Le blog de Mgr Claude DAGENS

COMMENT MANIFESTER LE CARACTÈRE SPÉCIFIQUE DE L'ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DANS LA SOCIÉTÉ ET DANS L'ÉGLISE ?

30 Mai 2007 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

 
 
           
Conférence donnée à Caen le samedi 12 mai 2007, au cours d’un Colloque organisé par l’Institut catholique de Formation professionnelle (ICFP) sur le thème : « Résister ou céder aux influences ? »

 

 

Deux raisons justifient ma présence parmi vous :
 
            * D’abord votre invitation insistante à participer à ce colloque, dont le titre (Résister ou céder aux influences ?) a une valeur d’engagement, que je peux interpréter à ma manière. L’heure est venue pour l’enseignement catholique de ne pas avoir peur d’être lui-même dans la société et dans l’Église, et donc de résister à la routine et aux images préfabriquées, en manifestant son identité véritable, son « caractère propre » de l’intérieur de lui-même.
 
            * D’autre part, je suis effectivement associé au travail engagé par les évêques de France pour comprendre et soutenir la mission actuelle de l’enseignement catholique. Je viens donc ici en porter témoignage et expliquer les raisons de cet engagement : il ne s’agit pas de « remettre la main » sur les établissements catholiques d’enseignement, mais il s’agit de les encourager à faire valoir leurs ressources propres.
 
            Autrement dit, c’est à une même question, décisive et engageante, que je chercherai à répondre : comment manifester le caractère spécifique de l’enseignement catholique dans la société et dans l’Église ?
            Je le ferai à partir d’une conviction positive : l’enseignement catholique est appelé, dans les circonstances actuelles, à manifester sa spécificité de l’intérieur de lui-même, c’est-à-dire de l’intérieur de son engagement éducatif, lié à la tradition chrétienne.
 
            Je déploierai cette conviction en deux temps :
                        - En essayant de mesurer les conditions et les exigences relativement nouvelles de cet engagement éducatif.
                        - En montrant que cet engagement éducatif peut être compris et vécu comme une véritable expérience spirituelle.
 
 
 
I – CONDITIONS ET EXIGENCES D’UN ENGAGEMENT ÉDUCATIF CHRÉTIEN
 
            1. Il m’est facile de partir d’une constatation qui peut être largement partagée. Le système scolaire est devenu aujourd’hui un système très complexe, aussi bien dans l’enseignement public que dans l’enseignement catholique. Ce système complexe est soumis à des logiques institutionnelles fortes et contraignantes, qui sont d’ordre administratif, juridique, politique et économique. Il ne s’agit pas de refuser ou d’ignorer ces logiques, mais de les mettre à leur place en les subordonnant à une logique plus importante, qui est la logique de l’engagement éducatif revalorisé et pratiqué pour lui-même.
 
            Quels sont les caractères essentiels de cet engagement éducatif ?
            - C’est d’abord un engagement durable, dont on ne mesure jamais les résultats de façon immédiate. L’éducation véritable est au-delà des critères ordinaires de la rentabilité. Tous les éducateurs le savent : on sème et on attend, et l’on ne saura parfois que bien plus tard et ce que l’on a semé, et les processus de cette germination. Éduquer est un travail de patience et qui demande de la solidarité dans la patience.
            - Cet engagement éducatif a un caractère fondamentalement personnel. Il donne la priorité aux personnes sur les structures ou sur les fonctionnements. D’abord à la personne des enfants et des jeunes à l’égard desquels on s’engage. Mais cette dimension personnelle implique aussi les enseignants et les enseignantes : qu’on le veuille ou non, enseigner et éduquer oblige et apprend à faire appel à ses convictions personnelles, humaines, sociales, politiques, religieuses. L’école est cette institution où la transmission des connaissances, des valeurs, des savoir-faire passe par des hommes et des femmes impliqués dans cette transmission de façon personnelle.
            - Troisième élément, aussi fondamental : l’engagement éducatif est comme à la charnière du spirituel et du social. Il éveille l’esprit, la raison, la conscience, à travers des apprentissages précis. Mais, en même temps, il touche à l’humain : il donne à des enfants et à des jeunes de s’affirmer eux-mêmes, avec les capacités qu’ils portent en eux, avec aussi leurs limites, leurs lacunes, leurs blessures, ou leur peur de l’avenir. Et ce travail d’éveil spirituel et humain a aussi valeur sociale : il donne à des jeunes la possibilité d’entrer dans un mouvement d’ensemble et de s’intégrer peu à peu à la société.
            Ce souci et cette volonté d’intégration sociale doivent évidemment être portés par l’ensemble des établissements, ou plutôt par l’ensemble de la communauté éducative. C’est cela qui donne sa consistance au projet éducatif : on y affirme des principes et des valeurs d’accueil, de respect, de solidarité qui s’inscrivent dans un contexte local et politique. Les établissements catholiques d’enseignement savent qu’ils jouent leur rôle dans le développement d’une commune, d’une région, d’un département, d’un pays, d’un « bassin d’emploi ».
 
            Je crois que nous n’avons pas de difficulté à faire valoir cette présence à toute la société, dans la logique de la loi Debré : les établissements catholiques sont ouverts aux enfants et aux jeunes de toutes origines. Ils sont reconnus par l’État et associés à l’éducation nationale.
            Mais je crois qu’il est nécessaire et même urgent que la conscience de cette mission à l’intérieur de la société française soit plus résolument déployée dans l’Église catholique elle-même. Car il y a un réel besoin de connaissance et de reconnaissance mutuelle entre les diocèses, les communautés chrétiennes, les paroisses et les établissements catholiques d’enseignement. Précisément au titre de cet engagement prioritairement éducatif qui concerne la rencontre et le dialogue avec les jeunes générations.
 
            J’exprime un double souhait :
            - que des passerelles soient établies entre les établissements catholiques et les institutions de l’Église pour partager ces convictions
             - que les acteurs de l’enseignement catholique, et notamment les enseignants et les enseignantes, soient compris et reconnus au titre de leur engagement éducatif, c’est-à-dire comme des hommes et des femmes dont on ne va pas vérifier d’abord le degré de catholicisme, mais auxquels on va proposer de devenir chrétiens en pratiquant leur métier comme une mission qui demande à être comprise et valorisée pour elle-même.
 
            2. Cette revalorisation de l’engagement éducatif pour lui-même implique la reconnaissance de son caractère global. Il faut aussi progresser dans ce domaine parce que nous avons à surmonter et même à refuser le clivage que nous avons trop souvent pratiqué et parfois systématisé.
            Comme s’il y avait d’un côté le domaine dit scolaire, avec les activités d’enseignement, de formation, d’apprentissage technique et de l’autre le domaine dit religieux ou spirituel, ou pastoral, avec la catéchèse, l’enseignement religieux, les activités d’initiation chrétienne.
            Nous revenons de très loin dans ce domaine. Pour au moins deux raisons. D’abord parce que la tradition laïque, dans sa version restrictive, a voulu nous convaincre que les convictions religieuses appartiendraient seulement au domaine de la vie privée, qu’elles seraient donc indicibles, voire tabou. Mais il faut reconnaître aussi qu’à l’intérieur de l’Église catholique, nous avons pratiqué le même clivage, en opposant le spirituel et le social. D’un côté, la prière, la liturgie, la participation à la messe et aux sacrements de l’Église, de l’autre la vie professionnelle, les engagements politiques et sociaux, la présence dans le monde.
            Et c’est en raison de ce clivage dangereux et nocif que certains imaginent aujourd’hui que l’enseignement catholique devrait réaffirmer son identité de façon catégorique, en se constituant plus ou moins comme un système séparé où s’opérerait une sélection exclusivement déterminée par les règles de l’appartenance à l’Église.
            Je crois que nous ne pouvons pas nous engager sur cette voie. Mais nous devons d’autant plus comprendre les raisons véritablement chrétiennes de notre engagement éducatif.               - C’est la personne des jeunes et des enseignants qui est première et nous avons donc à faire valoir le caractère global de l’engagement éducatif. Certes, les rôles sont distincts : autre celui des enseignants, autre celui des catéchistes ou des animateurs pastoraux. Mais le dialogue est indispensable entre tous ceux et celles qui participent à l’accueil, à la connaissance, à l’initiation humaine et chrétienne des jeunes.  Et c’est aux établissements eux-mêmes et aux chefs d’établissements de veiller à ce dialogue et à ces rencontres. Et de le faire de façon intelligente, et non pas forcée : par exemple, en se demandant comment l’éveil à la réalité religieuse se réalise à travers les diverses disciplines (lettres, histoire, enseignements artistiques ou scientifiques).
                        - Autrement dit, pour employer des termes lourds de sens, c’est un véritable dialogue entre la foi chrétienne et la raison humaine qui est alors à engager. En montrant que ce dialogue est possible, qu’il pose des questions nouvelles et qu’il peut être abordé d’une façon raisonnable, et non caricaturale : que croient vraiment les musulmans ? Que croient vraiment les chrétiens ? Pourquoi certains choisissent-ils de dire : « Je ne sais pas ou je ne suis pas croyant ».
            Bref, il s’agit de saisir toutes les occasions de faire apparaître les convictions religieuses comme des convictions raisonnables, qui font partie de l’existence humaine, et de situer résolument l’initiation chrétienne sur ce terrain-là, à l’intérieur, et non pas à l’extérieur du travail d’éducation.
 
            3. Il y a dans ce but, un terrain favorable : c’est celui des questions dont des jeunes sont porteurs. Ce sont souvent des questions existentielles, des questions de vie ou de mort, des questions qui touchent à notre humanité commune, mais que, nous, les adultes, nous préférons parfois refouler.
            C’est mon expérience d’évêque et d’éducateur, depuis des années. J’ai appris à entendre ces questions, à travers les lettres que des garçons et des filles de 13 à 18 ans m’adressent en demandant le sacrement de confirmation. Je leur suggère trois questions simples : « Qu’est-ce que vous aimez dans la vie ? Qu’est-ce qui vous préoccupe ? Pourquoi voulez-vous devenir chrétiens ? »
            Je n’en finis pas de comprendre et de mesurer le caractère profond et même grave de leurs préoccupations : « Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? Comment discerner le bien du mal ? À qui faire confiance quand on désire aimer et être aimé ? Où trouver des points d’appui et des repères pour aller de l’avant ? »
            On ne répond pas à ces questions comme on répond à des sondages. Ce sont des questions qui appellent une initiation fondamentale, sur le terrain de la grammaire élémentaire de l’existence humaine. Ces jeunes, pareils à beaucoup d’autres, attendent de rencontrer des adultes qui osent se confronter avec eux à ces réalités de vie et de mort, de sens, de doutes surmontés, de confiance peu à peu apprivoisée.
            De sorte qu’il y a un défi à relever dans l’Église tout entière et dans l’enseignement catholique en particulier : nous reconnaître nous-mêmes comme participants à des communautés éducatives, là où le dialogue peut s’engager avec les jeunes générations, en leur proposant l’Évangile du Christ, non pas comme un système préfabriqué, mais comme une force pour vivre, ou une source. À nous, adultes, d’apprendre à aller avec des jeunes jusqu’à cette source.
 
            4. Il ne suffit pas de parler de cette source. Il faut la laisser jaillir et même la voir, et en voir les signes sensibles.
            C’est ici qu’il nous faut revaloriser le langage des signes. Car nous sommes habitués, dans la société et dans l’Église, au langage des résultats quantitatifs, que l’on prévoit et que l’on évalue. Et aussi au langage des actes spectaculaires dont on peut mesurer les effets immédiats.
            Nous n’osons pas assez faire appel à la réalité de ce qui ne se montre pas immédiatement, mais qui engage en profondeur, précisément comme l’engagement éducatif chrétien, avec son caractère durable, personnel, intérieur et social.
            Quels sont les gestes, les actes et les signes de cet engagement éducatif chrétien dans la vie des établissements ?
                        - Ce sont d’abord les gestes ordinaires de l’accueil, du respect de chacun, de la solidarité effectivement vécue. Ces gestes passent par le travail d’enseignement et aussi par des dialogues avec des jeunes, et aussi avec leurs parents, quand les parents sont dépassés par les comportements de leurs enfants. Sans oublier la manière dont on fait face à des situations d’urgence, par exemple en accueillant un enfant handicapé et en donnant à toute la communauté éducative la responsabilité de cet accueil durable.
            Nous sommes là dans un domaine non évaluable, mais qui a ses lettres de noblesse à la fois dans nos consciences et dans l’Évangile : « Ce que vous avez fait au plus petit de vos frères, c’est à moi que vous l’avez fait… » nous a averti Jésus.
                        - Et puis, en même temps que ces gestes d’humanité, inscrits dans l’Évangile, il y a aussi ces autres signes invisibles que sont les sacrements de la foi et de l’initiation chrétienne, le baptême, la confirmation, l’Eucharistie.
            Nous sommes là dans la dynamique du devenir chrétien. C’est un chemin ouvert, avec des étapes, qui sont à la fois le secret de chaque personne, de chaque jeune, dans son dialogue avec Dieu, et aussi la manifestation visible de l’Alliance de Dieu avec nous.
            Ces actes et ces signes de l’initiation chrétienne font appel à la liberté de chacun. Ils ne se confondent pas avec le cursus scolaire. Mais dire qu’ils font appel à la liberté de chacun n’empêche pas qu’ils aient une forme visible, qui doit pouvoir s’inscrire dans la vie des établissements. Ils ne se réduisent pas à des démarches individuelles.
            Il doit être possible que des enfants, des jeunes et aussi des adultes deviennent chrétiens dans l’enseignement catholique et qu’ils aient la liberté d’en témoigner au milieu des autres. Et c’est précisément cela la mission de l’Église : être non pas un bloc fermé sur lui-même, mais le Corps vivant des hommes et des femmes qui apprennent à devenir chrétiens au milieu des autres.
            Les établissements catholiques doivent pouvoir participer à ce travail d’initiation, en donnant à des jeunes et à des adultes la possibilité de devenir chrétiens et de vivre en chrétiens d’une façon libre, résolue et heureuse.
 
 
II – L’ENGAGEMENT ÉDUCATIF COMME EXPÉRIENCE SPIRITUELLE
 
            Cet engagement éducatif ne peut évidemment pas se réduire à une activité professionnelle. Il peut être compris et vécu comme une expérience spirituelle, c’est-à-dire comme une expérience humaine qui ouvre sur la compréhension de soi-même et des autres dans la lumière de Dieu.
            Comment cela est-il possible ? Quelles peuvent être les lignes de force de cette expérience spirituelle intérieure à tout engagement éducatif ?
 
            1. L’attention aux personnes
            Précisons bien : pas seulement l’attention aux autres, d’une manière générale et même généreuse, mais l’attention aux personnes, et d’abord aux enfants et aux jeunes, aux élèves, en tant que personnes, avec ce que ce terme comporte d’essentiel. La personne, c’est ce qui, dans un être humain, dépasse tous ses conditionnements, ce qui est au-delà de toutes les étiquettes et de toutes les apparences, ce qui est irréductible, ce qui ne se réduit pas à des éléments particuliers.
            Un mot dit cela fortement : le mot de « mystère », un mot qui vaut précisément autant pour Dieu que pour chaque personne humaine. Et tous les éducateurs le savent : éduquer, c’est accepter que les autres nous échappent, que nous devons renoncer à les maîtriser totalement, et que nous acceptons la part d’inconnu et d’inattendu qu’il y a en eux.
            En employant le mot de « mystère », je fais référence à la révélation chrétienne de Dieu. Mais il me paraît évident que cette attention aux personnes en tant que personnes peut être pratiquée par des hommes et des femmes qui ne partagent pas notre foi chrétienne.
            Mais justement, il est bon et beau de reconnaître que l’engagement éducatif vécu comme une expérience spirituelle nous situe sur un terrain d’humanité commune, selon la dimension de la profondeur.
            Ce qui comporte au moins une double exigence que nous pratiquons sans le dire :
                        - Première exigence : elle concerne notre façon de regarder les personnes, en sachant que le regard des autres influe sur la façon dont un être humain peut se comprendre et s’accueillir lui-même.
            Il ne s’agit pas de comprendre les autres à leur place, ce qui pourrait être une violence. Il s’agit de croire à leur humanité profonde, au-delà des apparences. C’est bien d’un acte de foi qu’il s’agit : on se fie à cette profondeur personnelle qui fait partie de l’identité de chacun.
            - Et cette première exigence, qui concerne le regard porté sur les autres, en appelle une autre, qui concerne la relation éducative. L’attention aux personnes, le respect des personnes donne aux autres d’accéder à leur propre humanité, surtout s’ils en doutent, ce qui est souvent le cas.
            Je suis frappé par la façon dont des enfants et des jeunes avouent qu’ils n’ont pas confiance en eux, qu’ils se dévalorisent eux-mêmes. Comme cet enfant de dix ans qui répétait le jugement porté sur lui : « Je ne suis pas crédible !» Il s’agit bien de cette crédibilité personnelle qui est inséparable de la confiance des autres.
            Encore une fois, nous sommes là sur un terrain d’humanité commune, et il est évident que l’expérience chrétienne est là pour donner toute sa profondeur à ce terrain. Tout l’Évangile est ordonné à la révélation des personnes dans la lumière de Dieu, à commencer par ces hommes et ces femmes qui doutent d’eux-mêmes, parce qu’ils sont évalués de l’extérieur par les autres, comme la femme de Samarie aux cinq maris, ou comme le riche publicain Zachée, méprisé par ses compatriotes.
            La Révélation chrétienne, c’est l’initiative de Dieu quand il vient en Jésus, son Fils, révéler ces hommes et ces femmes à eux-mêmes, au-delà de toute étiquette.
            Je suis sûr que, dans un établissement catholique d’enseignement, on doit pouvoir partager cette pratique de la confiance inconditionnelle, qui commence par l’accueil et le respect de chacun et qui peut aller jusqu’au pardon. Et le plus beau est que cette pratique est gratuite, non calculée, et que, si on le veut, on peut en chercher et en trouver la source dans la grâce de Dieu. La grâce, c’est-à-dire ce qui est là, ce qui est donné et ce qui permet de vivre avec les autres dans la confiance. Comme pour la femme de Samarie ou pour le publicain Zachée après leur rencontre avec Jésus.
 
            2. Une expérience de confiance risquée
            J’ai parlé de l’attention aux personnes sur un fond de confiance. Mais je dois préciser pour être réaliste : cette confiance est presque toujours une confiance risquée, toujours exposée à l’échec.
            C’est l’expérience de tous les éducateurs et aussi des parents. On ne peut jamais savoir à l’avance si ce que l’on communique sera reçu, on peut toujours craindre que la confiance soit refusée. Avec toutes les tensions et toutes les incompréhensions que comporte cette rupture de la confiance.
            Mais cette expérience-là, ce risque permanent de la confiance, fait partie de ce qui est au cœur de l’histoire du salut. Dieu s’engage dans une Alliance avec les hommes, qui va d’Adam et d’Abraham à Jésus Christ, son Fils, et à l’Église du Christ. Mais cette Alliance fait toujours appel à la liberté des hommes. Elle peut toujours être refusée et c’est le cœur même de la Révélation chrétienne de Dieu, c’est le mystère de la Croix du Christ. Dieu se donne et il est refusé. Et il ne cherche pas à se venger. Il se livre inconditionnellement.
            Voilà le visage chrétien de Dieu qui n’est jamais une évidence, même pour nous, chrétiens ! C’est une initiation permanente. Comme Jésus le dit au Pharisien Nicodème : « Dieu n’a pas envoyé son Fils pour juger le monde, mais pour le sauver », c’est-à-dire pour l’ouvrir à la Vérité et à l’Amour du Père.
            Quand j’ai exprimé mon souhait que les établissements catholiques d’enseignement donnent à ceux et celles qui y travaillent la chance de devenir chrétiens, c’est à cette réalité centrale, cruciale que je me référais. Nous sommes appelés à aller ensemble au cœur du mystère de Dieu, en comprenant que nos engagements éducatifs à nous sont, d’une certaine manière, à l’image de son engagement à Lui, sous le signe du risque, de la confiance risquée, et non pas sous le signe de ce qui s’imposerait autoritairement de l’extérieur.
            Il y a, dans l’Évangile de Luc, au chapitre 15, juste avant la parabole des deux fils, le fils fidèle et le fils dit prodigue, une notation extrêmement réaliste au sujet des auditeurs de Jésus :
            « Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les scribes et les pharisiens murmuraient contre lui, en disant : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ». (Luc 15, 1-2).
            C’est clair : l’engagement de Dieu est comme un signe de contradiction. Il est attendu et accueilli par les uns. Il est soupçonné et refusé par les autres.
            Nous aussi, nous vivons, à notre manière, cette contradiction dans notre expérience éducative. Il ne s’agit pas de se justifier à tout prix, il s’agit d’oser faire une lecture chrétienne de nos engagements, de nos choix, des difficultés et des incompréhensions auxquelles nous nous heurtons, des « murmures » que nous pouvons susciter.
            Ce n’est pas une affaire de morale. C’est une affaire de vérité, et qui va loin et profond. Acceptons-nous de devenir, par notre engagement éducatif, des signes de l’engagement de Dieu, quand il sort de lui-même pour faire Alliance avec les hommes et se livrer à eux ?
            Et le terme de signe que j’ai employé doit être compris dans son sens le plus fort et le plus théologique : ce qui révèle et ce qui communique le don de Dieu, comme le font les sacrements. C’est ce que l’on appelle la forme sacramentelle de l’Église, qui n’est pas d’abord une organisation extérieure, mais qui prolonge et actualise l’Alliance de Dieu, ouverte à tous, et même à ceux qui ne la comprennent pas ou ne l’acceptent pas.
            Dans cette perspective, manifester notre spécificité chrétienne, ce n’est pas une stratégie. C’est un engagement, et c’est une passion, au plein sens de ce mot, qui évoque à la fois le sentiment amoureux, l’alliance amoureuse et les souffrances liées à cette alliance. Et, bien entendu, à l’horizon de cette passion éducative, il y a le mystère de la Croix : c’est-à-dire le signe de l’Amour de Dieu plus fort que tout ce qui refuse cet amour.
 
            3. En quel Dieu croyons ?
            Il me semble qu’il y a là un défi majeur, qui ne vaut pas seulement pour l’Église catholique, mais qui traverse toute notre société et notre culture. 
            En quel Dieu croyons-nous ? Qui est Dieu pour nous, surtout face à la réalité et à la brutalité du mal ? Car il faut reconnaître que l’expérience du mal est extrêmement présente dans notre monde. Avec un double versant. D’un côté, le mal profond et souvent caché, refoulé : on n’en parle pas. Il reste enfoui dans les cœurs et dans les mémoires, jusqu’au jour où il risque de resurgir et d’exploser. Mais, en même temps, le mal est extraordinairement exposé sur la place publique, médiatisé à outrance, selon une logique implacable qui est celle de la culpabilité.
            S’il y a du mal, c’est qu’il y a des coupables. S’il y a des coupables, il faut les chercher, les identifier et les dénoncer. D’où la déferlante des procès, des accusations, des insinuations. Avec, en arrière plan, un présupposé pervers : les coupables, ce sont les autres. Soi-même, on se range presque toujours du côté des innocents.
            - Face à cette surexposition du mal, et surtout face à cette présence brutale du mal (violences individuelles, violences d’ordre personnel, familial, social), la Révélation chrétienne n’est pas du tout « angélique », dans le mauvais sens du terme. Elle est d’abord réaliste.
            - « Tous sont coupables », comme dira l’apôtre Paul. Il y a en tout être humain une connivence originelle avec le mal. Le mal fait partie de l’histoire humaine. Il ne vient pas de Dieu. Il est intérieur à notre humanité.
            - Mais l’autre affirmation chrétienne, qui est totalement nouvelle, c’est que Dieu a choisi d’assumer lui-même la présence du mal, jusqu’au plus profond de la violence et de la mort. C’est le mystère de l’Incarnation, de la Croix et du mystère pascal.
            Autrement dit - et ceci est d’une importance décisive – Dieu ne se tient pas à l’extérieur de notre histoire. Il y est présent intimement. Il a tout pris sur lui de notre condition humaine et aussi tout ce qui défigure cette condition.
            Osons-nous aller jusqu’à ce cœur du mystère, de la Révélation et de la liberté de Dieu ? Traduisons en termes d’expérience spirituelle : l’Amour de Dieu est à l’œuvre en ce monde, tel qu’il est, fragile, dur et violent. Nous ne croyons pas à Dieu comme en une force supérieure qui s’imposerait de l’extérieur, mais comme à Celui qui vient vivre et agir à l’intérieur de tout ce qui conditionne notre existence humaine.
            C’est là qu’est le plus grand défi à relever et pour notre foi chrétienne, et pour nos engagements éducatifs. Il est vrai que nous sommes conditionnés génétiquement, psychologiquement, socialement et que beaucoup de jeunes et d’adultes sont conscients jusqu’à l’angoisse de ces conditionnements multiples.
            Mais justement, la Révélation chrétienne s’oppose à ces logiques déterministes. La logique de Dieu, quand il s’ouvre aux hommes, est une logique d’engagement et de liberté.
            Devenir chrétien et se dire chrétien, c’est adhérer à la liberté de Dieu agissant à l’intérieur de nos conditionnements. Je crois que cet appel à la liberté chrétienne doit être un élément constitutif du projet éducatif de l’enseignement catholique.
            Il ne s’agit pas seulement d’exercer la liberté d’enseignement, ni même d’inscrire l’initiation chrétienne dans les programmes scolaires. Il s’agit de comprendre et d’accepter que cet appel à la liberté chrétienne, intimement lié à la Révélation de Dieu, doit informer les projets éducatifs des établissements. Non pas pour y imposer un système catholique, mais pour montrer que l’enseignement catholique est au service de la liberté de chaque enfant de Dieu et que cette spécificité chrétienne peut être reconnue et pratiquée au milieu de ceux qui ne partagent pas notre foi. C’est cela l’identité catholique dans sa profondeur ! Je suis sûr que des enfants, des jeunes, des enseignants, des éducateurs sont capables de relever ce défi. C’est urgent !
 
                                                                                                         

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