Le blog de Mgr Claude DAGENS

DES MORTS CONNUS DE DIEU SEUL. Homélie à la cathédrale Saint-Pierre pour la commémoration du 11 novembre

12 Novembre 2014 Publié dans #Homélies

DES MORTS CONNUS DE DIEU SEUL. Homélie à la cathédrale Saint-Pierre pour la commémoration du 11 novembre

Nous célébrons aujourd’hui le centenaire de cette grande guerre qui dura plus de quatre ans, d’août 1914 à novembre 1918 et dans laquelle les historiens voient l’origine de toutes les dérives du XXe siècle et en particulier de l’horreur des systèmes totalitaires. Car la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines, elle provoque des ravages de peur et de désespérance, avec des désirs de revanche, et elle habitue à cette culture de la haine, qui ne demande qu’à être réveillée en nous. Et toutes les générosités vécues au milieu des combats n’enlèvent rien à cette horreur du mal, qui semble parfois le plus fort dans notre humanité si fragile.

Et pourtant, la Parole de Dieu que nous entendons en ce jour va à l’encontre de ce constat négatif. Car nous fêtons aujourd’hui cet homme nommé Martin, ce soldat de l’armée romaine, né en Hongrie et devenu chrétien en Gaule, en rencontrant le Christ Jésus à travers un pauvre qui avait besoin d’être vêtu. Car le Christ Jésus s’est lui-même lié aux pauvres.

Voilà la force révélatrice de l’Évangile : « J’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, j’étais malade ou en prison, j’étais blessé, j’étais désespéré, je ne voulais plus croire à la bonté de Dieu, et vous êtes venu à moi, et vous m’avez relevé. » Et c’est le Christ Jésus qui parle ainsi pour se lier lui-même à toutes ces situations de détresse qui sont parfois les nôtres.

Et c’est cela aussi l’expérience que les guerres révèlent : celle de l’abnégation, du don de soi, du sacrifice, et de ces fraternités inespérées qui naissent entre des hommes que tout opposait jusque-là, comme les curés et les instituteurs français, après la Séparation de l’Église et de l’État en 1905.

Voilà la vérité de notre humanité commune, capable d’être si cruelle et d’être aussi si généreuse ! Et il faut reconnaître et admirer ce long travail de mémoire qui porte maintenant sur cette grande guerre mondiale dans laquelle on ne se contente plus de célébrer des héros militaires, mais aussi des hommes souffrants et mourants dont on ne veut pas oublier les corps. Car leurs corps ont été mis en terre, autant qu’il est possible, et l’on peut visiter ces cimetières réservés à ces soldats français et étrangers, morts au combat. Et, parmi eux, pas seulement un soldat inconnu, mais beaucoup d’inconnus dont les corps n’ont pas pu être identifiés. Et pourtant, on n’a pas jeté ces corps. On les a réunis, et l’écrivain anglais Rudyard Kipling, qui avait perdu son fils unique, John, en 1915, les a placés sous un seul vocable : « CONNUS DE DIEU SEUL ». Connus et reconnus comme des enfants de Dieu, souvent morts très jeunes, mais dont on ne veut pas que le nom disparaisse, comme pour les victimes de l’horrible Shoah : « Que leur nom vive à jamais. »

De sorte que la guerre, avec toute son horreur, nous oblige, dès maintenant, dans notre société actuelle, à défendre la dignité inaliénable de tout enfant de Dieu, à commencer par ceux qui sont menacés d’être traités comme des objets ou comme des pions, en fonction des lois implacables des performances financières, techniques ou marchandes, qui sont les lois de la guerre économique.

Il faut faire la guerre à la guerre, comme Charles Péguy le fait dire à Jeanne d’Arc, ou plutôt il faut « tuer la guerre en faisant la guerre à la haine », à ces haines sournoises qui se cachent derrière des projets inhumains, aussi bien dans le champ de la politique que dans celui de l’économie.

Et la culture de la haine, elle commence par le mépris qui détruit les autres aussi sûrement que les projectiles des armes. Et le mépris engendre le rejet, et l’exclusion, et la violence.

Merci à tous ceux qui savent cela et qui combattent, avec les armes du respect et de la bonté, pour repousser ce venin de la haine ! Merci à vous, les militaires, les soldats, les gendarmes, les hommes et les femmes chargés de défendre l’ordre et la sécurité parmi nous et dans le monde !

Je sais bien que les moyens financiers et pratiques vous manquent. Mais je crois aussi que ce dont nous avons besoin, de plus en plus besoin, ce sont des raisons de servir le bien commun, la « chose publique », la Res publica, et pour le dire clairement comme le prophète juif Michée, « de pratiquer la justice, d’aimer la miséricorde et de marcher humblement devant le Dieu » qui nous aime et qui s’engage avec vous dans ce combat.

Je vous préviens, et c’est une bonne nouvelle. Les promesses du Christ Jésus vont au-delà des horizons de l’histoire : nous serons jugés sur cela, sur nos pratiques de la justice, de la miséricorde et du respect de la Loi de Dieu, et peut-être que nous serons surpris d’avoir été, plus que nous ne le pensions, associés à la bonté de Dieu, plus forte que tout mal, que toute guerre et que toute violence ! Nous l’espérons ! Ainsi soit-il !

+ Claude DAGENS, évêque d’Angoulême

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