrire nos traditions à l’intérieur de ce monde incertain qui est le nôtre, en mobilisant surtout nos consciences, nos convictions, notre liberté de citoyens et pour nous, catholiques, de croyants en Dieu et en un Dieu qui n’est ni séparé, ni séparable de notre histoire incertaine.

            C’est pourquoi je me tiendrai maintenant sur ce terrain de notre histoire et sur celui de l’espoir mis à mal par nos incertitudes.

 

 

 

II – SOUS LE SIGNE DE L’IMPRÉVU ET DE L’IMPRÉVISIBLE

 

            Il me semble que nous sommes tous appelés à vivre les temps actuels sous le signe de l’imprévu et de l’imprévisible, et que ces catégories-là sont relativement nouvelles quand il s’agit de penser et de préparer l’avenir.

            Car si nous sommes réalistes, nous devons reconnaître au moins deux phénomènes qui marquent profondément le début de ce XXIe siècle.

·        Le premier phénomène est un étonnant changement de références par rapport à la façon de comprendre notre histoire : durant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l’histoire apparaissait comme un mouvement prévisible, en tout cas comme un processus que l’on pouvait maîtriser, et même prévoir, soit à partir des calculs rationnels de la croissance économique, soit en fonction des équilibres politiques qui semblaient assurer la gouvernance d’un monde bipolaire, Est et Ouest, avec l’appui des grandes idéologies qui soutenaient chacun des deux camps, le marxisme et le capitalisme libéral.

·        Depuis plus d’une trentaine d’années, quels changements successifs et imprévus, pour certains inespérés, pour d’autres désespérants ! Du côté de l’Est, voici en novembre 1989, que s’ouvre le mur de Berlin et que, comme par un jeu de dominos, tous les Etats qui étaient établis dans la mouvance du système soviétique s’effondrent l’un après l’autre ! Et voici, le 11 septembre 2001, ce choc terrible qui, à partir des tours jumelles de World Trade Center, à New York, atteint en son cœur la puissance américaine, provoquant, comme par un choc en retour, un durcissement des relations internationales, vécues désormais sous le signe exclusif de la guerre au terrorisme !

            Et voici maintenant, en cette fin d’année 2008, les vagues ininterrompues qui bousculent le système financier mondial et l’économie réelle, provoquant partout des déstabilisations durables et sans doute graves !

            On sait bien que la religion catholique ne peut pas ne pas encourager cette conscience planétaire, en faisant comprendre qu’une mondialisation de la solidarité est nécessaire et qu’elle implique des transformations institutionnelles, au niveau des Etats et aussi au niveau des organisations internationales.

            Je n’oublie pas les horizons que je viens d’évoquer, mais je voudrais maintenant aller au-delà de cet état des lieux, et chercher à comprendre ce qui, dans ce contexte tourmenté, met le plus radicalement l’espoir humain à l’épreuve : tout particulièrement cette perception désenchantée de l’histoire qui imprègne la culture ambiante.

            J’aimerais, pour finir, en restant sur ce terrain commun, évoquer les exigences d’un engagement chrétien qui serve la cause de l’espoir.

 

 

 

III – UNE PERCEPTION DÉSENCHANTÉE DE NOTRE HISTOIRE

 

            1. Je me situe sur le terrain de la culture ambiante, en tant qu’elle façonne notre manière de penser le monde et de nous y situer. Cela vaut spécialement pour la compréhension du temps de l’histoire, en raison d’une évolution considérable qui met à mal notre relation à l’avenir.

            Jusque dans les années 80, et surtout dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, les idéologies du progrès continu avaient le vent en poupe. Elles favorisaient une assurance collective, qui valait aussi bien pour la société que pour l’Eglise : demain sera mieux qu’aujourd’hui.

 

            Cette assurance s’appuyait sur des pensées philosophiques : avant tout le marxisme qui annonçait une société sans classes, au-delà de la révolution prolétarienne, et plus largement, toutes les conceptions du devenir historique qui valorisaient la catégorie de l’avenir. L’histoire était perçue comme un processus ouvert, obéissant à une sorte de loi d’évolution positive, qui devait la conduire, à travers quelques soubresauts, vers un mieux de liberté, de prospérité, de richesse, et aussi de justice et de paix.

            Économiquement, ce furent les Trente Glorieuses (1945-1975), avec la croissance continue, le plein emploi assuré et le développement promis aux peuples du tiers-monde.

            L’Église catholique a elle aussi vécu ces années-là avec un élan analogue, dont le Concile Vatican II était comme le  signe public , avec un immense travail de ressourcement intérieur et une confiance profonde dans nos capacités d’engagement à l’intérieur de la société.

           

 

            2. Depuis une vingtaine d’années, l’horizon a changé ! Cette confiance en l’homme et en ses pouvoirs sur laquelle reposait cette conception positive de l’histoire s’est effritée et nous sommes passés de l’assurance à l’incertitude et parfois même à la désespérance. De quoi demain sera-t-il fait ?

            C’est l’inquiétude des parents pour leurs enfants, avec l’horizon du chômage qui dure.

            C’est la difficulté des jeunes à se projeter dans l’avenir, à voir leur propre existence au-delà de l’immédiat, avec des tentations inévitables de repliement sur soi et tous les malaises qu’elles entraînent, surtout quand les courbes économiques se dérèglent.

            C’est aussi la difficulté des projets politiques qui ouvriraient à des perspectives larges et stimulantes. Il faut bien reconnaître que les contraintes financières et économiques sont lourdes et que l’Etat et les responsables de l’Etat ne peuvent plus le nier. D’autant plus que l’horizon des élections présidentielles, en France, avec la règle du quinquennat, tend à transformer les affrontements politiques en affrontements de personnes, relayés par la logique médiatique.

 

 

            3. C’est clair : l’espoir commun de notre société est mis à mal par cette perception désenchantée de notre histoire. Face à ces difficultés réelles, que penser ? Que faire ? Et en quoi le christianisme peut-il contribuer à réhabiliter l’espoir comme une catégorie réellement constitutive de notre existence collective ?

            A ces questions graves et amples, je répondrai d’abord en décelant des tentations auxquelles nous sommes confrontés. Je voudrais ensuite esquisser quelques réflexions sur la présence chrétienne à l’intérieur de cette histoire commune.

·        Mes premières remarques portent sur notre rapport complexe à la mémoire, et spécialement à notre mémoire nationale. Un peuple, une société, une nation ne peuvent pas vivre sans mémoire, sans une relation effective avec une histoire et avec un passé lui-même connu, assumé et interprété.

            Or il me semble que cette relation collective à notre passé est aujourd’hui difficile. D’abord, tout simplement, en raison d’une ignorance et d’une amnésie assez générales, qui sont évidemment liées à l’usage presque exclusif que nous avons fait de la catégorie de l’avenir. Si l’histoire n’est déterminée que par l’appel du futur, la considération du passé devient tout à fait secondaire. Ou bien le passé est réduit à quelques vestiges vénérables, mais inutiles.

            Mais il y a plus grave : c’est qu’en période de brouillage des repères, on risque de se rabattre sur des mythes d’origine, qui vont remplacer l’étude objective des réalités de l’histoire. Et cela vaut spécialement pour nous, catholiques en France, à cause de notre mémoire blessée, par ce que l’on a appelé la guerre des deux France : celle des curés et celle des instituteurs, celle de la Tradition dite catholique et celle de la Tradition dite laïque.

            Nous risquons toujours d’être rivés à ces mythes des origines, à ce conflit des origines, qui inspirent des rapports de forces insurmontables, non seulement entre nos deux traditions, mais entre les personnes qui s’en réclament.

            Je plaide non pas pour une réconciliation artificielle, mais pour le simple réalisme. C’est à nous tous, chacun avec sa tradition, de comprendre qu’au-delà des conflits qui nous ont opposés, il y a entre nous des valeurs communes : la recherche de ce qui est vrai et juste, par l’exercice de la raison, le souci de la justice pour tous et le désir de nous ouvrir aux autres, dans une volonté d’universalisme concret.

·        Mais, face au désenchantement qui imprègne les consciences et les cœurs, un autre risque aussi grave existe : celui d’arrêter l’histoire, de renoncer à la penser comme un processus à maîtriser, en survalorisant l’immédiat, le présent détaché du passé et de l’avenir, et finalement réduit à l’éphémère.

            Et l’on sent bien que cette renonciation à la durée disqualifie l’engagement politique et aussi l’engagement éducatif, qui passent par la durée. Surtout si des idéologies nouvelles viennent nous convaincre que la fin de l’histoire est arrivée et qu’il faut simplement gérer, au niveau national et international, des équilibres instables, sans se préoccuper de l’avenir.

 

 

            4. Bref, je plaide pour une revalorisation de la réflexion concernant non pas la fin de l’histoire, mais le sens de l’histoire. Car nous avons besoin d’une représentation cohérente                     de  notre identité collective, de notre espérance collective. Nous ne pouvons pas nous contenter d’échéances électorales successives, plus ou moins déterminées par des crises venues de l’extérieur.

            Cela vaut pour la façon de situer nos vieilles nations européennes à l’intérieur d’un ensemble lui-même en mouvement. Car il me semble que, précisément en période de crise, il faut réévaluer et réhabiliter le sujet collectif qu’est la nation, avec sa mémoire complexe. C’est ce travail qui permettra de résister aux tentations nationalistes que l’on peut toujours voir resurgir comme des protections face à un avenir incertain. Mais ces protections-là sont dangereuses et elles peuvent susciter des comportements mortifères, surtout s’ils sont relayés par des idéologies agressives, avec la peur de l’étranger et la recherche des boucs émissaires.

 

 

            5. Je me situe ainsi sur le terrain de la politique, et notamment de la responsabilité politique de l’Eglise catholique en France. Et si vous me demandez de préciser davantage en quoi consiste cette responsabilité politique des catholiques dans la société française, je répondrai sans hésiter en quelques mots, correspondants à deux domaines où la Révélation chrétienne est appelée à s’inscrire aujourd’hui à l’intérieur de la cité des hommes.

·        Avant tout en faisant valoir ceci qui peut avoir des conséquences très concrètes pour la pratique de l’espoir commun : l’espoir ne peut pas être seulement déterminé par des logiques quantitatives, quelles qu’elles soient, des logiques liées aux courbes de la croissance ou de la récession. Il y a, à l’intérieur du corps social, d’autres logiques non quantitatives : celles qui font valoir le respect de l’être humain, de la personne humaine, à commencer par les plus fragiles, celles qui risquent d’être manipulées comme des objets ou comme des pions, et en fonction des seuls impératifs de la rentabilité financière ou technique, des lois d’un marché sans contrôle.

            Chacun de nous peut l’attester : on donne à une personne d’espérer en elle-même quand on la reconnaît pour elle-même, avec sa dignité.

·        L’autre domaine commun où doit s’exercer la responsabilité politique de l’Eglise catholique, c’est le combat contre toutes les formes de repliement, qu’il soit individuel ou collectif. L’ouverture à l’universel, et à ce qui dépasse les intérêts particuliers et individuels, ce n’est pas une formule. C’est une exigence. Et là encore, il y a de beaux jours pour tous ceux et celles qui ne se résignent pas aux barrières, aux murs, aux cloisons étanches qui se multiplient dans notre société fragmentée.

            J’avoue qu’en formulant cet appel à l’universalité, je me réfère à l’expérience des premières générations chrétiennes immergées dans un monde païen. Leur souci n’était pas de conquérir le pouvoir. Leur souci était d’être simplement présentes au milieu de tous et au service des autres.

            Et un chrétien inconnu expliquait cela à un de ses amis païens d’Alexandrie, un nommé Diognète, au début du IIIe siècle. Et il le faisait avec une finesse étonnante, en lui disant : « Les chrétiens sont comme les autres citoyens, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, mais ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps, et elle soutient le corps. Les chrétiens sont dispersés dans toutes les cités  du monde, et ils soutiennent le monde ».

           

            On pourrait ajouter : ils le soutiennent en l’aimant et en espérant en son avenir. Et cette responsabilité-là, nous la partageons avec d’autres qui ne partagent pas notre foi, mais dont nous partageons l’espoir, et les combats nécessaires pour réveiller et pour entretenir l’espoir.

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