Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'AMOUR DES LETTRES ET LA FOI EN DIEU. Homélie lors des obsèques de Jacques Fontaine, en l'église St-Germain-des-Prés, à Paris, le 12 juin 2015

15 Juin 2015 Publié dans #Homélies

Jacques Fontaine, en haut à droite, lors du discours de réception de Mgr Dagens, à l'Académie française
Jacques Fontaine, en haut à droite, lors du discours de réception de Mgr Dagens, à l'Académie française

Au début de cette semaine, j’étais en pèlerinage en Terre Sainte, à Bethléem. J’ai célébré la messe tout près de l’endroit où l’on fait mémoire de la naissance de Jésus, dans une chapelle dédiée à saint Jérôme, le premier traducteur de la Bible en latin. Au-dessus de l’autel se trouvent non pas une représentation de l’enfant Jésus, mais les premiers mots du prologue de l’Évangile de Jean, que nous venons d’entendre : IN PRINCIPIO ERAT VERBUM, ET VERBUM ERAT APUD DEUM ET VERBUM ERAT DEUS.

À l’origine du monde, du cosmos immense et de l’humanité si complexe, se tient la Parole créatrice, celle par laquelle Dieu sort de lui-même pour se lier au monde et cette Parole créatrice vient travailler non pas au dehors, mais au-dedans de ces innombrables paroles humaines, qui, à leur tour, peuvent devenir créatrices, en nous donnant de sortir de nous-mêmes pour nous dire les uns aux autres ce que nous comprenons et qui fait notre joie ou notre tourment.

Ce travail de la Parole créatrice, Jacques FONTAINE l’a connu et l’a pratiqué infatigablement. Il en vivait. Car il avait reçu ce charisme, ce don précieux de savoir exposer ce qu’il pensait et ce qu’il découvrait. Il possédait à un degré éminent l’art d’enseigner et l’art d’émouvoir, ars docendi et ars movendi, au double sens de ce dernier terme : il savait susciter le mouvement de la compréhension, et, en même temps, l’émotion, ce qui permet de vibrer avec la parole que l’on prononce et que l’on traduit. Et il était exigeant pour que cet acte de traduction soit fidèle au mouvement et à la substance du texte à interpréter.

Tout ce travail passait pour lui par la langue latine, dont il était un connaisseur et un admirateur. Ce qui le passionnait, ce n’était pas la langue latine pour elle-même, c’étaient les longues métamorphoses de cette langue et, à travers elles, les métamorphoses de l’Antiquité païenne quand elle devient chrétienne, en passant par des processus non pas de rupture et de décadence, mais de mutations profondes. À l’intérieur des formes anciennes d’expression naissent des formes nouvelles, dont il est passionnant de percevoir l’éclosion, de Cicéron et de Virgile à Augustin et Ambroise, et jusqu’à Isidore de Séville, sans oublier Grégoire le Grand.

En notre temps fasciné par les ruptures, il est bon de percevoir ces métamorphoses qui ne disent pas seulement ce qui meurt, mais ce qui surgit, ce qui naît et ce qui se transmet. Car la Parole vit de sa Tradition, envers et contre tout.

L’universitaire, l’enseignant, le chercheur Jacques FONTAINE était, en même temps, un croyant. En même temps : c’est cette coexistence intime que j’admirais en lui. À la différence d’autres universitaires de sa génération, il n’était pas du tout fidéiste. Il ne séparait pas ses recherches méthodiques de latiniste de sa foi au Verbe fait chair. Il croyait à cet élan unique de la langue latine qui traverse la littérature païenne autant que la littérature chrétienne, qu’il était heureux de faire entrer dans le monde de l’Université, non pas pour des raisons confessionnelles, mais pour des raisons historiques, car c’est à la même histoire que nous participons, et chacun a la liberté de l’interpréter selon les catégories de son expérience et de sa foi.

Jacques FONTAINE était un croyant véritable : le Dieu vivant était pour lui quelqu’un dont il savait la présence fidèle. J’en fus témoin lors des retraites de la Paroisse Universitaire, à l’abbaye de Belloc et à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire. Et je fus témoin aussi de son désir de comprendre théologiquement les textes qu’il traduisait et scrutait : grâce à lui, on sait que la Vita Martini de Sulpice Sévère est un événement spirituel autant que littéraire. Et je me souviens aussi de ce petit groupe d’universitaires qui s’efforçait de comprendre la pensée de Hans Urs von Balthasar : il y avait là le latiniste Jacques Perret, le philologue Pierre Courcelle, le spécialiste du jansénisme, Jean Orcibal et d’autres qui n’oublient pas ces rencontres.

Je n’hésite pas à dire ici que lorsque j’ai annoncé à Jacques FONTAINE que j’allais entrer au Séminaire, il m’a écrit une lettre magnifique, comme s’il ne se contentait pas d’éveiller des vocations de latinistes, mais que par son enseignement, il était également heureux d’éveiller des vocations de serviteurs du Christ. Et je ne suis pas le seul à pouvoir le dire…

Il y a quelques semaines, je suis allé voir Jacques FONTAINE avec son petit-fils David, si attentif à son grand-père. Ce fut un beau moment de rencontre et lorsque j’ai accompli l’onction d’huile dans ses mains, par le sacrement des malades, son visage s’est éclairé d’un sourire de jubilation.

Seigneur, donne à cet homme si donné à sa vocation d’entrer dans ta lumière, de participer à la jubilation de tes enfants, « parmi le concert joyeux des étoiles du matin », et, avec sa femme, avec son fils et tous les siens, et tous ses amis, de vivre de ta Présence !

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême,

de l’Académie française

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