Le blog de Mgr Claude DAGENS

Aux membres de l’Académie Française

24 Avril 2008 , Rédigé par mgrclaudedagens.over-blog.com Publié dans #Académie Française

 
 
Rencontre aux éditions du Cerf, le jeudi 17 avril 2008
 
Aux membres de l’Académie Française
 
            Vous m’avez élu. Je vous en remercie de tout cœur. Vous avez souhaité que j’entre dans votre Compagnie. Je comprends et j’accueille cette élection et ce souhait comme un appel qui me dépasse, mais dont je reconnais aussi qu’il est passé par des relais humains que je voudrais nommer, ce soir, aux éditions du Cerf.
            Quand je dis que cet appel me dépasse, je pense avant tout à mes parents, qui n’avaient que le Certificat d’études, mais dont j’ai tout appris sur l’essentiel de la vie.
            Et je ne peux pas oublier que c’est mon père qui a tapé à la machine ma thèse de doctorat consacrée au pape Saint Grégoire le Grand, et mon père corrigeait, quand il le fallait, les fautes que j’avais pu faire dans la transcription des citations latines.
            Mais je voudrais surtout nommer ici, ce soir, au milieu de vous, les relais humains à cause desquels cette élection m’engage à une véritable mission à laquelle je n’ai pas pu me dérober quand Madame CARRERE d’ENCAUSSE m’en a parlé de votre part.
            Le premier de ces relais – sans doute le plus décisif – s’appelle Ambroise Marie CARRÉ. Il a servi, travaillé, exercé son ministère de prêtre ici même.
            Je dois dire ce soir les liens qui m’unissaient à lui. Ces liens viennent de loin, du temps où, jeune normalien, j’allais à Notre-Dame de Paris l’écouter parler du « vrai visage du prêtre ».
            Mais ces liens ont été noués surtout en 1997, alors que venait de paraître cette « Lettre aux catholiques de France » dont j’avais été le concepteur et le rédacteur et dont le Père CARRÉ m’avait dit : « Il y a bien des années que je n’avais pas lu un document d’Église avec autant de plaisir ». Et il m’appelait au téléphone – c’était le 20 avril 1997 – pour m’annoncer qu’il avait obtenu pour moi un des grands Prix de l’Académie Française…
            Mais ce premier contact fut suivi de bien d’autres, et en particulier de cet événement que fut, en Normandie, au début du mois de septembre 2003, la remise par Maurice DRUON de la Croix d’officier de la Légion d’Honneur au Père CARRÉ en même temps que son jubilé sacerdotal.
            Il m’avait demandé lui-même de célébrer et de présider cette messe jubilaire. Je le fis avec une joie profonde et une grande émotion. Ce fut comme un moment d’éternité. Et j’eus à commenter la parole de l’apôtre Paul que le Père CARRÉ avait choisie pour son ordination de prêtre : « C’est un ministère de réconciliation que Dieu nous a confié ».
            Et lui qui connaissait bien Saint Thomas d’Aquin, il savait que pour l’auteur de la Somme théologique, la réconciliation dont Dieu est la source est en nous comme une nouvelle création et qu’elle est toujours possible.
            À une condition, que le Père CARRÉ savait aussi avec une grande profondeur et une grande exigence liées à son ministère d’aumônier des artistes : que nous acceptions de nous regarder nous-mêmes et les uns les autres au-delà de toute apparence mondaine. Alors il est possible que notre identité d’enfant de Dieu surgisse ou resurgisse en nous, et c’est comme une petite résurrection…
            Pardonnez-moi si je penche ainsi vers l’homélie ! Pardonnez-moi, mais je ne recommencerai plus, et je préfère terminer en évoquant deux autres relais humains qui, je le crois intimement, ne sont pas étrangers à cette élection à l’Académie française : Henri Irénée MARROU et René RÉMOND.
            Henri Irénée MARROU fut mon maître à la Sorbonne, dans le domaine des origines chrétiennes. J’ai appris de lui le mystère de l’histoire humaine et en particulier ce mystère étonnant que des historiens peuvent accepter et comprendre s’ils consentent à faire une lecture spirituelle de l’histoire. Les époques dites de décadence, les « âges obscurs », les moments de grandes mutations historiques, peuvent être aussi des âges de renaissance.
            Et c’est pourquoi, dans l’histoire, dans notre histoire humaine, comme dans l’histoire de l’Église, il ne faut pas voir seulement ce qui disparaît. Il faut voir aussi ce qui germe, ce qui émerge, ce qui est porteur d’avenir. Cela vaut pour l’époque d’Augustin et pour celle des invasions barbares. Cela vaut aussi pour les temps que nous avons à vivre en ce début du XXIème siècle, où nous avons tous conscience de changer d’époque. Mais au milieu de tant de métamorphoses si évidentes, il est beau de voir ce qui se renouvelle en profondeur. C’est la musique que j’essaie de chanter depuis bien des années, et que vous trouverez dans mon dernier livre, dans cette petite « Méditation sur l’Église catholique en France : libre et présente », à laquelle j’attache une grande importance.
            Un dernier mot qui fera le pont entre Henri Irénée MARROU et René RÉMOND. En 2003, ici même, a été publiée une grande biographie consacrée par l’historien Pierre RICHÉ à Henri MARROU. La préface de ce livre avait été demandée à René RÉMOND et au terme de cette préface, il écrivait ceci, ou plutôt il posait une question : « L’Église ne pourrait-elle pas faire pour Henri MARROU ce qu’elle a fait pour Frédéric OZANAM : le reconnaître et le proposer comme un laïc chrétien exemplaire, dont on peut être sûr qu’il vit dans le Royaume de Dieu ? »
            Trois ans plus tard, on publiait ici aussi les « Carnets posthumes » d’Henri MARROU retrouvés par ses enfants. Le Cardinal LUSTIGER en avait écrit la préface. Ces carnets justifiaient le vœu de René RÉMOND.
            Rassurez-vous : je sais que nous ne sommes pas ici à Rome, à la Congrégation pour les causes des Saints, ni à Notre-Dame de Paris. Je me contenterai donc de vous faire un aveu : depuis quelques années, à cause d’un certain nombre d’événements et de rencontres, je crois vraiment aux anges gardiens. Oui, je crois que le monde invisible est proche de nous et que des présences invisibles veillent sur nous, au-delà de tout ce que nous pouvons savoir ou imaginer.
                       
                        Je n’ai donc qu’un vœu à formuler : que l’Académie Française soit un lieu où nous puissions pratiquer ensemble cette ouverture à l’invisible, qui passe aussi par la philosophie, par l’art, le roman, la poésie, le théâtre, la chanson et bien sûr par la théologie, et d’abord par nos cœurs !
 
            Je vous remercie de m’appeler à vivre avec vous cette vocation commune !
 
 
Claude DAGENS
évêque d’Angoulême
de l’Académie Française
à Paris, le 17 Avril 2008

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