Le blog de Mgr Claude DAGENS

COMMENT VOIR L'ÉGLISE ?

20 Juillet 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Université d'été de la revue "Croire aujourd'hui". 5 juillet 2009

 

 

1. LA VISIBILITÉ DE L’ÉGLISE

 

            La question qui m’a été posée : « Comment voyez-vous l’Église ? » implique un présupposé important. L’Église se voit. Elle s’inscrit dans l’ordre du visible. Elle fait appel au langage des signes, et pas seulement au langage des paroles ou des actions. Affirmer ainsi, même à titre de présupposé, cette réalité visible de l’Église est déjà une option, ou même un engagement, qui débouchent sur une question : « Comment voir l’Église dans sa vérité ? »

            C’est à cette question que je voudrais répondre. Mon intervention ne sera donc pas seulement un témoignage personnel. Elle voudrait être un acte de discernement : discerner, c’est chercher à regarder et à comprendre ce qui est réel au-delà des apparences immédiates.

            Je chercherai donc :

                        - dans un premier temps à aller au-delà des apparences concernant l’Église

                        - dans un deuxième temps à mesurer le caractère paradoxal de l’Église, précisément ce qui est en elle plus profond et plus réel que ses apparences : la puissance du Christ dans la fragilité humaine

                        - dans un troisième temps, je voudrais comprendre et faire apparaître le double caractère primordial de l’Église : son caractère sacramentel et son caractère historique.

 

            Je partirai de la question posée : « Comment voyez-vous l’Église ? », pour répondre sans hésiter : je la vois éprouvée, affaiblie, mais libre et présente dans notre société, elle-même marquée par l’incertitude plus que par l’assurance.

 

            Plus précisément encore, je la vois dans deux circonstances particulières : quand elle est rassemblée et aussi quand elle passe au milieu des hommes, qu’elle se donne à voir à l’intérieur du monde et de la société. 

            L’Église rassemblée : c’est une image presque banale, qu’il s’agisse des Journées mondiales de la jeunesse, des pèlerinages à Lourdes, des longs temps de prière et d’écoute de la Parole de Dieu à Taizé, ou simplement de nos rassemblements plus ordinaires, moins éclatants, dans nos paroisses de ville ou de campagne, pour la messe hebdomadaire ou pour d’autres célébrations. Qu’on le veuille ou non, qu’on le comprenne ou non, l’Église se manifeste alors non pas comme une organisation ordinaire, une association ou un club, mais comme un ensemble ouvert, et ouvert du même mouvement au mystère de Dieu et au mystère de ces hommes et de ces femmes qui la constituent. C’est là son caractère sacramentel : elle est de Dieu pour la vie du monde. J’y reviendrai.

            Mais je voudrais évoquer aussitôt une autre dimension de sa visibilité : l’Église passe au milieu des hommes. Elle est en chemin. Cette réalité-là, je viens d’en être témoin en participant, comme évêque, à ce que l’on appelle les « ostensions », qui sont une tradition du Limousin, une tradition très populaire, reconnue très largement par le peuple et par tous les élus locaux. Les reliques des saints et des martyrs sortent des églises et sont portées par des confréries sur la place publique, après la célébration de l’Eucharistie.

            Ce sont donc des signes qui sont exposés, montrés, au cours de longues processions auxquelles participent des milliers de personnes. Je dois dire que en cette année 2009, j’ai été frappé non seulement par l’affluence, mais par l’attention, le recueillement, le respect qui marquaient ces manifestations. Et je n’ai pas pu m’empêcher de méditer sur la valeur politique et sociale de cet acte religieux. Il m’a semblé en effet que ces ostensions répondaient, à leur manière, à ce dont notre société a besoin, à cause de deux évolutions majeures.

            - Notre société est fragmentée, l’individualisme est roi et, pour beaucoup de personnes, la solitude menace. Nous avons donc besoin de signes qui nous relient les uns aux autres, et même qui réveillent ou qui suscitent une attention mutuelle, et une attention à ce qui nous dépasse. J’ai vu que ces processions provoquaient cette « reliance » : elles manifestaient visiblement ce qui unit au milieu même de ce qui sépare ou isole.  

            - Notre société est aussi incertaine et inquiète. Nous avons donc besoin de signes qui appellent à espérer, en donnant de regarder au-delà de l’immédiat. Et ces marches solidaires, autour des reliques, étaient comme un appel à vivre, à aimer la vie – je n’oserai pas dire à croire en la résurrection de la chair – mais à reconnaître, si peu que ce soit, qu’il existe, au cœur de notre humanité, des raisons de vivre plus fortes que les raisons de désespérer.

 

            Soyons clairs : je me suis réjoui de voir, à travers les ostensions, l’Église passer au milieu de tous et je ne pourrais pas ne pas relier ce passage de l’Église au passage de Jésus, le Fils, le Verbe fait chair, qui « a planté sa tente parmi nous » (Jean 1, 14), et qui chemine avec nous, comme avec les pèlerins d’Emmaüs.

            Je ne peux pas le cacher : je souhaite que l’Église soit connue et reconnue selon cette figure-là, cette figure du passage ou du cheminement, et qu’elle-même nous rappelle qui nous sommes, comme disciples du Christ : « des adeptes de la Voie » (Ac. 9, 2), des hommes et des femmes qui apprennent à cheminer avec le Christ et à sa suite, tout en sachant que Lui, le premier, a pris l’initiative de cheminer avec nous.

            Voilà l’Église : l’ensemble vivant formé par ceux et celles qui laissent à Dieu la liberté d’être, dans le Christ, notre compagnon de route.

 

 

2. VOIR AU-DELÀ DES APPARENCES

 

            Il est vrai que nous avons aussi besoin de voir l’Église au-delà des apparences si nombreuses qui empêchent de la voir vraiment. Je voudrais m’arrêter à quelques-unes de ces apparences.

 

            Il y a d’abord les apparences simplement superficielles : l’Église évaluée exclusivement selon des critères quantitatifs de nombre ou de rentabilité.

            Je ne conteste pas les statistiques. Je les connais et je les respecte : baisse de la pratique religieuse, vieillissement des prêtres, pénurie des vocations.

            Ce que je critique, ou plutôt ce à quoi je ne me résigne pas, c’est quand l’Église, les hommes d’Église, les membres de l’Église se laissent déterminer par ces seuls critères. Comme si l’on renonçait à comprendre et à voir l’Église selon la mesure de l’Évangile, qui ne se confond pas avec les mesures humaines : « sel de la terre », « lumière du monde », « levain dans la pâte ».

            L’ordre quantitatif fait partie de la réalité de l’Église. Mais l’ordre symbolique est aussi constitutif de sa réalité. Et l’ordre symbolique, ce n’est pas ce qui se calcule, c’est ce qui met en relations, et les relations avec Dieu et les hommes font aussi partie de la nature et de la mission de l’Église.

 

            Aux images superficielles il faut joindre les images négatives qui sont faciles et qui font généralement appel à la mémoire sombre de l’Église : des croisades à l’Inquisition, en passant par les pratiques d’exclusion et d’intolérance à l’égard d’un certain nombre de personnes (les Juifs, les divorcés, les artistes, etc…).

            On ne peut pas contester l’existence de ces pratiques. Mais c’est cet appel à la mémoire qui est contestable. Il ne s’agit pas de nier le passé, et encore moins de se refuser à des démarches de repentance. Mais il s’agit de faire un usage juste de la mémoire, de ne pas être identifié et rivé à ce passé. Et si repentance il y a, elle existe non pas pour aggraver la culpabilité, mais pour libérer la conscience et pour aller vers l’avenir.

            Au sujet des images négatives de l’Église, j’ajoute une remarque qui me paraît simplement réaliste. Les jeunes générations ne sont pas encombrées par cette mémoire sombre. Il ne faudrait donc pas les en charger artificiellement. Il faut simplement faire de l’histoire d’une manière réaliste et être nous-mêmes chrétiens en faisant de l’histoire, c’est-à-dire en comprenant que Dieu écrit droit avec des lignes courbes ou tordues.

 

            Mais il y a peut-être pire que ces images négatives : ce sont les images réductrices, c’est-à-dire celles qui ne donnent à voir qu’un aspect de l’Église, qu’un élément de sa constitution, en occultant tout le reste.

            Par exemple – et cette déformation là est fréquente – on réduit l’Église à sa hiérarchie, au pape et aux évêques, et l’on identifie le tout de l’Église aux interventions de la hiérarchie. Comme si le Corps total de l’Église, le Corps qui vit, le Corps qui marche, le Corps qui souffre, n’existait pas.

            Je crois que nous avons beaucoup à progresser pour comprendre nous-mêmes que l’Église passe par nous, que nous sommes les membres réels de ce Corps vivant et que c’est à l’intérieur même de nos libertés, de nos consciences, de nos cœurs et de nos corps que se constitue le Corps du Christ.

            Et quand je parle ainsi d’intériorité, je pense à d’autres images incontestablement réductrices : celles qui séparent l’intérieur et l’extérieur de l’Église, comme on le voit parfois à la télévision, quand on ne montre que le cercueil qui sort de l’église ou le mariage qui y entre. Comme si l’intérieur était réservé à des initiés, voire à une secte. Or c’est là justement que se trouve une part de la spécificité chrétienne : le plus intérieur, et en particulier le mystère et le sacrement de l’Eucharistie, s’ouvre sur l’extérieur. Disons-le théologiquement : le don de Dieu, la grâce du Christ portent en eux une ouverture universelle. Ils sont pour tous, ouverts à tous, à ceux qui les reconnaissent et à ceux qui ne les reconnaissent pas. L’Église est inséparable de cette vérité de Dieu : elle est faite pour être présente au milieu de tous, pour s’inscrire à l’intérieur de notre société, de toute société comme le disait avec tant de simplicité et de vigueur un écrivain inconnu du IIIe siècle dans sa lettre à un ami païen nommé Diognète :

            « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps, elle soutient le corps. Les chrétiens sont dispersés dans toutes les cités du monde, ce sont eux qui soutiennent le monde » (Lettre à Diognète, VI).

            Voilà la vérité et la mission à la fois visible et invisible de l’Église, qui est dans le monde, sans être du monde, qui est de Dieu pour la vie du monde, avec tout le paradoxe que comporte une telle identité.

 

 

3. LE PARADOXE DE L’ÉGLISE

 

            1. Vous savez sans doute que notre pape Benoît XVI a voulu que cette année 2009 – 2010 soit une année sacerdotale et qu’elle soit placée sous le patronage de saint Jean-Marie VIANNEY, le curé d’Ars.

            Ce prêtre est une figure exceptionnelle : pour lui-même un ascète, et en même temps un pasteur, entièrement donné à son ministère, spécialement à travers l’Eucharistie et le sacrement de pénitence. Durant des années, il a accueilli, écouté, pardonné des milliers d’hommes et de femmes qui se confiaient à lui.

            Si j’avais à exprimer ce qui me semble essentiel dans la figure de ce prêtre, je n’hésiterais pas : le curé d’Ars a vérifié pour lui-même ce paradoxe dont l’apôtre Paul avait fait l’expérience, comme il l’écrivait dans sa seconde lettre aux Corinthiens : la puissance du Christ à l’intérieur de sa faiblesse humaine.

            Paul vient d’évoquer les grâces reçues de Dieu. Il pourrait s’enorgueillir de ces grâces, de ces révélations, de cette mission étonnante qui lui a été confiée. Mais il y a en lui « comme une écharde dans la chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m’éviter tout orgueil » (2 Cor.12, 7). Il a demandé à en être délivré. Mais le Christ lui a fait cette réponse saisissante :

            « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour le Christ ! Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor. 12, 8-10).

            Il me semble que ce paradoxe de la puissance du Christ à l’intérieur de la faiblesse humaine, qui vaut d’une manière personnelle pour l’apôtre Paul et aussi pour le curé d’Ars, vaut, d’une autre manière, pour l’ensemble de l’Église catholique qui est en France : elle est incontestablement et institutionnellement affaiblie, mais c’est comme si un renouvellement profond s’accomplissait à l’intérieur même de cet affaiblissement.

            L’Église tout entière vit le paradoxe essentiel de l’existence chrétienne. Disons-le autrement : le mystère pascal du Christ mort et ressuscité, humilié et glorifié, s’inscrit au-dedans de l’existence historique de l’Église.

 

            2. Les signes d’affaiblissement institutionnel sont presque évidents : non seulement en termes de diminution quantitative, certains diront de « récession », mais plus profondément en termes de pénurie, de pauvreté, de disproportion entre les appels qui nous sont adressés, les attentes auxquelles nous devrions répondre et les moyens dont nous disposons pour y répondre.

            Comme d’autres évêques, je constate cet état d’appauvrissement et j’en souffre intensément. Surtout lorsqu’il s’agit de chercher et de trouver des prêtres, et aussi des religieuses et des laïcs, qui seront chargés d’animer la vie et la mission chrétiennes.

            Et je n’ignore pas que cet état d’appauvrissement peut provoquer deux réactions complémentaires et également préoccupantes :

            - d’un côté, un certain découragement où se mêlent la peur de l’avenir et une sorte d’inertie paralysante, comme si l’on devait se résigner à l’inévitable. On se contente alors de gérer l’immédiat, en donnant l’impression d’être en état de survie et en attendant la suite sans faire de projets. C’est le consentement mortifère à l’inévitable        

            - d’un autre côté, face à ces tentations de découragement, on fait appel, ici ou là, à des stratégies pastorales. C’est-à-dire que l’on cherche à mettre en œuvre des moyens dont on imagine qu’ils auraient des résultats pour pallier cet état d’appauvrissement :

                        - soit en réorganisant de manière volontariste les communautés paroissiales, et en répartissant autrement les fonctions, mais selon une logique exclusivement fonctionnelle

                        - soit en faisant appel à des groupes, à des communautés nouvelles, en leur demandant d’appliquer de nouvelles méthodes d’évangélisation.

 

            3. Je suis très conscient des défis que nous avons à relever, mais je reste persuadé que ces défis nous obligent à voir l’Église telle qu’elle nous est donnée par Dieu, non pas comme une entreprise ordinaire, mais comme ce Corps original, peut-être usé, ou blessé, ou fatigué, à l’intérieur duquel agit la grâce du Christ, précisément la grâce et la force du Christ à l’intérieur, et non pas à côté ou au-dessus de nos faiblesses humaines et des fragilités de l’Église.

            Ce qui se passe dans un couple, dans une famille ou dans d’autres groupes humains, se passe aussi dans l’Église. Les épreuves peuvent être destructrices, mais elles peuvent aussi provoquer un resserrement des liens, une conscience plus vive des solidarités nécessaires.

            Et, dans le Corps du Christ, il ne s’agit pas de n’importe quelles solidarités. Il s’agit de vivre de la charité du Christ, de l’amour reçu de Dieu et dont on devient personnellement le signe ou les signes pour d’autres.

            Je suis témoin de ce phénomène réel dans mon diocèse, notamment à travers la mise en œuvre de ce que l’on appelle le déploiement pastoral, c’est-à-dire une pastorale de proximité, et non de regroupement, qui passe par des personnes reconnues comme « relais paroissiaux ». Je suis témoin de la transformation intérieure de ces personnes : elles découvrent elles-mêmes qu’elles ne sont pas des employées de l’Église, mais qu’elles ont à être, par leur simple présence, des relais de la charité du Christ.

            L’une d’entre elles me l’a dit spontanément il y a plusieurs années : « Maintenant, je sais que ce qui me fait agir, ce ne sont pas mes sentiments, c’est la charité du Christ ».

            Et cette transformation des personnes se déploie à l’intérieur du Corps de l’Église, qui reste pauvre, ou marqué par l’âge, mais qui est marqué aussi par une sorte de rénovation intérieure. C’est comme si le tissu profond de la foi était comme reconstitué de l’intérieur et qu’il laissait pressentir la présence en lui d’une autre force, qui passe précisément à travers les fragilités ou les déchirures réelles de ce tissu.

            Je vois ainsi l’Église en état de métamorphose : non pas institutionnelle, mais spirituelle, en ce sens que je vois l’Esprit Saint agir et travailler non pas pour produire des résultats extraordinaires, mais pour manifester la présence du Christ à l’intérieur de son Corps actuel.

            Et je constate assez souvent que des personnes, qui ne sont pas des familières de l’Église, et en particulier des élus locaux, perçoivent quelque chose de ce phénomène et de ses conséquences sociales. Car il y a deux signes ou deux effets de cette métamorphose intérieure qui me semblent relativement notables, deux effets qui s’inscrivent à l’intérieur de notre société : la fraternité et l’espérance.

            Et cela me rappelle ce que j’ai perçu à travers les ostensions. Mais les ostensions sont un moment particulier ou, comme l’on dit, un « temps fort ». Alors que là, nous sommes plutôt du côté des « temps faibles » et des « signes faibles », mais réels.

            - Nos communautés accueillent des gens qui viennent d’ailleurs, ou des gens de passage, ou des personnes plus ou moins « perdues ». Elles peuvent devenir pour ces personnes sinon une nouvelle famille, du moins un lieu où l’on peut bénéficier d’un accueil désintéressé et même d’une fraternité réelle.

            - En même temps que la fraternité, il y a le signe de l’espérance, de l’espérance plus forte que les raisons de désespérer. L’air que l’on respire est parfois imprégné de désenchantement, en tout cas d’incertitude. Quand l’Église vit de la charité du Christ, elle donne à des personnes désenchantées de respirer un autre air. Je le vois souvent soit avec des jeunes inquiets pour leur avenir, soit avec des adultes qui avaient peur de sortir de leur solitude et qui découvrent que, dans l’Église, on peut être regardé et accueilli autrement, précisément au-delà des apparences de dévalorisation de soi.

 

            Je sais qu’en ce moment, courent dans l’Église des idées ou des slogans qui incitent à penser que l’on a trop consenti à la sécularisation et même à la modernité, et qu’il faudrait adopter des positions pastorales de contestation, voire de combat contre la sécularisation, en affirmant l’identité catholique de façon intransigeante.

            J’estime qu’il y a un autre combat à mener : non pas le combat contre la sécularisation, mais le combat pour manifester la différence chrétienne. Et la différence chrétienne, inséparable de la personne de Jésus Christ, passe par ces deux notes que je viens d’évoquer : la fraternité plus forte que les séparations, et l’espérance plus forte que les désenchantements ou les peurs.

            Si je peux jouer au prophète durant quelques instants, c’est dans ces directives-là que je vois le présent et l’avenir de l’Église. Oui, à l’intérieur de nos fragilités actuelles, il est possible de travailler au renouveau de la fraternité et de l’espérance, en allant puiser à la source.

 

4. L’ÉGLISE VIVANTE : SACREMENT DU CHRIST ET PRATIQUANTE DU       CHEMIN DU CHRIST

 

            C’est sur ce double caractère que je voudrais insister pour finir : ce caractère sacramentel et ce caractère historique de l’Église.

 

  • L’Église sacrement du Christ

            On ne peut pas se contenter de dire, d’une manière plate, « nous sommes l’Église ». Parce que l’Église est plus grande que nous. Elle nous dépasse. Elle dépasse infiniment ce que nous pouvons voir d’elle, de son action, de ses réalisations, de sa constitution. Pour le dire en quelques mots, elle a un amont et un aval : ce que nous voyons d’elle est inséparable de cet amont et de cet aval. Cet amont, c’est le mystère de Dieu, dans sa profondeur trinitaire, Père, Fils et Esprit Saint. Cet aval, c’est ce monde, cette humanité à laquelle elle est envoyée par le Christ.

            Il faut insister sur ce double élargissement du regard à porter sur le mystère de l’Église, c’est-à-dire sur l’Église en tant qu’elle est ouverte, infiniment ouverte, radicalement ouverte, d’un côté à la profondeur de Dieu, de l’autre à la largeur du monde à évangéliser.

            Puisque j’ai employé ces termes de profondeur et de largeur, je ne peux pas ne pas les relier à un événement de l’Évangile : la première rencontre entre Jésus et Simon-Pierre, au bord du lac de Galilée (Luc 5, 1-11). Jésus passe. Il s’arrête. Il demande à Simon de monter dans sa barque. Et, « dans la barque, il enseignait les foules. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : ‘Avance en eau profonde et jetez vos filets pour attraper du poisson’ » (Luc 5, 3-4).

            Il me semble que l’Église commence là, à partir de l’initiative de Jésus et de la parole d’appel adressée à Simon, avec la double traduction que l’on peut donner à cet appel : « Avance en eau profonde » ou « Va au large ».

            Et je suis convaincu qu’à travers sa vie, son expérience, sa mission d’apôtre, devenu le premier des Douze, Simon-Pierre comprendra très concrètement le double sens de ces paroles qui décident de toute son existence.

 

            « Avancer en eau profonde », cela veut déjà dire et voudra dire pour lui : ne pas avoir peur sinon de plonger dans la mer, au moins de se laisser prendre et porter par ce qui le dépasse, et d’aller à la découverte de cette profondeur de Dieu qui se manifeste à travers la personne de Jésus.

            L’eau profonde peut évidemment évoquer le baptême, c’est-à-dire l’événement pascal, cette plongée de Dieu, en Jésus-Christ, dans nos propres enfers, dans nos propres violences, pour y susciter comme un relèvement, une résurrection.

            On voit ainsi apparaître, comme en filigrane, tout l’ordre sacramentel de l’Église, tout ce qui est lié à la prière, à la liturgie, aux signes de Dieu qui s’inscrivent dans notre humanité pour la ressaisir dans la Pâque du Christ.

            La profondeur de l’eau évoque la profondeur de Dieu inséparable de cette Pâque du Christ. L’Église fondée sur la foi de Pierre, l’Église des apôtres a sa source dans cette profondeur et elle a la mission de conduire à cette source. 

            Voyez les célébrations des baptêmes des enfants et des adultes. Les rites parlent. Les signes parlent : l’eau versée sur le front, en silence, et ensuite le rite de la lumière du cierge pascal. Il suffit alors de regarder, et les gens regardent : et même s’ils n’ont pas de mots pour le dire, ils comprennent, ils devinent que s’accomplit alors un passage, ce passage ouvert par Jésus, à travers mort et résurrection.

            L’Église de Pierre et des apôtres vit de la profondeur pascale, et elle a la charge d’inscrire cette profondeur pascale à l’intérieur de nos corps plus ou moins blessés, pour qu’ils renaissent.

 

            L’autre sens du même appel de Jésus ouvre sur une autre dimension : « Va au large ! ». C’est-à-dire pour Simon-Pierre, d’abord : accepter de quitter les rivages habituels, pour aller vers de nouveaux rivages, c’est-à-dire vers des rencontres inattendues, vers des hommes et des peuples qui lui demanderont de porter témoignage de ce qu’il a reçu.

            Je suis convaincu que lorsque Simon-Pierre sera appelé plus tard par un centurion romain, Corneille, à Césarée (cf. Act. 10), il comprendra encore davantage le sens et la portée du premier appel de Jésus. Il doit sortir de l’univers du judaïsme qui est le sien et reconnaître que l’Esprit Saint de Dieu travaille aussi chez des hommes qui n’appartiennent pas au peuple juif.

            Le don de Dieu en Jésus Christ est donc pour tous. Cette largeur à laquelle Pierre est appelé, c’est la largeur de l’évangélisation. L’Église des apôtres ne peut jamais être un club d’initiés ou une tribu jalouse de ses usages. Elle est précisément cette Église de Pierre, appelée ou même obligée à regarder au loin, là où elle n’aurait pas osé se risquer par elle-même.

            J’aime le terme « apostolique », appliqué au ministère apostolique et à l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Apostolique : c’est-à-dire envoyée dans le monde, au risque de s’y perdre, et envoyée non pas pour s’y dissoudre, mais pour y découvrir, plus qu’elle n’ose le penser, qu’elle est attendue.

            J’aime l’expression : « L’Évangile est attendu ». Je crois qu’elle est juste et vraie. Je crois que l’on peut dire aussi : « L’Église est attendue ». Je sais que ce n’est pas une évidence et que nous faisons plutôt l’expérience de l’indifférence et parfois du refus. Mais je continue à croire et à voir, parfois, qu’il y a dans notre monde incertain, chez beaucoup de personnes, au-delà des apparences, des attentes spirituelles, et que l’Église est attendue pour entrer en dialogue, en confrontation ouverte avec ces attentes.

            Autrement dit, nous ne pouvons comprendre que l’Église est attendue que si nous-mêmes, nous consentons à aller au large, en acceptant que les signes de Dieu se situent également au large, là où nous, nous ne les attendrions pas.

            Et ce dont nous avons besoin dans l’Église, c’est de cette double pratique : celle de la profondeur et celle de la largeur, la pratique contemplative qui ouvre au mystère de Dieu et la pratique « missionnaire » ou apostolique qui ouvre aux attentes cachées de notre humanité.

            Je rêve que, dans nos communautés chrétiennes ordinaires, nous puissions croiser ces deux pratiques, en devenant davantage des croyants qui vivent du mystère de Dieu en profondeur et en largeur et qui participent à l’ouverture inlassable de Dieu à notre humanité. Cela s’appelle l’évangélisation et l’évangélisation passe aussi par un cheminement.

 

 

  • L’Église pratiquante du chemin du Christ (Luc 24, 13-35)

            Je vois l’Église sur le chemin d’Emmaüs, et je la vois cheminant à la fois du côté des deux disciples désemparés, et du côté de Jésus, le Ressuscité, qui est présent près d’eux sans être reconnu. Avec les trois étapes si parlantes de ce cheminement qui en dit long et sur l’engagement de Dieu avec nous et sur les exigences proprement chrétiennes de l’évangélisation.

 

            - Première étape : la rencontre et le dialogue sur la route.

            Ces deux hommes sont brisés : brisés par la mort de Jésus, brisés par l’impression d’échec absolu qui les a saisis. Plus d’avenir. Et surtout, c’est leur foi en Dieu, leur espérance en Dieu qui est atteinte au plus profond. Comme pour nous à certaines heures de détresse et de désespérance.

            Il peut nous arriver d’être pareils à ces deux hommes brisés : radicalement atteints par la puissance du mal, par la victoire apparente du mensonge, de la violence, de la trahison. Vaincus, sans voir aucune issue. N’ayant plus que la ressource de marcher et, s’il est possible, de parler.

            L’Église est faite aussi de ces brisures meurtrières. Le Corps du Christ passe par notre humanité blessée, parfois blessée à mort.

            Et voici Jésus, le Ressuscité. Il est là. Il interroge doucement : « Quels sont ces propos que vous échangiez en marchant ? » (Luc 24, 17). Et non seulement il va les écouter, mais il leur donne de se livrer, d’aller au-delà de leurs impressions immédiates et de leur détresse : « Et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël » (Luc 24, 21).

            Mais le plus étonnant est qu’il n’est pas reconnu et qu’il l’accepte. Il accepte de revivre à travers ces deux hommes les événements terribles de sa propre passion, et jusqu’à l’abandon de Dieu.

            Voilà aussi le mystère de l’Église : si elle accepte d’être du côté de Jésus, elle ne peut pas rêver d’être aussitôt reconnue. Elle doit aussi consentir à n’être qu’une compagne de route, à écouter, à soutenir, à marcher avec ceux qui ont l’impression de ne plus avoir aucune raison de vivre.

            L’incognito du Christ et de l’Église : le mystère pascal comporte aussi ce risque ou cette épreuve. Être là, d’une manière totalement gratuite, non pas cachée, non pas enfouie, mais présente, écoutante, fraternelle…

 

            - Seconde étape : l’ouverture des Écritures (Luc 24, 25-27)

            Ces deux hommes ont cru à la victoire du mal, à l’échec de Dieu, à l’impuissance du Christ. La mort les a refermés sur eux-mêmes et sur leur désespoir.

            Et nous aussi, parfois, nous imaginons comme un rapport de forces entre Dieu et le mal, et nous imaginons Dieu comme l’Anti-Mal, le combattant suprême, Celui qui doit écraser l’adversaire.

            Or le monde est sauvé par la Croix, par ce qui semble une défaite, par cet événement terrifiant de violence et d’horreur.

            Et voilà aussi l’Église, quand elle apprend à être du côté de Jésus : elle ouvre les Écritures, elle apprend la présence de Dieu au cœur même de ce qui nous brise. Elle apprend la vérité du mystère de la Croix : la Croix qui interrompt l’engrenage du mal, la Croix qui ouvre le chemin du Royaume, la Croix qui réconcilie les hommes blessés avec le Père des miséricordes.

 

            - Troisième étape : le signe du pain rompu (Luc 24, 28-35)

            Ces hommes n’ont pas encore reconnu Jésus, mais sa présence et sa parole ont ouvert leur cœur. Ils voudraient le garder avec eux : « Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée » (Luc 24, 29). Ils attendent un signe d’amitié.

            Et voici que, dans le silence, un autre signe est donné : le signe du pain que Jésus bénit et qu’il rompt et qu’il donne. Le signe par lequel il a devancé sa propre Passion. Le signe qui va devenir celui de sa présence donnée, pour toujours, pour chaque jour.

            Et l’Église doit se situer aussi du côté de Jésus en accomplissant le signe du pain rompu, de l’Eucharistie, et ce signe devient tout à la fois un don et un appel : le Christ se donne à nous avec son corps livré et il se donne pour que nous vivions de ce don, et que nous formions ce Corps dont il est lui-même le cœur.

            L’Eucharistie comme une source, et je crois qu’elle l’est. Et je le vois parfois à travers des gens, jeunes et adultes, qui y viennent, sans le dire, comme on s’approche d’une source, pour faire face à la mort, pour trouver la force dans l’épreuve, pour exercer ses responsabilités selon la dynamique pascale.

 

            J’aimerais voir davantage l’Église, l’Église du Christ, notre Église, pratiquer ce chemin d’Emmaüs en tenant compte de ces trois étapes : en ne séparant pas les dialogues sur la route, l’ouverture des Écritures et la halte pour l’Eucharistie.

            Et j’aimerais que nous acceptions plus résolument, plus solidairement de nous situer aussi bien du côté de ceux qui souffrent en marchant et du côté du Ressuscité que rien, rien n’empêche d’être là, et de tout ressaisir de ce qui nous détruit, et de nous entraîner dans sa Pâque, pour que nous en soyons des témoins : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ? » (Luc 24, 32).

           

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