Le blog de Mgr Claude DAGENS

Des événements révélateurs. "La Croix", jeudi 3 mars 2011

15 Mars 2011 Publié dans #Articles

            Face aux événements qui se déroulent actuellement dans la plupart des pays du Maghreb et du Moyen Orient, il est normal que tout observateur honnête soit partagé entre l’espoir et la crainte.

            Que des régimes autoritaires, et même dictatoriaux, soient renversés par des soulèvements populaires, c’est le signe que la violence instituée ne peut finalement pas résister à l’exigence de liberté. Que ces soulèvements ne soient pas inspirés par des groupes terroristes ou par des idéologies sommaires, cela montre clairement que l’aspiration au respect effectif des droits de l’homme est beaucoup plus universelle que nous ne le laissons dire parfois en Occident. Que des personnes qui se soulèvent expliquent elles-mêmes que, même si elles manquent de travail et de pain, elles n’obéissent pas d’abord à des besoins économiques, cela en dit long sur cette réalité également universelle : les peuples comme les hommes ne vivent pas seulement de pain et d’argent, mais de la reconnaissance effective de leur dignité.

            Ces réactions positives n’empêchent évidemment pas les analyses politiques concernant l’avenir de ces peuples. Et certains se demandent déjà si des groupes terroristes qui se réclameraient de l’Islam ne vont pas détourner, quand l’heure sera venue, ces surgissements de la liberté. Et d’autres s’interrogent sur les risques d’un déséquilibre général qui s’emparerait de ces pays et qui ruinerait les chances d’une coexistence apaisée entre Israël et ses voisins arabes. Sans oublier les incertitudes économiques liées pour les pays occidentaux à ce déséquilibre, surtout lorsqu’on pense au pétrole et à l’afflux possible de nouveaux immigrés parmi nous.

            Mais toute la « Realpolitik » du monde n’empêchera pas l’histoire d’être ce qu’elle est : jalonnée par des périodes de stagnation, auxquelles succèdent des transformations accélérées, avec le grand jeu des calculs, des passions, des violences et aussi des projets de justice et de paix.

            Mais ce qui serait également dramatique, c’est que nous nous interdisions à nous-mêmes, dans nos pays européens, de reconnaître ce qui nous a rendus aveugles face à ces métamorphoses qui se produisent de façon désordonnée, mais qui n’étaient pas imprévisibles. Comment se fait-il que, depuis des années, nous n’ayons pas su ou pas voulu voir que ces pays ne pourraient pas rester indéfiniment enfermés dans des logiques de peur ? Il n’est pas impossible de répondre à cette question qui ouvre sur des examens de conscience.

·        Pourquoi a-t-on voulu ancrer en nous l’idée que la guerre des civilisations était inévitable, que l’Islam était inexorablement entraîné dans des projets de conquête du monde et qu’il fallait donc le combattre aussi chez nous, en nous interdisant de comprendre les défis auxquels il est lui-même confronté ? Qu’il faille refuser absolument les dérives terroristes et les détournements de la religion, cela devrait être évident. Mais que l’on cherche plus ou moins consciemment à dénoncer des boucs émissaires, en les cherchant parmi nous, cela n’est pas honnête, parce que cela nous détourne de l’examen des dérives intérieures à nos propres sociétés, et en particulier de tout ce qui provoque des inégalités aggravées et de multiples situations de pauvreté cachée.

·        Et même s’il faut tout faire pour recréer les conditions d’une réelle croissance économique, nous ne pouvons pas nous résigner à évaluer l’état des sociétés, seraient-elles maghrébines, à partir des seuls résultats chiffrés du niveau de vie. C’est en raison de cette fascination exclusive pour les calculs de la raison économique que nous avons ignoré ce qui se passait dans ces pays du Maghreb : la revendication de dignité humaine est aussi importante que les données budgétaires. Il ne suffit pas que les exportations augmentent et que le tourisme prospère pour qu’un peuple vive vraiment d’une manière humaine.

            On sourit parfois lorsque le pape, les évêques et les mouvements d’inspiration chrétienne critiquent le matérialisme ambiant et les dérives de la spéculation financière à court terme. On nous reproche alors notre angélisme et notre ignorance des contraintes et des concurrences liées au commerce mondial.

            Mais ce qui se passe actuellement dans ces pays en état de révolution doit nous obliger encore davantage à prendre nos responsabilités de croyants. La foi chrétienne en Dieu qui nous inspire et qui fait partie des racines de l’Europe et de la nation française nous appelle au réalisme devant ce qu’il y a toujours de contingent dans les événements de l’histoire. Nous ne croyons pas à des progrès linéaires, ni à des métamorphoses instantanées. Mais nous croyons que la conscience de la dignité humaine est une force réelle, souvent cachée, mais réelle, pour que l’histoire ne soit pas abandonnée au hasard et aux calculs stratégiques. Ce qui surgit actuellement dans ces pays du Maghreb et du Moyen Orient nous oblige à ne pas réduire notre vision du monde à nos intérêts immédiats, mais à faire appel à cette force des consciences pour affronter des métamorphoses qui vont durer et qui ne doivent pas aboutir à des échecs ou à des catastrophes. Nous qui sommes membres de l’Église catholique, nous ne devons pas nous plaindre si les événements actuels sont des événements révélateurs, qui nous ouvrent aux horizons d’un monde en état de métamorphose et qui nous empêchent d’être obsédés par nos querelles franco-françaises, parfois très compréhensibles, et parfois aussi dérisoires.

 

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