Le blog de Mgr Claude DAGENS

AVEC QUELLES VALEURS VERS UN NOUVEAU MONDE ?

3 Décembre 2009 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Conférences

Rencontre du MEDEF à Bordeaux, le 26 novembre 2009

 

 

Je viens participer à cette rencontre et à ce débat avec une conviction primordiale. Cette conviction est évidemment liée à mon expérience de croyant et d’évêque de l’Église catholique. Mais je suis sûr qu’elle peut être comprise par des hommes et des femmes qui n’adhèrent pas à la foi catholique. Je le vérifie souvent avec des élus locaux de toute couleur politique. Cela vaut certainement aussi pour des chefs d’entreprises.

            Voici cette conviction : en ce début du XXIe siècle, nous avons conscience d’aborder une phase nouvelle de l’histoire humaine et d’être appelés à franchir des seuils, aussi bien dans le domaine de l’économie que dans celui de la politique, et aussi dans celui de la vie chrétienne.

            Mais comment comprendre ce qui nous arrive et comment franchir ces seuils ?

            Vous l’avez certainement compris. Je ne me situe pas ainsi sur le terrain de la morale, ni même sur celui des valeurs, mais sur le terrain de notre histoire commune, parce que je n’oublie pas que j’ai été appelé à succéder à René RÉMOND à l’Académie française et que j’ai appris de lui à discerner, à l’intérieur de l’histoire, ce qui émerge à travers ce qui disparaît.

 

 

1. VERS QUEL NOUVEAU MONDE ALLONS-NOUS ?

 

            1. Le titre donné à ce débat l’indique fortement. Un nouveau monde est en train d’émerger, mais cette émergence ne s’accomplit pas sous le signe de l’assurance et de la confiance, mais plutôt sous le signe de l’incertitude, voire du désenchantement et de l’inquiétude.

            C’est cette évolution-là qui nous oblige à nous demander : « Où allons-nous ? ». Et à reconnaître au moins ceci : l’imprévu et l’imprévisible font partie de notre histoire. Ce que l’on appelle la crise en a été l’élément révélateur. Et l’imprévisible demeure, car on continue de s’interroger sur la durée et les effets de cette crise.

            Mais il y a plus profond que l’imprévisible. Il y a l’irrationnel, c’est-à-dire ce qui échappe complètement aux calculs et aux prévisions de la raison, et qui les dément. C’est là que se situent à mon sens les changements les plus radicaux des paradigmes, c’est-à-dire des références disponibles pour comprendre et pour maîtriser les évolutions du monde.

            La question n’est donc pas seulement de savoir si le monde est raisonnable ou non, mais de constater la crise des idéologies qui, tout au long du XXe siècle, ont dominé notre histoire et notre façon de penser l’histoire.

            D’un côté la raison historique, dans le sillage du marxisme, annonçait la libération des peuples opprimés et l’avènement d’une société sans classes, tandis que, de l’autre côté, la raison économique, inspirant les pratiques financières du capitalisme libéral, assurait que les lois du marché, par elles-mêmes, garantiraient le développement des peuples et l’équilibre du monde.

            Il faut se rendre à l’évidence : à moins de rêver du passé ou de s’entêter inutilement, il faut constater que ces promesses de la rationalité conquérante n’ont pas été tenues.

            De sorte qu’aujourd’hui, nous sommes devenus beaucoup plus modestes, que nous n’osons plus prédire ce qui va advenir de l’économie mondialisée, et que cette modestie s’accompagne parfois d’un sentiment plus ou moins diffus de résignation ou d’impuissance, comme si l’on devait se contenter de colmater les brèches sociales et humaines provoquées par les dérèglements d’une spéculation financière devenue folle.

 

            2. Alors que faire ? On peut évidemment penser, sans le dire, qu’il suffit d’attendre que la crise passe, que les équilibres se rétablissent et que l’on puisse recommencer comme avant, en misant sur la rationalité économique, telle qu’elle doit fonctionner, en essayant simplement de corriger ou de limiter ses excès.

            Je pense, avec d’autres, qu’il s’agit là d’une voie sans issue et qu’il est donc urgent de s’arrêter pour réfléchir, en se demandant non pas : « Faut-il consentir à l’imprévisible et à l’irrationnel ? », mais « Comment inscrire, à l’intérieur même de la rationalité économique, d’autres logiques qui peuvent être reconnues comme des logiques raisonnables ? ».

            Autrement dit, ce n’est pas un renoncement à la raison que je crois nécessaire, c’est un élargissement et un approfondissement de la raison. Et dans trois directions :

                        - par la logique du respect

                        - par la logique de la solidarité

                        - par la logique d’un développement enraciné et durable

 

 

2. LA LOGIQUE DU RESPECT

 

            Ce terme est lourd de sens. Il a ses lettres de noblesse aussi bien du côté de la Tradition laïque que du côté de la Tradition chrétienne.

            Mais ce qui est commun à ces deux traditions, c’est la conscience du caractère unique, irréductible, inaliénable de toute personne humaine, à commencer par les plus fragiles. Et la fragilité ne vaut pas seulement pour les pauvres et les miséreux. Elle vaut aussi pour des chefs d’entreprises, des cadres, des décideurs.

            Des situations de crise, lorsqu’il faut envisager des mesures de licenciement ou de chômage technique, peuvent être un appel à mettre en oeuvre cette logique de respect. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de compassion ou de bons sentiments. Il s’agit d’apprendre à communiquer avec les autres, non pas en fonction des performances rêvées, mais en fonction des difficultés réelles.

            Et le respect passe par des dialogues personnels, et surtout par cette reconnaissance essentielle, radicale : le corps d’une société et aussi le corps d’une entreprise ne peuvent pas se développer seulement en fonction de logiques quantitatives. Certes, ces logiques quantitatives, qui font appel au calcul, à la rentabilité, au profit, sont indispensables, mais elles ne sont pas suffisantes.

            Les logiques non quantitatives, celles qui font appel à la dignité des personnes et à leur conscience, sont également des logiques efficaces, et si leur efficacité ne passe pas d’abord par des chiffres, elle passe aussi par des effets visibles, qui sont de l’ordre du dialogue social, de l’utilité sociale.

            Il faut en finir avec l’opposition trop commode entre les nécessités économiques et les progrès sociaux. On sait que cette opposition peut être un alibi : elle sert à masquer des attitudes d’immobilisme et de conservatisme qui ne résistent pas à la réalité. Et la réalité, c’est que les exigences sociales font partie de la réponse à la crise. La correction des dérives financières doit s’accompagner d’actes réels de solidarité.

 

 

3. LA LOGIQUE DE LA SOLIDARITÉ

 

            Le terme est à la mode, et les modes peuvent être éphémères ou trompeuses. Mais il correspond à des exigences vitales, non seulement au niveau des entreprises, mais au niveau des nations dans un monde mondialisé.

            Pour une raison simple : c’est que la mondialisation entraîne, presque inévitablement, des réactions de peur et de repliement.

            De sorte que la solidarité a aussi la forme d’un combat contre toute forme de repliement, qu’il soit individuel ou collectif. Et Dieu sait, et nous aussi, que nos sociétés sont travaillées par des processus de fragmentation, d’émiettement qui entraînent des situations innombrables de solitude et parfois de désespérance.

            C’est à ce niveau-là, au niveau des déchirures si réelles du tissu social que la responsabilité politique, comme telle, doit être résolument réhabilitée, à tous les niveaux. Car la politique s’enracine dans une conviction radicale : ce n’est pas la fatalité qui gouverne le monde à partir des seuls rapports de forces déterminés par les lois du marché ou par les ambitions nationales. La politique c’est le refus de la fatalité. C’est la certitude qu’il est possible de maîtriser et d’infléchir notre histoire en en prenant les moyens, et précisément les moyens politiques, comme la crise elle-même a commencé à nous en montrer la nécessité, aussi bien du côté de l’État, que du côté de ce que l’on appelle la gouvernance mondiale.

 

            Il y a encore quelques années, on s’orientait plutôt vers le désengagement accéléré de l’État, surtout dans le domaine économique et financier. On a vu, durant ces derniers mois, à quel point les gouvernements reconnaissaient eux-mêmes qu’ils devaient intervenir pour empêcher les dérèglements financiers de s’aggraver et pour permettre aux banques de retrouver confiance en elles.

 

            Mais, au niveau de la planète tout entière, les exigences sont les mêmes. Et le pape Benoît XVI y insiste fortement dans sa dernière encyclique avec l’autorité qui est la sienne puisque son ministère s’étend à tous les peuples : une autorité politique mondiale est nécessaire « pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation, et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour parvenir à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires ».

            Cet appel est exprimé en termes raisonnables. Mais il correspond sans doute à une urgence, que nous ne mesurons peut-être pas assez. Et pourtant nous savons à quel point nos peuples et nos sociétés sont réellement pris dans une communauté de destin, qui va non seulement de la France à l’Allemagne et à la Pologne, mais de l’Europe au Brésil, à l’Inde et à la Chine. Et que les chocs financiers ou climatiques qui frappent un endroit de notre planète ne peuvent pas ne pas avoir de répercussions partout ailleurs. Autrement dit, nous sommes appelés à pratiquer et à vivre des développements solidaires, sinon attention à nous…

 

 

4. LA LOGIQUE DU DÉVELOPPEMENT ENRACINÉ ET DURABLE

           

            Les mots ne sont pas innocents. Bien entendu, la croissance et spécialement la croissance économique, est une réalité et une nécessité. Et l’on sait bien que quand elle baisse, ce n’est pas une bénédiction de Dieu. Mais puisque j’ai prononcé le nom de Dieu, je dois continuer, en évoquant la Parole de Dieu. Vous connaissez sans doute la parabole des talents, par laquelle Jésus appelle ses disciples à faire valoir et fructifier ce qu’ils ont reçu. Et il y a dans l’Évangile des banquiers bénis de Dieu, comme le fameux Zachée.

            Mais je ne veux pas vous rassurer à bon compte. Je voudrais plutôt faire écho au réalisme de l’Évangile, et en particulier de cette parabole moins connue dans laquelle Jésus compare le Royaume de Dieu à une graine de moutarde : « C’est la plus petite de toutes les semences : mais quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères : elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids dans ses branches » (Matthieu 13, 31-32).

            Il serait trop facile d’appliquer cette parabole aux petites ou moyennes entreprises qui sont devenues grandes, en prenant le risque de se développer, d’investir et d’embaucher. Même si ces cas existent, je voudrais orienter votre attention dans une autre direction qui est elle de l’Évangile, celle qui concerne le passage de ce qui est caché à ce qui est visible, de ce qui est intérieur à ce qui est extérieur.

            Ce n’est pas de la morale, c’est du réalisme. Tout commence par l’intérieur, ou, si l’on préfère, par ce qui germe, et qui ne se développe pas seulement quantitativement, mais comme de proche en proche, par une sorte de déploiement à la fois quantitatif et qualitatif. Ce déploiement-là fait aussi partie du nouveau monde. Et je le dis en pensant à ce que représente le micro crédit, ce programme de micro finance qui n’exclut pas les exigences de la rentabilité, mais qui ne s’inscrit pas dans les logiques de la spéculation exclusivement financières.

            Car c’est le paradoxe et le scandale des logiques exclusivement financières : elles privilégient le court terme, l’urgence de l’accroissement des dividendes, en se dispensant de regarder plus loin, comme si la machine économique n’avait besoin pour fonctionner que d’un carburant supérieur qui soit immédiatement efficace. C’est ici que le courant écologique nous oblige à des conversions : nous sommes responsables de l’avenir de notre planète, de la terre, de l’air, de l’eau, que nous laisserons aux générations futures. La durée fait partie de l’action économique.

 

 

            Je plaide donc ici pour que nous puissions nous familiariser avec une autre conception de l’histoire, qui n’est pas faite de moments successifs de crises, mais d’un mouvement d’ensemble qui nous dépasse, mais qui passe par nous et par nos libertés.

            Oui, nous avons besoin d’apprendre ensemble à regarder au-delà des apparences immédiates. Et au-delà des apparences, il y a comme un appel à refuser la résignation, à prendre en mains nos responsabilités, en inscrivant dans nos décisions la logique du respect, la logique de la solidarité, et celle d’un développement enraciné. Et tant pis ou tant mieux si nous ne voyons pas les résultats immédiats ! Mais nous savons, du plus profond de notre conscience, que nous travaillons ainsi, dans la durée, à l’émergence d’un monde qui ne soit dominé, ni par le hasard, ni par la fatalité, mais par la raison et par l’espoir. Et la raison et l’espoir font partie de la Tradition chrétienne !

           

           

             

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