Le blog de Mgr Claude DAGENS

L'ADVERSAIRE, LE DIABLE, FAIT DE NOUS DES ENNEMIS. Homélie pour le Festival de la Bande dessinée, à Angoulême, le 31 janvier 2015

3 Février 2015 Publié dans #Homélies

L'ADVERSAIRE, LE DIABLE, FAIT DE NOUS DES ENNEMIS. Homélie pour le Festival de la Bande dessinée, à Angoulême, le 31 janvier 2015

Quand nous prononçons le mot « Évangile », nous imaginons assez spontanément des rencontres heureuses et des dialogues libérateurs. Comme si l’action de Jésus était toujours facile. Mais c’est une conception magique de Dieu, comme s’il lui suffisait de se manifester pour obtenir des résultats positifs.

La réalité est beaucoup plus complexe. Et nous le percevons dans le récit que nous venons d’entendre. Dès le début de sa mission, Jésus a été affronté à l’Adversaire. Il l’a rencontré au désert : il a été tenté par Lui, de façon radicale, dans ce qui justifie sa mission. Qu’il règne sur le monde par les moyens du monde, en transformant les pierres en pain, en se jetant du haut du Temple et en l’adorant. Satan lui proposait ainsi très subtilement de se conformer à l’idée de Dieu qu’ont les hommes, celle d’une puissance supérieure qui s’imposerait au monde pour établir son Royaume.

Pour séduire Jésus, Satan s’est servi du rêve des hommes qui conçoivent Dieu à leur image, tout puissant d’une puissance qui doit dominer. Tel est l’enjeu de la conversion chrétienne : nous comprenons que le Dieu de Jésus n’est pas conforme à nos idées de Dieu, puisque Dieu envoie son Fils dans le monde non pas pour le dominer, mais pour le sauver.

C’est cela qui se manifeste dans la synagogue de Capharnaüm. La puissance de Jésus passe d’abord par sa Parole et son enseignement, qui sont différents des autres. Il parle en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes : sa parole vient de l’intérieur de lui-même. Il ne répète pas. Il n’impose pas ses idées. Il dit ce qu’il reçoit du Père. Et sa parole, qui vient de l’intérieur, touche aussi l’intérieur de ses auditeurs. Il ne cherche pas à les captiver, mais à les ouvrir à ce qui l’anime, au mystère du Père dont il est issu.

Alors il devient un obstacle pour cet homme sans nom qui, lui, n’est pas libre, parce qu’il est possédé par l’Adversaire. D’où le cri de refus qui sort de sa bouche : « Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » Comme dira l’apôtre Jacques, les démons sont des croyants en Dieu, mais ils tremblent. Ils croient en Dieu comme à une menace et à un ennemi. Ils sont pervers, parce qu’ils sont enfermés dans le mensonge, comme nous le sommes nous-mêmes quand nous ne voyons les autres que comme des ennemis en puissance que nous devrions combattre. Face à cette fermeture et à ce mensonge, il n’y a qu’une issue : non pas un duel d’accusations, mais une parole de délivrance : « Tais-toi et sors de cet homme. » Et l’homme est libéré, rendu à lui-même, capable de voir Jésus autrement, et capable de se connaître aussi autrement, non pas en état de déchirement intérieur, mais en état de réconciliation avec lui-même.

Dans beaucoup de bandes dessinées, on voit des anges et des démons aux prises les uns avec les autres. Il y a, entre ciel et terre, des affrontements terribles, des batailles infernales. Car plus la foi au vrai Dieu s’efface, plus l’imaginaire païen se déploie, et l’imaginaire païen est le plus souvent dualiste : face à face, voici le Bien et le Mal, les forces du bien et les forces du mal, les dieux du Bien et les dieux du Mal, comme dans la mythologie babylonienne.

Face à cet imaginaire terrifiant et tentant, la nouveauté chrétienne est à la fois simple et immense. Elle a le nom de Jésus Christ qui vient en ce monde pour le ressaisir de l’intérieur, au prix d’un grand combat, qui n’est pas une guerre, mais un passage à travers la violence et la mort. Pâques est l’événement majeur de ce grand ressaisissement de notre humanité.

Quant aux hommes et aux femmes que Jésus vient délivrer, ils sont comme nous tous, non pas des blocs monolithiques, tout mauvais ou tout bons, mais toujours mélangés d’ivraie et de bon grain, de connivence avec l’Adversaire et d’élan vers le Dieu Sauveur.

Tel est le danger des caricatures, non pas dans une transgression des convenances, mais dans une tendance plus ou moins explicite à concevoir le monde comme un champ clos où s’affrontent des ennemis, des méchants que l’on dénonce et des bons qui seraient toujours victimes des méchants.

La tentation du manichéisme reste très forte dans notre monde, et aussi la culture de la peur et de la haine. Si nous nous mettons du côté de Jésus, ce n’est pas pour vaincre des adversaires, c’est pour chasser ce qui fait mal, ce qui rend aveugles et sourds, les autres et nous-mêmes.

Jésus, Seigneur, ouvre-nous à ta présence, et donne-nous de participer à ta force, celle qui ne détruit pas, mais qui vient délivrer et réveiller le meilleur de notre humanité !

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême

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