Le blog de Mgr Claude DAGENS

DES CHRÉTIENS POUR INNOVER EN POLITIQUE. Appel à la mémoire et appel à la responsabilité

18 Octobre 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 Intervention au cours d’un colloque européen sur le thème : « Chrétiens : de l’audace en politique »,  faite à Paris au Collège des Bernardins, le vendredi 10 octobre 2008.

 

 

J’interviens ici en tant qu’évêque de l’Église catholique en France, une Église institutionnellement affaiblie, mais libre et présente dans notre société, à une condition : que nous soyons conscients des exigences relativement nouvelles de cette présence chrétienne dans une société non seulement laïque, mais fragile, incertaine, inquiète.

 

  

            D’emblée, permettez-moi de dire ici la conviction qui m’anime : nous avons besoin de nous arrêter pour réfléchir à ces exigences nouvelles qui concernent la responsabilité politique de l’Église catholique et de faire ce travail avec d’autres chrétiens et aussi avec des personnes qui ne partagent pas notre foi.

            Je voudrais cet après-midi réfléchir à ces exigences nouvelles à deux niveaux :

                        - D’abord, celui de notre histoire commune et aussi celui de notre mémoire catholique, qui est souvent une mémoire brouillée ou blessée.

                        - Ensuite, en mettant en relief quelques façons d’être aujourd’hui présents politiquement à l’intérieur de la société française.

 

 

 

            I – L’APPEL À LA MÉMOIRE

 

 

                        Comme l’a dit Andrea RICCARDI ce matin pour la laïcité, le catholicisme en France est une histoire, une histoire complexe avec des périodes heureuses et des périodes malheureuses.

            Cette histoire laisse en nous des traces plus profondes qu’on ne l’imagine. Et en particulier les traces liées à la Révolution française et à ce que l’on a appelé la guerre des deux France, celle qui souffre et celle qui fait souffrir. Cette longue histoire est traversée par des affrontements durables et parfois violents entre l’Église et l’État, entre la Tradition catholique et la Tradition laïque, entre la Foi et la Raison, pour ne pas dire entre les prêtres et les instituteurs.

            Mais, à moins de vouloir réveiller les guerres d’antan, il faut aller au-delà de ces rapports de forces apparemment insurmontables, et qui peuvent être toujours instrumentalisés politiquement et spirituellement. D’autant plus que l’affaiblissement institutionnel de l’Église peut légitimement inquiéter, et face à cet affaiblissement, certains auront peur et estimeront qu’une attitude unilatéralement défensive de l’Église est nécessaire : et l’on retrouve alors le vieux système des rapports de forces d’antan, avec l’impression pour certains catholiques d’être une minorité menacée et donc agressive.

            À nous, chrétiens, d’être réalistes par rapport à ces tentations, ou plus exactement d’être vraiment chrétiens pour les temps actuels. Et d’être des chrétiens qui ne se souviennent pas seulement de la Révolution française et de la séparation entre l’Église  et l’État, mais qui se souviennent encore davantage des origines chrétiennes.

            - Les origines chrétiennes : c’est le temps de la présence chrétienne dans un monde païen, un temps où les chrétiens sont clairement minoritaires, mais où ils ne doutent pas de l’universalisme de leur foi. Ils sont au milieu de tous et pour tous.

            Comme le dit ce petit écrit du IIIème siècle, adressé à un païen nommé Diognète : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps, c’est elle qui soutient le corps. Les chrétiens sont dispersés dans toutes les cités du monde, ce sont eux qui soutiennent le monde ».

            - Cette inspiration-là reste vraie pour les temps actuels. Nous sommes moins nombreux, mais nous avons à témoigner de l’ouverture de Dieu à tous les hommes, et à tous les peuples, à commencer par les plus fragiles. C’est la logique à laquelle Jésus fait appel quand il demande à ses disciples «d’être le sel de la terre et la  lumière du monde » !

            Et c’est à cette même logique d’engagement et de présence que Joseph RATZINGER faisait appel  au jour de sa réception à l’Académie des Sciences morales et politiques, en 1992.

            « L’Église se doit d’être non pas un État, ou une partie d’un État, mais une communauté de conviction. Elles se doit aussi de se savoir responsable de l’ensemble et ne pas pouvoir se limiter à elle-même » (La liberté, le droit et le bien, dans Valeurs pour un temps de crise, Paris, 2005, p.22).

 

 

 

            II – L’APPEL À LA RESPONSABILITÉ

 

 

                        Je me réfère ici à mon expérience d’évêque, amené à rencontrer souvent des élus locaux de toute appartenance politique. Ces rencontres sont presque toujours fructueuses, surtout lorsqu’elles dépassent  les banalités de circonstance et qu’elles permettent d’aborder des questions communes, celles qui concernent le présent et l’avenir de notre société.

            J’entends alors une question fondamentale, profondément politique, et qui nous engage tous :

            «  Que voulons-nous vraiment pour notre société ? »

            À cette question, il me semble que nous savons assez bien répondre de façon négative : nous ne voulons ni la violence, ni l’insécurité, ni la corruption, ni les injustices flagrantes, ni les inégalités aggravées par le chômage.

            - Mais que voulons-nous vraiment ? Et, pour le dire autrement, à quelles conditions, au prix de quels examens de conscience et de quels engagements sommes-nous prêts à travailler pour que notre société ne soit pas seulement déterminée par des logiques quantitatives, basées sur les seuls calculs rationnels ?

            À quel prix sommes-nous prêts à inscrire dans notre société d’autres logiques, et en particulier cette logique qui affirme et qui défend l’humanité de tout être humain, en comprenant nous-mêmes que cette logique-là est globale, qu’elle vaut pour l’embryon dans le ventre de sa mère, pour les personnes âgées ou malades en fin de vie, mais aussi pour ces hommes et ces femmes qui sont menacés d’être manipulés comme des objets ou comme des pions, en fonction des exigences exclusives de la rationalité  financière ou de la technique, ou des lois d’un marché sans contrôle, surtout quand ces lois deviennent folles !

            Ces questions sont vitales. Ce sont des questions de vie et de mort qui dépassent le seul domaine de la bioéthique. J’atteste que beaucoup de personnes entendent ces questions, lorsqu’on les situe sur le terrain de notre humanité commune, et non pas sur le terrain de je ne sais quelles stratégies à  courte vue.

            Ces questions vitales, nous les entendons avec tous les autres citoyens. Et nous les entendons aussi avec notre responsabilité spécifique de chrétien, telle que le Cardinal RATZINGER l’exprimait à Subiaco, quelques jours avant son élection : (L’Europe dans la crise des cultures, Documentation catholique, Hors série 2005, p.123).

            «  Ce dont nous avons le plus besoin, en ce moment de l’histoire, ce sont des hommes qui par une foi éclairée et vive, rendent  Dieu crédible dans ce monde…nous avons besoin d’hommes et de femmes dont l’intelligence soit éclairée par la lumière de Dieu et dont Dieu ouvre le cœur, de sorte que leur intelligence puisse parler à l’intelligence des autres et que leur cœur puisse ouvrir le cœur des autres »…et s’ouvrir au cœur des autres…

            L’engagement politique passe aussi par cette lumière de l’intelligence et par cette ouverture du cœur.

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