Le blog de Mgr Claude DAGENS

COMPRENDRE ET SOUTENIR LA MISSION DE L' ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ET DANS L'ÉGLISE

16 Février 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
Conférence donnée à Paris, le 2 février 2007, à l'Institut de Formation des cadres de l'enseignement catholique (IFCEC)
 
 
1- PRIORITÉ À L'ENGAGEMENT ÉDUCATIF
 
            J’interviens parmi vous pour deux raisons qui me semblent inséparables.
                        * Première raison : en tant qu’évêque d’Angoulême, je suis très lié à l’enseignement catholique de mon diocèse, non seulement à travers le Comité diocésain de l’enseignement catholique et le Conseil de tutelle, mais aussi grâce aux rencontres avec tous les chefs d’établissements du secondaire que je réunis chaque trimestre avec la directrice diocésaine.
                        * Seconde raison : je participe actuellement à la réflexion engagée par les évêques de France au sujet de la « mission de l’enseignement catholique dans la société et dans l’Église ». J’espère que cette réflexion va permettre un travail commun de discernement. Nous cherchons à comprendre les défis que l’enseignement catholique doit aujourd’hui relever pour accomplir sa mission avec des convictions renouvelées.
 
            Et je vais droit à ce qui me semble constituer notre responsabilité primordiale.
            L’enseignement catholique, comme l’ensemble du système scolaire français, est aujourd’hui soumis à un ensemble de logiques institutionnelles très fortes et même très contraignantes. Ces logiques sont d’ordre administratif, financier, politique et économique. Il ne s’agit pas de les ignorer, mais de les subordonner à une logique qui me semble beaucoup plus décisive : la logique de l’engagement éducatif, qui concerne des personnes, et spécialement des jeunes, avec leurs attentes et leurs demandes de formation humaine et chrétienne, et qui concerne en même temps les moyens dont nous disposons pour répondre à ces attentes et à ces besoins de formation.
            Pour le dire autrement, que peut-on souhaiter de meilleur, à moyen et à long terme, pour l’enseignement catholique en France ? Voici ma réponse : qu’il puisse se manifester de l’intérieur de lui-même, et non pas à partir de ces logiques institutionnelles qui le détermineraient de l’extérieur et qui peuvent être soit des logiques d’utilité sociale, de rentabilité financière, soit des logiques de privatisation ?
 
            Pour l’exprimer encore autrement, comment, à quel prix, au prix de quel travail de discernement et de quels engagements l’enseignement catholique peut-il justifier et approfondir les deux éléments qui le constituent ?
                        * son inscription réelle dans la société française, ses relations constitutives et « constitutionnelles » à l’éducation nationale, selon les dispositions de la loi Debré
                        * son « caractère propre », c’est-à-dire son lien également constitutif à la tradition catholique qu’il a la responsabilité de manifester et de renouveler sur le terrain de l’éducation
 
Comment est-il possible, dans ces deux domaines, de donner la priorité à l’engagement éducatif par rapport aux logiques institutionnelles ? Comment comprendre et soutenir l’enseignement catholique dans la mission qu’il est appelé à exercer inséparablement à l’intérieur de la société française et à l’intérieur de l’Église catholique ?
 
            Je vais me pencher successivement sur chacun de ces deux versants, tout en sachant très bien qu’ils sont étroitement reliés l’un à l’autre. Plus l’enseignement catholique est associé à l’éducation nationale, plus il doit manifester son caractère propre, et, réciproquement, plus il manifeste son caractère propre, son lien à la tradition catholique, plus il doit le faire en vue d’inscrire cette tradition à l’intérieur de notre société laïque.
 
 
 
II – UN ENGAGEMENT ÉDUCATIF À PRATIQUER À L’INTÉRIEUR DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
 
            Dans ce but, nous devons tenir compte à la fois des évolutions de notre société et des évolutions concernant la mission de l’enseignement catholique dans cette société, ce qui exige de comprendre :
            - L’état actuel des relations entre l’enseignement catholique et l’enseignement public
            - La manière dont les établissements catholiques d’enseignement font usage de leurs projets éducatifs.
 
            1. L’état des relations entre l’enseignement catholique et l’enseignement public
 
                        * Nous revenons de loin dans ce domaine. Ou plutôt nous venons après plus d’un siècle d’affrontements entre ces deux enseignements, le public et le catholique, eux-mêmes inséparables de ce que l’on a appelé « la guerre des deux France ». Il est certain que ces affrontements, à la fois institutionnels et idéologiques, ont laissé des traces dans la mémoire nationale et dans l’inconscient collectif, spécialement dans certaines régions.
                        * Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il est clair que la loi Debré du 31 décembre 1959 a cherché à surmonter ces rapports de forces, en créant des rapports d’association entre l’enseignement catholique et l’éducation nationale.
            Avec la crainte récurrente - et que l’ont voit resurgir ici ou là, notamment par rapport à la loi Censi - d’une main mise de l’État sur l’enseignement catholique, avec le désir ou le rêve entretenu ici ou là d’échapper totalement à l’État, avec des régimes d’écoles « hors contrat ».
                        * Mais en deçà ou au-delà de cette mémoire complexe et de ces craintes plus ou moins illusoires, il me semble qu’un examen de conscience réaliste serait aujourd’hui possible et même très utile. Avec quelques questions sensibles et concrètes :
                                   . Comment se présentent aujourd’hui les relations d’opposition et de concurrence entre l’enseignement public et l’enseignement catholique ? À quels motifs correspondent ces phénomènes  d’opposition ou de concurrence quand ils existent ? À des critères idéologiques, ou bien à une logique marchande, ou bien à des incompréhensions passagères qui pourraient être dépassées ? Et de quels moyens dispose-t-on pour s’expliquer à ce sujet ?
                                   . Mais par ailleurs, n’existe-t-il pas des possibilités de collaborations entre les deux enseignements, ou du moins des complémentarités, avec des passages fréquents de l’un à l’autre, et aussi des spécificités reconnues par rapport aux formations proposées, notamment dans des secteurs ruraux ou des quartiers populaires ?
                        * Et puis, l’enseignement catholique ne pourrait-il pas s’expliquer davantage sur le pluralisme de fait qui est vécu à l’intérieur de ses établissements, spécialement avec l’accueil de jeunes issus de familles musulmanes ? Et quelles sont les initiatives de dialogues, et notamment de dialogues interreligieux internes aux établissements que peut provoquer cet accueil ouvert à tous ?
 
            Bref, ne faudrait-il pas montrer concrètement que l’enseignement catholique en France est comme un laboratoire de ce que le philosophe agnostique Marcel GAUCHET appelle le « civisme chrétien », c’est-à-dire une façon de s’inscrire dans la société globale, telle qu’elle est, non seulement laïque, mais pluraliste, et aussi incertaine et fragile, et d’y manifester en même temps la spécificité chrétienne ?
 
            2. La spécificité chrétienne passe par les projets éducatifs des établissements catholiques
                        Ce sont les termes du statut de l’enseignement catholique, adopté par les évêques en 1992-1996. On y insiste sur l’importance de la communauté éducative, elle-même porteuse de projets éducatifs.
            Les Assises récentes animées par le Secrétariat général de l’enseignement catholique ont beaucoup fait pour faire progresser cette dynamique des projets éducatifs, qui se réfèrent à des raisons, à des convictions, à des prises de conscience communes, susceptibles de devenir des références pratiques. Quelles sont ces références qui ont émergé à l’occasion des Assises ?
 
                        * La priorité reconnue aux personnes, spécialement aux jeunes, ce qui est une manière de prendre ses distances par rapport à des logiques seulement quantitatives et de motiver l’ensemble du corps enseignant et du personnel des établissements dans son travail.
            C’est la qualité du dialogue entre les personnes qui est alors en jeu, avec toutes les activités d’accueil et aussi tout l’exercice de l’autorité que cela suppose. Je pense à ce que peut représenter dans un établissement le fait d’accueillir un jeune handicapé qui a été déjà refusé par des établissements de l’enseignement public.
            Je pense aussi au temps passé avec des parents qui n’arrivent plus à comprendre l’évolution de leur enfant, mais qui continuent à faire confiance à l’institution scolaire. Sans oublier la mise au point des critères d’évaluation des résultats d’un élève dans le cadre d’un conseil de classe.
            Cette attention aux personnes fait partie de l’engagement éducatif et l’on sait que l’enseignement catholique cherche à lui reconnaître une importance quasiment institutionnelle. Il faut qu’on le sache davantage et qu’on ose le dire.
 
                        * Deuxième engagement lié aux projets éducatifs des établissements : le besoin de relier étroitement enseignement et éducation, sans les opposer, parce que l’acte d’enseigner, s’il est authentique, s’adresse à toute la personne des jeunes, si l’enseignant s’engage dans son enseignement avec ses convictions personnelles. Ce qui comporte une double exigence :
                                   . La transmission des connaissances est la tâche prioritaire des enseignants. Mais cette transmission des connaissances s’adresse à des jeunes qui sont aussi porteurs de questions touchant à la grammaire élémentaire de l’existence humaine, des questions d’humanité commune : « Pourquoi vivre ? Pourquoi aimer la vie, même quand elle est difficile ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Comment discerner le bien du mal ? A qui faire confiance pour avancer dans l’existence ? »
            Face à ces questions, les enseignants ont à exercer un véritable ministère de confiance, et de confiance risquée, et ils ont besoin d’être compris et soutenus.
                                   . Ce soutien apporté aux enseignants me semble aussi lié à une réévaluation de la culture scolaire, dans ses éléments les plus sensibles et parfois les plus marginalisés.
 
            Où en est-on de l’éducation civique, de l’éducation morale et de l’éducation religieuse ? Comment les relier les unes aux autres, en faisant apparaître leur rôle structurant ?
 
                        . Du point de vue de l’éducation civique, il s’agit du sens de la citoyenneté, de l’appartenance à la communauté nationale et aussi de la façon de comprendre le monde dans sa dimension planétaire.
                        . Du point de vue de l’éducation morale, il s’agit du rapport à la loi, de la compréhension des valeurs et aussi de la façon d’exercer sa conscience personnelle.
                        . Du point de vue de l’éducation religieuse, il ne s’agit pas seulement de l’enseignement du fait religieux, mais de la connaissance des réalités religieuses et des traditions religieuses, avec la possibilité pour des jeunes de dire leurs raisons de croire ou de ne pas croire, et donc de montrer qu’une foi religieuse n’est pas un phénomène irrationnel.
 
            Bien entendu, on peut imaginer et souhaiter que ces liens à établir entre éducation civique, éducation morale et éducation religieuse soient réfléchis en concertation avec l’enseignement public. Que peut-on faire pour progresser dans cette direction ?
 
            * La situation et le rôle des établissements catholiques dans les structures de la société : il est évident que les établissements ont leur place dans la société globale, une place reconnue par la loi, dans le cadre des communes ou des régions, ou des territoires, avec toutes les relations institutionnelles que cela suppose pour les chefs d’établissements et pour les directeurs diocésains, avec les autorités académiques, les rectorats, les conseils généraux ou régionaux.
            À travers ces multiples relations, plus ou moins faciles, il me semble que l’on doit pouvoir entendre cette question que j’entends à l’occasion de mes visites pastorales : « Que voulons-nous vraiment pour notre société ? »
            À cette question, il est assez facile de répondre par la négative : nous ne voulons ni la violence, ni l’insécurité, ni la corruption, ni le mensonge, ni des inégalités aggravées par le chômage.
            Mais à quel prix sommes-nous prêts à lutter contre tout ce qui déshumanise notre société, contre cette idéologie rampante qui traite les êtres humains comme des numéros ou comme des pions, avec des critères seulement quantitatifs ?
            Et comment les établissements catholiques peuvent-ils contribuer à faire face à ces questions, en permettant à des jeunes de s’y affronter en se demandant eux-mêmes : « Au nom de quoi faire tel ou tel choix ? Au nom de quoi s’engager dans telle ou telle formation ? »
            Et comment aider ou encourager les chefs d’établissements eux-mêmes à situer leurs responsabilités et leurs établissements dans le cadre de la société globale, sans se laisser aller à des logiques de concurrence, mais en s’interrogeant sur leurs raisons de vouloir développer et faire valoir leurs établissements ?
            On mesure alors à quel point la mission de l’enseignement catholique et de ses établissements a une dimension sociale. Il s’agit de faire en sorte que cette dimension sociale soit réfléchie et expliquée aussi largement que possible. Nous ne défendons pas des privilèges. Nous voulons inscrire réellement notre engagement éducatif à l’intérieur de notre société laïque.
 
II – UN ENGAGEMENT ÉDUCATIF À PRATIQUER À L’INTÉRIEUR DE L’ÉGLISE
 
            L’enseignement catholique a sa place dans la société française. Il y est effectivement reconnu, en étant associé à l’éducation nationale, selon les dispositions de la loi Debré, par le système des contrats.
            Mais comprend-on qu’il est également associé à l’Église catholique, qu’il est même un des services importants de l’Église et qu’il participe à sa mission ?
            Je suis convaincu que nous avons beaucoup à progresser pour que cette association organique de l’enseignement catholique à la mission de l’Église soit effectivement reconnue et mise en pratique.
            J’ai même l’impression que, dans ce domaine, nous revenons de loin pour des raisons profondes. La principale de ces raisons appelle une sorte d’autocritique. Il y a encore une vingtaine d’années, quand on parlait d’engagement parmi les catholiques, on pensait d’abord à l’engagement politique ou social. On ne considérait pas l’engagement éducatif, l’engagement des enseignants et des éducateurs, comme un engagement à part entière. On faisait comme si cet engagement-là était secondaire ou marginal. D’où le malaise des enseignants et leur perte d’autorité, aussi bien dans l’enseignement catholique que dans l’enseignement public.
            Mais cette dévalorisation de l’engagement éducatif comme tel s’est accompagnée d’une dévalorisation de l’enseignement catholique et de ses institutions. Un certain nombre de personnes, à l’intérieur de l’Église, ont parfois traité les établissements de l’enseignement catholique comme des organismes plus ou moins marginaux. On ne percevait pas ou on ne voulait pas percevoir leurs liens avec la mission de l’Église.  D’autant plus que certains estimaient que les institutions catholiques n’étaient que des survivances et qu’il suffisait d’attendre l’heure de leur disparition ou de leur nationalisation.
            Je crois que les mentalités ont beaucoup évolué ces dernières années. On comprend mieux que nous sommes tous affrontés à un défi commun, qui est celui de l’intégration des jeunes générations dans notre société en état d’incertitude. Et l’enseignement catholique contribue à relever ce défi, en étant effectivement associé à la mission de l’Église.
 
            À une triple condition :
            - Développer des relations effectives entre les établissements catholiques et les Églises locales, les diocèses.
            - Inscrire l’initiation chrétienne à l’intérieur de la vie des établissements.
            - Accepter d’exercer une responsabilité pastorale commune.
 
            1. Développer des relations effectives entre les établissements catholiques et les Églises locales.
            Ces relations doivent être des relations mutuelles, et du côté de l’enseignement catholique, et du côté des Églises locales. Il y a un besoin urgent de connaissance et de reconnaissance mutuelle, qui passe par des relais institutionnels.
                        * Ces relais existent au niveau des diocèses avec le Comité diocésain de l’enseignement catholique et le Conseil de tutelle. Encore faut-il veiller à ce que les délibérations et les décisions de ces Conseils soient largement communiquées. C’est-à-dire que leurs membres se sentent mandatés pour faire écho aux responsabilités qu’ils exercent.
                        * Mais c’est sur les terrains locaux des communes et des paroisses, des communautés chrétiennes, qu’il me paraît important de progresser. D’une double manière :
                                   - Comment développer des relations non seulement institutionnelles, mais personnelles avec les paroisses, avec les secteurs pastoraux, et donc avec les prêtres et les laïcs qui les animent ? Dans quelle mesure serait-il possible que les établissements catholiques d’enseignement soient représentés dans les organes de la pastorale locale et que leurs responsables puissent y faire part de leurs expériences, de leurs soucis, de leurs projets ?
            Des initiatives sont possibles et nécessaires dans ce domaine, ne serait-ce que pour corriger les images préfabriquées ou pour prendre conscience des évolutions survenues depuis des années. En particulier pour montrer qu’il n’y a plus, face à face, le « bloc » de l’enseignement catholique opposé au bloc de l’enseignement public, puisque ce sont les mêmes jeunes et les mêmes familles qui fréquentent ces établissements.
                                   - Je souhaiterais aussi une évolution encore plus sensible. Que l’expérience éducative vécue dans les établissements catholiques soit reconnue à l’intérieur des communautés chrétiennes, et qu’en particulier, des enseignants et des enseignantes de l’enseignement catholique soient associés comme tels, c’est-à-dire au titre de leur engagement éducatif, et non pas au titre d’autres activités, à la mission de l’Église. Autrement dit, que nos communautés chrétiennes se reconnaissent elles-mêmes comme des communautés éducatives, où l’on pratique l’accueil des jeunes et le dialogue entre générations, et que l’on comprenne que l’enseignement catholique n’est pas du tout étranger à cette pratique.
 
            Il y a encore parmi nous, dans nos paroisses, dans nos services diocésains, dans nos Églises locales, beaucoup trop de cloisons étanches, d’ignorances mutuelles et de cloisonnements. Il faut tout faire pour que l’enseignement catholique participe de plein cœur et de plein droit à ce travail urgent de décloisonnement dans le domaine de l’éducation des jeunes et de leur initiation chrétienne.
 
            2. Inscrire l’initiation chrétienne à l’intérieur de la vie des établissements
 
            Là encore, nous revenons de loin et nous avons beaucoup de progrès à accomplir. Mais en tenant compte d’une réalité relativement nouvelle : croire en Dieu aujourd’hui, se dire chrétien et chercher à vivre en chrétien, ce n’est pas du tout du conformisme, c’est un acte de liberté. Cela vaut pour des enfants et pour des jeunes, et aussi bien dans l’enseignement catholique que dans l’enseignement public. Et cela vaut aussi pour des adultes, et spécialement pour des jeunes adultes qui choisissent d’enseigner dans des établissements catholiques.
 
                        * Par rapport aux enfants et aux jeunes, d’abord, l’enseignement catholique doit exercer sa liberté d’une façon intelligente et raisonnable.
            Ce qui appelle une précision : l’école catholique doit être d’abord une école où l’on enseigne. On ne peut évidemment pas y faire du prosélytisme, puisqu’elle est ouverte à tous. Mais une école catholique doit également tenir compte de la nature même de l’acte de foi, qui est un acte libre et qui fait appel aux capacités d’intelligence et de compréhension dont tout être humain, tout enfant, tout jeune est porteur. Il est donc absolument normal que l’initiation à la foi chrétienne puisse apparaître non pas comme une activité marginale, réservée à une élite, ou à un club d’amateurs éclairés, mais située sur le terrain de l’éducation globale.
            Cela vaut évidemment au-delà de « l’enseignement du fait religieux ». Cela concerne le dialogue entre la foi, la capacité de croire, et la raison, la capacité de comprendre. Il faut pouvoir donner aux enfants et aux jeunes des raisons de croire, et éventuellement de ne pas croire, et le faire de façon raisonnable, intelligente, en leur donnant accès à des textes, à des documents, à des traditions.
            L’enjeu est tout à fait actuel : parce que dans l’air du temps, flotte le soupçon selon lequel toutes les religions seraient sources de violences et d’intolérance, marquées d’irrationalité.
            Il est important que l’enseignement catholique relie effectivement l’initiation chrétienne à l’éducation globale, en montrant que cette initiation au mystère de Dieu, au mystère du Christ est inséparable de ces questions de vie et de mort dont des jeunes sont porteurs. C’est justement cela l’éducation chrétienne : c’est le dialogue entre la raison et la foi, c’est la jonction établie entre la Révélation de Dieu et notre existence humaine, avec toutes les questions dont nous sommes porteurs.
 
                        * Bien entendu, les enseignants et les enseignantes sont en première ligne dans cet engagement éducatif global, sur lequel il faut s’expliquer aussi clairement que possible.
                                   - D’abord il ne faut pas rêver. Il faut être réaliste et accueillant. On ne va pas vérifier le degré de catholicisme et de pratique religieuse des enseignants. Mais on va tenir compte d’un élément relativement nouveau : il y a aujourd’hui de jeunes enseignants et enseignantes qui viennent dans l’enseignement catholique pour des raisons qui ne sont pas de circonstances, mais qui sont des raisons de fond : même s’ils ne savent pas le dire, ils devinent qu’il y a un lien entre la tradition chrétienne, l’inspiration chrétienne et le travail d’éducation.  Il faut se situer avec eux sur ce terrain-là et comprendre avec eux comment la tradition chrétienne inspire l’acte éducatif et même l’acte d’enseigner : priorité aux personnes, attention aux personnes, souci de tenir compte des attentes et des capacités de l’enfant ou du jeune, et puis, pour aller plus loin, respect du mystère dont tout être humain est porteur, surtout s’il est blessé, avec toutes les questions qu’il porte en lui.
                                   - Bref, il y a comme un défi éducatif à relever avec ces jeunes enseignants, et c’est un défi à base de confiance. On ne va pas leur demander d’imposer le Credo catholique, mais on peut faire appel à leurs convictions personnelles, à leur conscience, aux valeurs auxquelles ils croient. Je suis convaincu qu’ils peuvent aussi devenir chrétiens en s’engageant dans un tel travail d’éducation. Et il est normal que des établissements catholiques d’enseignement reconnaissent et soutiennent un tel engagement, et, s’il le faut, suscitent des rencontres entre enseignants et catéchistes, pour s’expliquer sur le caractère complémentaire de leurs responsabilités.
            Nous sommes là devant un chantier ouvert. Il y a des initiatives à prendre pour que l’éducation chrétienne ne soit pas un secteur séparé. Je ne dis pas pour qu’elle soit imposée, mais pour qu’elle apparaisse comme faisant vraiment partie de la vie ordinaire des établissements.
            Sans oublier les sacrements de l’initiation chrétienne, le baptême, la confirmation et l’Eucharistie. Là encore, il faut être réaliste. Recevoir ces sacrements, ce n’est plus un automatisme, qui serait lié au déroulement de la scolarité. Ces sacrements font appel à la liberté des jeunes. Et ils reposent aussi sur une pédagogie de la confiance. Mais, au nom de cette pédagogie de la confiance, ils ne peuvent pas être « privatisés », ou apparaître comme des actes isolés, réservés à quelques privilégiés. Ils font partie eux aussi de la vie des établissements catholiques : ils sont des signes, reçus personnellement, mais qui attestent l’Amour de Dieu pour tous. Et qui pourrait dire que l’Amour de Dieu serait étranger au travail d’éducation ?
            Autrement dit, il est normal que ceux et celles qui choisissent de devenir chrétiens, à l’intérieur des établissements catholiques d’enseignement, soient reconnus au titre de leur « devenir chrétien » et que ce « devenir chrétien » soit concrètement inscrit dans la vie des établissements.
            Que l’on m’entende bien ! Je ne plaide pas pour une affirmation abrupte d’une identité catholique. Je plaide pour que la foi chrétienne et l’initiation chrétienne, et les actes de l’initiation chrétienne, apparaissent clairement comme liés à la liberté personnelle des jeunes qui s’y engagent. Les établissements catholiques d’enseignement ne peuvent pas être indifférents à cet engagement des jeunes.
 
            3. Accepter d’exercer une responsabilité pastorale commune
 
            Selon le statut de 1992, la structure diocésaine est au service des établissements. Le premier responsable de cette structure, c’est le directeur diocésain. Son titre indique clairement sa responsabilité. Il dirige, c’est-à-dire que sa responsabilité est directe et effective. Et elle comporte des tâches multiples, et par rapport à la société civile, et par rapport à l’Église diocésaine, avec des décisions à prendre, des choix à faire, des orientations à donner et aussi des arbitrages à exercer, des conflits à surmonter.
            Le pire serait que les responsables diocésains soient enfermés dans l’exécution de ces tâches, et se considèrent comme les rouages d’un appareil complexe que certains rêvent de simplifier et d’autres de compliquer encore.
            L’idéal, et je crois qu’il est praticable et pratiqué, c’est qu’en étant associés à ces responsabilités de direction, vous ayez conscience de participer à l’animation d’un ensemble vivant, vivant de la vie des personnes qui y travaillent, dans un climat « de confiance et d’étroite collaboration entre tous les partenaires : enseignants, prêtres, diacres, religieux, animateurs pastoraux, personnel d’administration et de service et avec les élèves eux-mêmes » (Préambule du statut de 1992, n. 5).
            Dans le statut de 1992, ces termes sont appliqués à la communauté éducative de chaque établissement. Je pense qu’on doit pouvoir les appliquer à la structure diocésaine elle-même et à votre responsabilité de formateurs.
 
                        * Je fais appel ici à mon expérience d’évêque. Je sais que je suis le premier responsable de l’enseignement catholique de mon diocèse. Et je me sens lié à ceux et celles qui travaillent à son service. Je vais toujours avec joie aux réunions du Comité diocésain, ou au Conseil de tutelle, ou aux rencontres avec les chefs d’établissements.
            Et je vérifie alors l’alliance organique qui existe entre le diocèse, dont je suis le pasteur, et les structures de l’enseignement catholique, animées par la direction diocésaine. Et je comprends alors, avec la directrice diocésaine, que nous exerçons, chacun à notre place, une véritable responsabilité pastorale.
            Ou si l’on préfère, je vérifie le bien-fondé de ce que le statut de 1992 affirme sur l’exercice de la tutelle : « C’est par l’existence et la mise en oeuvre de son projet éducatif inspiré de l’Évangile et de l’enseignement de l’Église qu’un établissement catholique s’enracine dans l’Église diocésaine dont il est un élément important de la pastorale.
            Les autorités de tutelle diocésaines ou congréganistes se portent garantes devant l’évêque de l’authenticité évangélique du projet éducatif et de sa mise en œuvre dans les établissements qui relèvent de sa responsabilité pastorale » (article 15).
 
            Je voudrais, pour finir, souligner tous les enjeux de cette responsabilité pastorale, qui vaut pour les chefs d’établissements, mais qui vaut aussi, à mes yeux, pour la direction diocésaine et ses responsables. Si alliance il y a entre les évêques et les directeurs diocésains, c’est dans ce but là : pour que tous les acteurs de l’enseignement catholique se sentent engagés, chacun à sa place, dans cette responsabilité pastorale.
            En donnant à ce terme sa pleine signification, telle qu’elle s’enracine dans l’Évangile. Le terme pastoral se réfère à la personne de Jésus, et à la manière dont lui-même, au chapitre 10 de l’Évangile de Jean, évoque sa mission de pasteur. À travers trois attitudes :
                        * « Il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent » (Jean 10, 14). Ce travail de connaissance des personnes, avec le respect et l’attention qu’il implique, est une responsabilité quotidienne.
                        * « Il conduit ses brebis là où elles trouvent de quoi se nourrir » (Jean 10, 4) : c’est ce souci également quotidien qui consiste à répondre à l’attente des personnes, en les guidant là où nous avons autorité pour les guider, au-delà des réclamations immédiates.
                        * « Il défend ses brebis contre ceux qui les menacent, les loups ou les voleurs » (Jean 10, 8). C’est le travail qui consiste à assumer un équilibre de vie et d’ordre dans les établissements, avec les décisions et les interventions que cela comporte.
            Je crois que ces images pastorales demeurent parlantes. Elles expriment notre engagement humain inséparable de l’engagement de Dieu pour nous en Jésus Christ.
            Connaître, conduire, défendre et assurer : voilà des pratiques éducatives qui s’enracinent dans la pratique de Jésus. Nous avons besoin de nous en expliquer davantage pour comprendre qu’il n’y a pas seulement des pouvoirs et des tâches à se répartir, mais un engagement éducatif à pratiquer d’une façon aussi solidaire que possible.
            C’est dans doute un des défis à relever pour les années qui viennent : que l’enseignement catholique apparaisse et soit à nos propres yeux non pas un système à défendre ou même à réformer, mais un ensemble vivant qui participe, à sa manière, à la vie et à la mission de l’Église et à son engagement éducatif, au nom de l’Évangile du Christ !
 
 
                                                                                                         
   

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