Le blog de Mgr Claude DAGENS

UNE VÉRITÉ DÉSARMÉE. Homélie pour la rentrée judiciaire, le 19 janvier 2015, en l'église Saint-André, à Angoulême

19 Janvier 2015 Publié dans #Homélies

UNE VÉRITÉ DÉSARMÉE. Homélie pour la rentrée judiciaire, le 19 janvier 2015, en l'église Saint-André, à Angoulême

Avant-hier, en sortant de la maison d’arrêt d’Angoulême où je venais de rencontrer un groupe de détenus réunis par l’aumônerie catholique, j’ai croisé votre nouveau bâtonnier, et j’ai compris à nouveau ce que je savais déjà : nous travaillons sur les mêmes terrains d’humanité, là où se mêlent la violence et le désir de justice, les plus grandes zones de déséquilibre humain et les plus grandes demandes de compréhension et de respect. C’est le terrain de notre humanité commune, de notre société commune, avec ce mélange de drames qui font basculer des existences et de travail permanent pour exercer nos responsabilités de façon positive.

Or voici qu’en écoutant le récit de la Passion de Jésus dans l’Évangile de Jean et sa comparution devant le gouverneur de Judée, Pilate, nous comprenons que c’est ce terrain de notre humanité commune qui est celui de la révélation chrétienne de Dieu, si nous acceptons que cet homme nommé Jésus soit le cœur et même le sommet de cette révélation.

Mais quelle est donc cette révélation de Dieu qui s’accomplit dans la personne de ce condamné ? Car l’interrogatoire conduit par Pilate – on le sent bien – va aboutir à une condamnation qui dépasse les acteurs de ce drame et de ce procès.

Pilate interroge, comme il doit le faire pour exercer son autorité judiciaire, qui est en même temps politique, puisqu’il représente à Jérusalem le pouvoir de l’empereur romain : « Es-tu le roi des juifs ? » C’est une question grave d’identité, et qui lui permettrait de traiter le cas Jésus dans le cadre de ses responsabilités politiques. Mais ce Jésus a de l’audace : il s’adresse à la conscience du procurateur, qui se trouve obligé de revenir aux accusations portées contre Jésus : « Qu’as-tu fait ? »

Et c’est alors que tout déraille ou devient non maîtrisable, insaisissable : « Ma royauté n’est pas de ce monde… Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. » Qui est cet homme apparemment vaincu, qui n’a pas l’air dangereux, mais qui se réclame, en ce monde réel, marqué par des rapports de forces, d’une force qui n’est pas de ce monde, la force de la Vérité, et d’une Vérité que ce Jésus affirme comme universelle, désirée par tous.

Et, à ce moment-là, curieusement, Pilate ne traite pas Jésus d’imposteur ou de paranoïaque, il l’entend et face à sa revendication paisible et stupéfiante, il réagit par une question : « Qu’est-ce que la Vérité ? »

Il y a dans cette question beaucoup d’éléments qui se mêlent. Il y a sans doute le scepticisme d’un homme d’expérience qui a renoncé à comprendre ce qui le dépasse. Mais il y a peut-être aussi la conscience de ses responsabilités face à une situation inédite, et le désir de ne pas se laisser manipuler par ceux qui voudraient se servir de lui. On sent alors la solitude du juge et de l’autorité judiciaire, confrontés à ce qu’ils ne parviennent pas à démêler.

Mais sans doute faut-il aller de la question de Pilate à l’affirmation de Jésus quand il se présente comme témoin de la Vérité, en précisant : « Quiconque est de la Vérité écoute ma voix. » C’est un homme humilié qui affirme cela, juste avant qu’il ne soit condamné et conduit vers le lieu de son supplice.

Qui donc est Dieu s’il se révèle ainsi à l’intérieur de ce drame, en cet homme apparemment vaincu ? Quelle est cette Vérité de Dieu qui se propose à nous non pas dans un acte de puissance, mais à travers un procès et une condamnation à mort ?

Il faut du temps pour répondre à ces questions décisives. Il y faut le temps long de la foi, du délai nécessaire de la foi qui comprend après coup le sens des événements dans lesquels Dieu agit, et agit d’une façon qui n’est pas la nôtre : en prenant tout sur lui de notre condition humaine, y compris de nos violences.

Le Livre d’Isaïe, dont nous avons entendu la lecture, annonçait déjà ce Serviteur souffrant et humilié en qui se manifeste une étonnante solidarité de Dieu avec nous :

« Ce sont nos souffrances qu’il a portées,

ce sont nos douleurs qu’il a supportées… »

Mais, « ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il sera comblé de jours, sitôt connu, juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur, au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités. »

Alors c’est la force du mal qui est vaincue. Et même, de l’épreuve du mal surgit une justice plus grande, et c’est une autre loi de l’histoire qui apparaît ainsi : la mort, mystérieusement, engendre la vie, le mal n’a pas le dernier mot, l’espérance est possible à cause de cette Vérité humiliée et désarmée dont la source est en Dieu et dans le Christ, crucifié et ressuscité.

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême

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